Bande dessinée - Dargaud réunit les maîtres d'hier et les grands auteurs de demain dans un numéro exceptionnel « Pilote », le journal qui ose revenir Un coup de tête de 128 pages L'esprit « Pilote » de Gotlib

COUVREUR,DANIEL

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Jeudi 19 juin 2003

Bande dessinée - Dargaud réunit les maîtres d'hier et les grands auteurs de demain dans un numéro exceptionnel

« Pilote », le journal qui ose revenir

* En 1989, « Pilote » coule dans le sillage maudit de « Tintin », « Pif Gadget », « A Suivre » ou « Métal Hurlant ». Le 19 juin 2003, Dargaud remet 150.000 exemplaires en kiosque.

DADANIEL COUVREUR

L'été bédé sera chaud. En euphorie et en croissance depuis dix ans, le marché des albums a encore progressé de 6 % en 2002. Le nombre de BD publiées en un an est passé de 1.292 à 1.494. Les fanzines tentent de capitaliser sur ce succès.

Chez Dupuis, « Spirou » est redevenu rentable à 65 ans. Le journal pèse 5 millions d'euros par an de chiffre d'affaires et tire à 80.000 exemplaires.

En un an d'existence, « Kid Paddle Magazine », joint-venture entre Disney et Hachette Presse, a accroché 30.000 abonnés et vend 60.000 numéros.

L'an dernier, l'éditeur Fabrice Giger relançait le « Métal Hurlant » des Humanoïdes Associés depuis Los Angeles. Edité simultanément en français (8.000 exemplaires), en anglais, en espagnol et en portugais, « Metal » s'épuise à chacune de ses sorties bimestrielles.

Glénat vend chaque mois 80.000 « Tchô ! », le magazine de Titeuf relooké en février 2003.

Casterman a créé « Bang ! », en collaboration avec la revue « Beaux-Arts ». Ce trimestriel de BD inédites et avant-gardistes s'ouvre à l'illustration et aux arts graphiques - au prix élitiste de 19,5 euros. En deux numéros, il a fidélisé 12.000 lecteurs.

A qui le gant ? Cet été, Dargaud réveille « Pilote ». Astérix, le héros fondateur de 1959, créé par Goscinny et Uderzo pour le lancement du journal, ne sera pas au rendez-vous. Le procès de rupture entre Uderzo et Dargaud, après la mort de Goscinny, n'est pas cicatrisé. Mais d'autres héros de légende posent en couverture. Lucky Luke, Blueberry, Achille Talon, le Grand Duduche... s'amusent à revenir en compagnie des jeunes de la nouvelle BD : Titeuf, Lapinot, Samedi et Dimanche ou Blacksad.·

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Un coup de tête de 128 pages ENTRETIEN

DANIEL COUVREUR

Ce « Pilote » exceptionnel de 128 pages restera en vente pendant deux mois. Ballon d'essai ou simple coup éditorial ? Le directeur général des éditions Dargaud, Claude de Saint-Vincent, n'a trouvé aucune raison rationnelle à cette renaissance.

Avant de revenir, comment « Pilote » a-t-il fait pour disparaître ?

En trente ans de vie, « Pilote » a touché deux ou trois générations de lecteurs et le journal avait beaucoup évolué. A la fin, il n'était plus rentable. La BD avait perdu le monopole des magazines de jeunesse. Il y avait de nouveaux journaux : tennis, informatique, glisse... Et le marché de la presse pour ados a encore explosé avec les publications sur les DVD, internet, les jeux vidéo. C'est pourquoi je n'envisage pas le retour de « Pilote » de façon permanente. Je pense que cela reste aujourd'hui économiquement invivable, en dehors de ce hors-série exceptionnel.

« Spirou », « Kid Paddle Magazine », « Metal Hurlant » ou « Bang ! » cartonnent. Pourquoi pas « Pilote » ?

