BASTIA:L'AMATEURISME PLACE LE CLUB AU BANC DES ACCUSES UNE TRIBUNE BRICOLEE LA RESONANCE,PHENOMENE PHYSIQUE DESTRUCTEUR ...

MILECAN,GUY; CORDY,JACQUES; REUTER; ASSOCIATED PRESS

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Jeudi 7 mai 1992

Bastia: l'amateurisme place

le club au banc des accusés

Identifier les responsables: au lendemain de la tragédie, Bastia veut comprendre pourquoi la fête du foot s'est transformée en cauchemar.

BASTIA

De notre envoyé spécial

Le soleil qui s'est levé sur Bastia, au lendemain du drame qui a endeuillé le match de demi-finale de Coupe de France de foot Bastia - Olympique de Marseille n'a réchauffé aucun coeur et n'a éclairé aucun esprit. Le bilan de l'effondrement d'une tribune du stade, porté dans la journée de mercredi à 26 morts suite à un double comptage des victimes, serait finalement de 11 morts et 800 blessés, dont 450 toujours hospitalisés: un blessé a succombé jeudi matin. L'état de quinze d'entre eux était qualifié jeudi matin de «très grave».

Mercredi, dans les rues de la cité portuaire, les mines des Bastiais affichaient les stigmates d'une nuit courte, hantée d'images de douleur et d'angoisse. Le vieux stade de Furiani, devait être le théâtre, mardi soir, d'une véritable fête pour des insulaires privés de sensations fortes depuis la fameuse épopée européenne du Sporting local au milieu des années 70. Ce fut une vision d'apocalypse que les caméras de la télévision relayèrent aux quatre coins du continent.

INCONSCIENCE OU VÉNALITÉ?

Les badauds, croisés mercredi aux abords de l'enceinte maudite, pointaient des doigts accusateurs dans toutes les directions. C'est l'histoire de la grenouille qui a voulu se faire aussi grosse que le boeuf, lance un jeune Bastiais. La capacité du stade est passée en un éclair de 8.500 places à 18.000 grâce à ces gradins métalliques montés à la va-vite sur les gravats à peine évacués d'une ancienne tribune de béton. Le club ne voulait pas rater l'aubaine de se faire un maximum de pognon pour l'occasion. L'Olympique de Marseille à Bastia, c'était une poule aux oeufs d'or. Les dirigeants, maintenant, vont devoir payer leur inconscience et leur vénalité...

Mais non, pousse cependant un homme plus âgé, le club a voulu répondre à cet extraordinaire engouement populaire.

Derrière le cordon de gendarmes qui ceinturent, depuis hier à l'aube, le lieu du désastre, le rédacteur en chef du quotidien «Corse matin» arpente les lieux où, la veille, il s'apprêtait à vivre en compagnie d'une quarantaine de ses confrères «le» match de l'année. Installés au sommet de la tribune tragique, une vingtaine de journalistes (dont quatre dans un état qualifié de «très grave») ont été hospitalisés. Un animateur de Radio Corse Fréquence Mora, Michel Vivarelli, figure au nombre des morts.

Je peux vous certifier, raconte notre interlocuteur, que j'ai senti cette tribune bouger sous l'enthousiasme des sept ou huit mille personnes qui s'y étaient déjà assises en attendant le coup d'envoi. Je ne suis pas resté. Une heure avant l'effroyable dégringolade, j'ai averti un dirigeant du club en insistant sur cette impression de légèreté ressentie tout en haut. Mais il m'a rétorqué que, le matin même, la commission de sécurité avait opéré une ultime inspection et avait donné son feu vert. Tout le monde a ainsi laissé le drame couver.

DES ATTACHES EN PLASTIQUE!

Trois fonctionnaires du ministère de l'Intérieur avisent l'amas de ferraille enchevêtrée sur les 80 mètres de longueur de la tribune effondrée. Ils s'entretiennent avec un commandant de gendarmerie chargé de constater les dégâts et de procéder aux premières vérifications autour d'une pelouse encore jonchée de bouteilles d'eau et des enveloppes de plastique qui protégeaient les aiguilles des perfusions appliquées aux blessés.

Je suis consterné par l'assise de cette fichue tribune, confie cet officier. Les tubes de métal qui formaient son soutien reposaient sur des petits blocs de béton granuleux, et vous pouvez imaginer, comme nous, qu'une onde de vibration répétée a facilement pu faire bouger les assiettes au point de les désolidariser de ces socles de pacotille. On a même trouvé, à l'arrière, des barres de métal unies par de simples fils en plastique!

Accablant, ce constat de négligence étranglait toutes les gorges. Le drame aurait donc pu être évité facilement?

