Aurait-on enfin compris ?

THOMAS,PIERRE-HENRI

Samedi 30 juin 2012

La semaine L’accord européen va enfin dans le bon sens. Et il est salué par les marchés

Finalement, ma grand-mère qui avait coutume de dire : « la patience est la mère de toutes les vertus » aurait été une bonne analyste de la politique européenne. Alors que plus personne ne s’y attendait, les chefs d’État et de gouvernement ont marqué, dans la nuit de jeudi à vendredi, des points pour sauver la zone euro.

Il était temps : en début de semaine, Chypre et l’Espagne avaient officiellement tiré la sonnette d’alarme, ce qui porte à cinq les pays de l’Euroland en perdition. Et le navire italien menace lui aussi de faire un « inchino » mal maîtrisé, à la manière du Costa Concordia. Mais ce qui s’est passé jeudi semble conforter les optimistes qui pensent que l’Allemagne attend le dernier moment avant de réagir, afin de pousser au maximum les pays en difficulté à prendre de difficiles mesures structurelles.

À l’aube de ce vendredi, donc, sous la pression de l’Espagne et de l’Italie, on a décidé de soutenir le marché secondaire de la dette de la zone euro. Le MES (le fonds de secours permanent qui doit prendre le relais du FESF, le fonds de secours temporaire, au premier juillet) va pouvoir acheter de la dette sur le marché secondaire et donc faire baisser les taux. C’est un bon mouvement, même si, comme toute décision qui vient de l’Europe, il faut attendre les détails pour voir si, vraiment, elle sera effective.

Mais on en était arrivé à un tel stade qu’il n’était plus possible de rester inactif sous peine de devoir acter le décès de la zone euro, quand l’Italie aurait elle aussi immanquablement demandé de l’aide. Il fallait absolument interrompre cette spirale infernale entre les banques et les États : la crise des banques obligeant les États à intervenir, aggravant donc leur déficit, faisant baisser la valeur des obligations d’État, obligeant les banques à acter des moins-values sur leur portefeuille, nécessitant une nouvelle recapitalisation par l’État…

Au moins, en acceptant que ce soit désormais le MES et non un Etat qui puisse recapitaliser les banques et en donnant au MES mission d’intervenir dans les marchés, on s’attaque à une des racines du mal.

C’est ce que les marchés ont compris d’ailleurs, puisque les taux des pays les plus sensibles se sont notablement détendus ce vendredi : le taux espagnol qui affichait encore 6,94 % jeudi est retombé à 6,43 % vendredi, et le taux italien est passé de 6,20 à 5,83 %. Notre taux belge, lui, reste invariablement à 3,22 %. Voilà pour les États, mais l’autre pan de l’équation, le secteur bancaire, a lui aussi été revigoré, et l’indice Stoxx regroupant les valeurs bancaires européennes a repris plus de 5 % ce vendredi. Ce qui le ramène grosso modo au niveau du début de l’année.

C’est que pour les banques aussi, il était temps d’intervenir. Les établissements des pays fragiles commencent à tirer la langue. Ainsi, Banca Monte dei Paschi a annoncé mercredi une réduction drastique de ses effectifs (-4.600 personnes) et une augmentation de capital de 1 milliard et la vente à l’Etat italien d’un milliard et demi d’obligations spéciales assorties de taux pénalisant qui devraient avoisiner les 10 %. Mais plus largement, c’est le secteur bancaire mondial dans son ensemble qui souffre, à la fois des règles plus contraignantes en matière de capital mise en place par Bâle III, du ralentissement général de l’activité et de l’augmentation des mauvais crédits et de la crise européenne. C’est le constat qu’a encore fait l’agence de notation Moody’s en fin de semaine dernière en dégradant la note de 15 grandes banques.

Le climat s’était aussi alourdi en début de semaine à l’occasion de la publicité faite autour de deux scandales majeurs : celui de la « baleine de Londres », ce trader de JP Morgan qui a pris de tels risques incontrôlés sur les dérivés, qu’aujourd’hui, selon un document interne de la banque, la perte pourrait se chiffrer à 9 milliards de dollars.

Et puis un autre scandale éclabousse la City londonienne : un petit groupe de traders de la Barclays aurait demandé à des collègues de faire de fausses offres sur le Libor, le taux interbancaire de référence, afin de manipuler la valeur de cet indice et surtout des produits dérivés qui lui sont liés et, au final, d’engranger de plus gros bonus. L’enquête est menée par le gendarme bancaire britannique et le FBI américain.

Tout cela fait mauvais genre et n’incite pas à rétablir la crédibilité des institutions financières.

C’est pourquoi, rompant enfin avec les mauvaises nouvelles, l’accord européen a permis aux valeurs financières de respirer, à commencer par KBC, la seule bancaire rescapée du BEL 20. Celle-ci gagne plus de 7 % ce vendredi. L’assureur Ageas rebondit pour sa part de plus de 6 % après avoir déjà flambé de 9 % la veille.

C’est que l’héritière de Fortis est en train de solder ses derniers mauvais comptes. Et notamment celui qu’elle avait avec les Néerlandais. Trois dossiers en réalité : Ageas avait été obligé, pour honorer un ancien contrat intragroupe datant d’avant le démantèlement, de rembourser des actions préférentielles à ABN Amro pour 400 millions d’euros, mais contestait ce deal. En outre, toujours pour financer le rachat d’ABN en 2007, Fortis avait émis des titres convertibles, mais avait été obligé, après le rachat par les Néerlandais, de continuer à en supporter le poids et de créer plus de 100 millions d’actions Ageas pour rembourser les investisseurs. Un impact estimé à plus de 200 millions. Les Néerlandais, eux, réclamaient près de 900 millions au titre des « vices cachés » qu’ils auraient découverts dans les actifs repris de Fortis en 2008. Au final, les Néerlandais paient 400 millions et le différend est soldé. On le voit, cela ne rémunère pas totalement les efforts d’Ageas (400 + 200 millions), mais cela enlève une sérieuse menace sur la solvabilité de la compagnie belge. Et du coup, Marc Leemans, analyste chez Degroof, estime désormais qu’un investissement dans Ageas devient « extrêmement tentant ».

Mais il n’y a pas que les financières à se réjouir. Toute la cote s’est mise à l’unisson et le BEL 20 a pris 3,8 % ce vendredi, emmené par Bekaert (+11 %) et Solvay (+8 %). L’économie réelle se réjouit, elle aussi, de l’accord européen.