L'ancien « Pilote » reposait sur le catalogue des héros de Dargaud, avec des aventures à suivre. Les lecteurs ont changé. Ils ont appris à zapper. Plus personne n'a la patience d'attendre une semaine ou un mois pour connaître l'épisode suivant. Quand « Pilote » est né, on ne vendait presque pas d'albums de BD. A la fin, le journal fut victime du succès des albums, dont il n'était plus qu'une vitrine. Pour ce qui concerne « Bang ! » ou « Métal Hurlant », les tirages sont confidentiels à côté des 300.000 exemplaires de « Pilote », « Tintin » ou « Spirou » à l'âge d'or. Aujourd'hui, « Spirou » ne dépasse plus 80.000 exemplaires, un tirage tout à fait respectable. « Kid Paddle » est pour moi le seul phénomène vraiment intéressant, parce que c'est la première fois qu'un éditeur américain, Disney en l'occurrence, a confiance dans la réussite commerciale de héros européens. Quant au retour de « Pilote », c'est juste un coup de tête.

Comment vous est venue l'idée de ce hors-série ?

A la mort de Guy Vidal, directeur éditorial chez Dargaud et ancien directeur de « Pilote », nous avons pensé à refaire un numéro pour lui rendre hommage. Et puis le projet a évolué. Nous avons rêvé de publier un « Pilote » d'aujourd'hui, celui que Vidal aurait aimé lire en 2003, plutôt qu'un collector. La nouvelle s'est ébruitée et il y a eu un véritable engouement dans la presse et chez les libraires. On a décidé d'augmenter le tirage de 100.000 à 150.000 exemplaires. « Pilote » reste un titre mythique de l'histoire de la BD. Il ne faudra pas décevoir.

Comment se dessine le sommaire de ce numéro exceptionnel ?

Au départ, on imaginait un bon tiers du journal avec un parfum nostalgique de best of de l'époque héroïque. Et puis on a changé d'avis. On a réuni des auteurs emblématiques de l'esprit « Pilote » à travers toutes les générations. De Fred, F'Murr, Gotlib, Moebius ou Mézières à Zep, Sfar, Trondheim, Larcenet, Satrapi, Gwen. On parlera aussi des absents, et même d'Uderzo !

Dargaud rééditera l'expérience en cas de succès ?

On pourrait être tenté, mais l'équation économique reste compliquée. « Spirou » est rentable sans l'avoir été pendant dix ans. Notre catalogue actuel comporte beaucoup d'histoires longues, difficiles à promouvoir en presse. Les nouveaux auteurs de la collection « Poisson Pilote » comme Sfar et Trondheim ont l'imagination et le talent pour animer un nouveau journal. Mais s'ils devaient s'occuper de « Pilote », ils n'auraient plus le temps de dessiner leurs propres albums... Or, ce sont d'abord les albums qui assurent la rentabilité de la maison. Je répète qu'il n'y a aucune logique de marketing dans cette opération « Pilote ». Mais, qui sait ?, le hasard de ce coup de coeur nous fournira peut-être une occasion propice...·

L'esprit « Pilote » de Gotlib ENTRETIEN

DANIEL COUVREUR

Galopin de la BD française né au temps de la garcette et du bonnet d'âne, Gotlib a inauguré sa carrière de gâte-papier en 1965, dans les Dingodossiers gondolés avec Goscinny. Grand gourou de la BD, de la Rubrique-à-Brac et de l'esprit « Pilote » des années 70, il est de retour dans ce numéro spécial été. En duo avec sa groupie, Zep, père grivois de Titeuf et du zizi sexuel.

Gotlib, qu'est-ce que c'est, l'esprit « Pilote »?

C'est curieux, mais l'esprit « Pilote », c'est qu'il n'y en avait pas ! Les magazines qui ont précédé « Pilote », comme « Tintin » et « Spirou », visaient un lectorat de jeunes. Ils avaient tous un fil rouge : en gros, la ligne de Hergé chez « Tintin », celle de Franquin chez « Spirou ». Je veux dire que les dessinateurs étaient sous l'influence d'un maître. Quand Georges Dargaud a appelé Goscinny pour lui demander de devenir corédacteur en chef, le scénariste d'Astérix a simplement décidé de ne pas imposer de direction au journal. Il a rassemblé de gens aussi dissemblables et talentueux que Reiser (Gros dégueulasse), Fred (Philémon), Godard (le Vagabond des limbes), Druillet (Lone Sloane), Bretécher (Les Frustrés), Giraud (Blueberry) ou moi-même. La disparité des personnalités formait un tout cohérent dans son incohérence. En tout cas, je l'ai ressenti comme ça. Vivre la différence est essentiel dans la vie. C'était tout simplement ça, l'esprit « Pilote » !