Dans l'obscurité, on ne s'était pas bien rendu compte de l'atrocité de la situation, ni de ses causes éventuelles, explique Ismaël Triki, qui joue depuis dix saisons sous les couleurs de Bastia, un club de division II habitué à des moyennes de 2.600 spectateurs. Notre échauffement touchait à sa fin quand j'ai lancé un regard vers cette nouvelle tribune. Soudain, j'ai entendu un bruit formidable et sec. Les gens ont fait comme une vague au point que je croyais qu'ils nous faisaient une «ola». Mais ceux qui partaient dans le creux ne revenaient pas! Alors j'ai compris, comme tout le monde, que la partie supérieure s'était effondrée. J'avais des amis et de la famille de ce côté. J'ai galopé pour libérer les accès à la pelouse aux rescapés. Nous avons aussitôt formé une chaîne de solidarité entre joueurs corses et marseillais. J'ai vu Papin, Moser et Sauzée donner leur survêtement aux premiers blessés allongés sur le terrain. Ensuite, nous sommes tous allés à la clinique pour donner du sang.

On le sait, les secours ont mis du temps à s'organiser. Rapidement saturés, les points hospitaliers de Bastia ont fait appel aux lits d'Ajaccio et de Porto-Vecchio avant de recevoir le concours de Marseille, de Toulon et de Nice.

À 8 heures du matin, soit douze heures après le drame, des blessés étaient toujours alignés sur le tarmac de l'aéroport en attendant d'être embarqués vers le Continent, observait un brigadier qui n'avait pas fermé l'oeil de la nuit. Il faut compter que sur les 4.000 spectateurs qui ont basculé dans le vide, un sur trois a été blessé ou tué. Débordés, nous avons invité les concurrents du rallye du Tour de Corse à écourter leur journée finale, car les ambulanciers, médecins et pompiers n'étaient pas en mesure de se disperser. Ils l'ont compris.

Hier, l' Ile de beauté tentait de panser les plaies infligées par cette soirée d'horreur.

GUY MILECAN

Éditorial

et «À bout portant» page 2

Articles page 17

BASTIA: UNE TRIBUNE «BRICOLÉE»

L'appât du gain, des supporters trop enthousiastes: le drame de Bastia était évitable.

PARIS

De notre envoyé spécial

permanent

Les Français, choqués par la catastrophe de Bastia - une tribune du stade Furiani s'effondrant sur 3.000 personnes, faisant 11 morts et 527 blessés - veulent connaître: et les causes du drame, et celles de la «pagaille» ensuite quand on a comptabilisé deux fois et plus les mêmes morts, certains en dénombrant jusqu'à 26...

Comment est-il possible qu'une structure métallique provisoire, de 120 mètres de long et 20 mètres de haut, puisse soudain céder alors que le chef de chantier venait de dire Ma tribune, c'est du béton? De quoi est-elle faite, cette architecture de tubes et de boulons? Pourquoi a-t-on voulu transformer, en moins de huit jours, un modeste stade de 8.000 places en une véritable arène de 18.000? Qui a déclaré la tribune «fiable»? Où sont les (nombreuses) responsabilités?

LA GLOIRE, À NOUVEAU

Les récits des témoins concordent remarquablement. Tout d'abord sur le stade. Il date de 1932, vétuste, mal équipé, insuffisant, au point qu'au sommet de la gloire (passée, hélas!) du club local, en 1978, les joueurs d'Eindhoven, venus disputer à Bastia la finale de la coupe de l'Union européenne des associations de football (UEFA), l'avaient pris pour un terrain d'entraînement! Mais, en dépit de sa saison européenne, cette année-là éblouissante (gains: plus de 60 millions de FB), le Sporting Club Bastiais n'avait rien réinvesti en équipements.

Or, mardi, le club, revenu à un niveau inespéré, devait disputer la demi-finale de la Coupe de France contre l'Olympique de Marseille. La gloire, à nouveau! Mais toujours ce vieux stade étroit, enfermé entre la lagune et le chemin de fer, alors que les supporters, ressuscités, affluent de toute la ville, de toute la Corse! En réalité, ce match-cadeau était l'occasion de remplir les caisses.

La société Sud-Tribunes, de la région niçoise, est contactée. Sous la direction de M. Alain Giordanengo, elle effectue ce genre de travaux, vite et bien, et sans un seul incident, paraît-il, depuis 1987. Le club débloque 1,2 million de FF. La ferraille est acheminée. Le PDG précisait, mercredi: Nos équipes, qui ont été assistées par les services de la sécurité civile de Bastia, ont l'habitude de travailler dans ces délais. L'ennui, c'est que des rumeurs assurent à présent qu'il n'y avait pas que des professionnels parmi ces monteurs. À Bastia, on a engagé n'importe qui, pour accélérer les travaux. Amateurisme tragique, à la lumière de ce qui s'est passé.

LE PIRE NE S'EST PAS PRODUIT

Car si le club de Bastia s'est inspiré des formidables stades démontables des jeux Olympiques d'Albertville, on était loin du compte: il semble qu'au matériel acheminé d'Ajaccio et de Nice aient été ajoutés des éléments de fortune. D'où le caractère «totalement incompréhensible» de l'événement pour M. Giordanengo, qui dit: Je ne m'explique pas comment une partie de la tribune a pu s'effondrer, car tous les éléments sont solidaires. Mais, précisément, selon de nombreux témoins, ils n'étaient pas «solidaires»! La partie haute et arrière de la grande tribune en tubes métalliques oscillait sous le poids des supporters surexcités et les vibrations de leur piétinement cadencé. Une heure avant le début du match, un spectateur passant sous la tribune avait été blessé à la tête par la chute d'une tôle. Les pompiers avaient observé que cela «bougeait». Tout comme certains journalistes, installés, eux, tout en haut!

