AUSTRALIA,LE FILM DONT ANDRIEN PEUT ETRE FIER

HONOREZ,LUC

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Jeudi 24 août 1989

FACE au cinéma, il faut être le Cro-Magnon qui mord dans l'écran, prend son plaisir ou ne le prend pas. Le ciné a en commun avec l'amour physique qu'il donne une jouissance qui ne peut être tiède. Elle est ou elle n'est pas. Pouce levé ou pouce baissé. Pour cela on peut apprécier en même temps Jerry Lewis et Peter Greenaway car, par des caresses ô combien différentes, ils donnent la volupté. On aime les brunes et les blondes, les petites pommes et les longues tiges, le western et la comédie à l'italienne quand ils laissent pantelants sur le drap du lit/écran.

Plus je vais - et je commence à accélérer vers l'Enfer des Pîtres, ce qui me rend extrémiste - et moins j'ai envie de chipoter, d'écrire «C'est pas mal», «C'est délassant», «Il y a deux bonnes scènes». Non. Un film fait vibrer ou ne fait pas vibrer. Il enrichit ou pas. C'est un ami pour toujours ou une vieille fripouille. Seul un bon cinéaste est capable de s'approprier la langue de l'écran pour la faire décoller vers d'autres cieux, tel un oiseau, ou chanter comme un ange blessé. Le reste, c'est-à-dire les quatres cinquième de la production actuelle, est banal, bancal, robotisé, trafiqué. A la poubelle de l'oubli rapide.

Le manque de «sens» - et le sens de l'argent tient plus de l'essence avec plomb que de la métaphysique artistique - tue et asphyxie le ciné US à l'aube des années '90. Il triomphe aux tiroirs-caisses mais sera absent de notre future boîte à souvenirs. Le 7e art européen idéal, lui, quand il a la dignité et la tendresse d'une fleur qui s'ouvre pour éclairer une journée, possède le secret du resserrement du sens, c'est-à-dire qu'il sait d'où il vient, où il va, pourquoi il pleure, pourquoi il rit; c'est lui qui a repris la tradition du chariot des pionniers qui ouvre de nouvelles frontières... Langage artistique plus qu'économique, je sais; langage peu à la mode alors que le Veau d'Or éclabousse le monde de la communication de larges bouses. Mais seul discours honnête finalement, rentable à long terme peut-être. Il faut une écologie de l'art sinon la pollution laissera hagard, sans identité.

Long préambule, qui tire à gauche et à droite, pour dire le bonheur pris à la vision d'Australia représentant de la Belgique au Festival de Venise qui s'ouvre le 4 septembre.

Bonheur fait de vibrations. On est bien dans le film de Jean-Jacques Andrien. Son regard circule dans le nôtre. Son film apporte une voix, une conscience, un bureau de réclamations vers lequel nous pouvons nous tourner en cas de crise. A travers son personnage principal Edouard, un Verviétois qui s'est exilé en Australie et qui, un jour de 1955, revient dans sa ville, Australia dit qu'une fois qu'on a voyagé (voyageur de la mémoire autant que de pays), il n'est pas de fin au voyage, il se joue et se rejoue sans cesse dans la plus tranquille des chambres.

A 45 ans, Andrien s'est payé un plaisir d'homme libre. Il n'a plus à prouver ses engagements idéologiques ou artistiques, ils sont ancrés en lui, moins visibles mais plus profonds, il n'a plus à payer de dettes envers des esthètes parfois généreux mais souvent terroristes et qui enferment vite en prison si on se détourne de la règle, alors Jean-Jacques raconte une histoire ample et particulière, ose le romanesque, délivre ses sentiments, ne craint plus la séduction.

Voilà, il est lui avec tout son bagage de quadragénaire. Et cela fait un film formidable. Qui va plaire. Qui va émouvoir le public. Qui va faire le tour du monde. Pourquoi? Parce que, comme les frères Taviani, Andrien a laissé monter l'amour de sa région jusque dans la tête en passant par le ventre et le coeur. Parce qu'il filme une actrice, Fanny Ardant, qui a la grâce, l'élégance et le non-apprivoisement de la femme de sa vie, Marie-Pascale, et que la caméra a compris qu'elle devait traduire ce dédoublement avec un respect débordant.

Australia est un film sur un rêve qui s'écroule, celui de l'industrie lainière à Verviers, et sur les gens qui le subissent. Sur un rêve qui commence, aussi, celui d'un nouveau départ en Australie ou d'une ville qui va renaître différemment. Sur une mémoire qui s'achève (mais pas pour toujours) et une mémoire qui commence.

Edouard quitte Verviers, définitivement croit-il, abandonnant son frère au songe d'un renouveau (symbolisé par un vol quasi-suicidaire dans un planeur) et Jeanne, la femme qu'il aime et qui lui ressemble. Mais, déjà, sa mémoire reprend vie, en Australie, où sa jeune fille Sattie découvre le visage de sa mère morte, qu'Edouard lui avait toujours caché, dans un vieux film d'amateur qu'on lui projette sur un écran en plein bush désertique - une de ces images qui sont le sang même du cinéma.

Tirant un fil entre Verviers et l'Australie, aidé par des comédiens de la classe et de la sensibilité de Jeremy Irons (Dead Ringers), Ardant, Tcheky Karyo (L'Ours) et Agnes Soral (Tchao Pantin), porté par le lyrisme pudique de la musique de Nicola Piovani (Good Morning Babilonia, Intervista), Andrien réussit un film de partout et de toujours. Un film à partager.

L. H.