Il y avait tout de même des scénarios et dessins refusés, jugés déviants par Goscinny ?

Il y a eu quelques problèmes avec des parents chatouilleux. Goscinny avait récupéré des auteurs qui venaient de perdre leur boulot chez « Charlie-Hebdo » et « Hara-Kiri », interdit à la publication. Il s'est fait tancer par Dargaud, qui recevait des lettres de parents s'indignant des dessins de Reiser. Cela montre que Goscinny savait prendre des risques. Il fallait oser soutenir des auteurs aussi novateurs que Reiser ou Fred. Cela faisait aussi partie de l'esprit « Pilote ». Mon ami Tibet (Chick Bill, Ric Hochet) me disait combien il avait souffert à son arrivée chez « Tintin », où il fallait tout faire à la manière de Hergé. En fait, Goscinny avait bossé aux USA avec Kurtzman, fondateur de la BD satirique moderne qui a lancé le célébrissime magazine « Mad » dans les années 50. Goscinny rêvait d'un journal du genre. J'étais aussi un fan du « Mad », depuis la sortie du premier numéro. Quand j'ai rencontré Goscinny pour la première fois, en 1965, on a tout de suite rêvé de faire un truc ensemble. C'est devenu les « Dingodossiers ».

Vous avez lâché « Pilote » pour « L'Echo des Savanes » et « Fluide glacial ». Beaucoup d'autres ont aussi quitté le navire au milieu des années 70. L'esprit « Pilote » était en train de s'effilocher ?

Mandryka (Concombre masqué) venait de partir pour faire son journal, « L'Echo des Savanes ». On était en plein boom des fanzines underground. Il s'agissait d'un petit trimestriel. Il nous a demandé, à Bretécher et moi, si on était intéressés. J'ai accepté pour faire rigoler ma concierge, mais, pour le travail sérieux, je restais chez « Pilote ». Goscinny était très en colère, un peu pour des raisons de concurrence, mais surtout pour la forme. Le style provoc, pipi-caca et porno, il n'aimait pas ça du tout. Je pensais que tout cela n'aurait pas d'influence sur mes BD. Mais, après deux ou trois numéros de « L'Echo », je me sentais freiné chez « Pilote ». Et puis, autour de moi, des tas d'autres s'en allaient fonder leurs propres journaux. Alors j'ai cédé, moi aussi. Je suis parti lancer « Fluide glacial ». J'ai eu beaucoup de mal, car je considérais Goscinny comme un père. Un peu plus tard, « Pilote » est entré en crise. Ses jeunes auteurs étaient presque tous partis. Il est devenu mensuel, puis il a disparu.

Pour ce numéro spécial, vous avez accepté tout de suite ? Uderzo a refusé...

C'est très dommage qu'Uderzo n'en soit pas, car Astérix reste le héros fondateur du journal. D'autres comme Bretécher sont là mais n'ont rien proposé d'original. Dargaud a puisé dans ses riches archives. Pour ma part, il s'agit d'un pur hasard. Je discutais avec des responsables de Dargaud. La conversation a dévié sur Zep. Il me fait hurler de rire, ce qui n'était pas le cas de tout le monde autour de la table. J'ai dit que ça m'amuserait de faire parler Titeuf à l'imparfait du subjonctif. On m'a répondu : « Fais-le ! » De son côté, Zep a parodié ma Rubrique-à-Brac. On s'est retrouvé à deux dans cinq pages de ce « spécial ».

Une photo baroque montre Zep à genoux, en adoration devant vous. Premier ou second degré ?

Dans un petit bouquin sur ses muses artistiques, Zep m'a classé parmi ses dix dessinateurs préférés. C'est lui qui a fait la mise en scène pour le photographe. « Pilote » était un peu embêté, mais ils ont finalement accepté l'idée.

L'esprit « Pilote » est au rendez-vous de ce hors-série ?

Oh, ce n'est plus du tout pareil. La presse BD a changé. Mais la disparité qui a fait la richesse du journal est toujours là. Il y a les vétérans sympas, moins Uderzo, et les jeunes qui feront les grands de demain, comme Zep (Titeuf), Larcenet (Cosmonautes du futur), Sfar (Le Chat du Rabbin), Trondheim (Lapinot).·