Chacun avait pu constater que les structures de base étaient posées sur des parpaings et retenues par des cales en bois non fixées au sol. Selon le loueur de tribunes (Sud-Tribunes), c'était normal. Ce qui l'était sans doute moins, c'est qu'une tribune aussi haute n'ait pas été retenue par des haubans - comme à Albertville, justement! Ces câbles l'auraient empêchée de s'effondrer. Car, outre la masse des spectateurs, il fallait aussi prévoir leurs mouvements désordonnés. Si déjà, deux heures avant le match, ils hurlaient et trépignaient (malgré les objurgations d'un speaker enfin inquiet), qu'aurait-ce été si un goal avait été marqué! Alors, les deux tiers du stade se seraient écroulés, et il y aurait eu des centaines de morts!

Malgré la hâte (et la partielle incompétence) du montage, malgré l'imprévoyance quant aux risques de débordements d'une foule enthousiaste et la précarité d'une tribune mal arrimée, les services de la préfecture, précédés de la commission de sécurité de Corse, avaient donné le feu vert. La Fédération française de football fit de même, rassurée par quatre réunions successives de toutes les personnes habilitées - la municipalité, les dirigeants du club, le police et la gendarmerie, dont dépend la responsabilité du stade de Bastia - après lesquelles avaient été envoyés des télex affirmant que la tribune était fiable, comme l'a révélé un membre de la FFF.

Une commission d'enquête a entamé ses investigations, mercredi, à Bastia...

JACQUES CORDY

La résonance, phénomène physique destructeur

L'effondrement de la tribune du stade Furiani pourrait être dû, ainsi qu'on l'aura lu par ailleurs, à un phénomène physique connu sous le nom de résonance. Un objet, quel qu'il soit, en fonction de sa forme, son volume et la répartition du poids, est susceptible de vibrer d'une certaine façon: il a ses «fréquences propres», explique M. Vidal-Cohen, de l'École nationale française des Ponts et Chaussées. Par exemple, un immeuble. Il est immobile, mais il a des fréquences selon lesquelles il va vibrer particulièrement, et ces choses-là se calculent. S'il est sollicité par des fréquences proches de ses fréquences à lui, il bougera avec une amplitude plus grande. Au-delà d'un certain seuil, il peut y avoir rupture.

Le phénomène s'applique aux ponts: ainsi, dans les années 40 aux États-Unis, un vent soufflant à 60-70 km/h a fait entrer en résonance un pont suspendu, qui s'est tordu, puis rompu. Le passage d'une troupe de soldats au pas sur un pont peut aussi provoquer sa rupture, comme à Angers au siècle dernier.

À Furiani, l'énergie nécessaire pour entrer en résonance a peut-être été communiquée par les personnes qui piétinaient sur la tribune; leur fréquence s'est peut-être trouvée proche de celle de la tribune.

Dans une vibration, il y a la fréquence: dans un concert, c'est ce qui permet de distinguer un la d'un do. Et il y a l'amplitude: on peut jouer un la très faible ou très fort, dit encore M. Vidal-Cohen, en donnant deux exemples de résonance. Le fait d'enfermer un réveil dans une table de nuit peut le briser. Son ressort, ses organes ont leurs propres fréquences de vibration, le tic-tac fait d'autres vibrations réfléchies par la table de nuit, et la résonance peut casser le ressort. Par ailleurs, certaines voix de soprano peuvent faire éclater un verre de cristal, si la voix de la chanteuse correspond à la fréquence du verre, généralement dans les aigus. (AP.)

«On a dit aux ouvriers: Vissez

bien, sinon on va tomber...»

Quand on est arrivés sur le stade, il y avait des ouvriers qui vissaient encore des boulons, se souvient Laurent-Antoine Casanova, rescapé de la tragédie de Furiani. On leur a dit: «Vissez bien, sinon on va tomber», raconte ce supporter bastiais, sorti avec quelques hématomes et une déchirure musculaire de l'effondrement de la tribune provisoire du stade de Bastia.

Tout à coup, ça s'est mis à tanguer de gauche à droite pendant deux, trois secondes, puis la tribune s'est brisée et les quinze rangées du haut se sont affaissées vers l'arrière. Ceux qui étaient tout en haut, des supporters et des journalistes, ont fait une chute de 20 mètres, ajoute-t-il.

Laurent-Antoine Casanova se souvient être resté coincé une dizaine de minutes sous l'amas de tubulures métalliques. Quand je me suis relevé, c'était horrible, il y avait du sang partout. Certains étaient empalés sur les piquets du grillage qui borde la tribune.

La tribune provisoire installée dans le vétuste stade de Furiani, qui ressemble plus à un terrain vague qu'à une arène de football, n'a pas résisté longtemps aux piétinements des «fans» de Bastia.

On tapait du pied parce qu'on était excités, mais c'est normal, ça aurait dû tenir.

Les hélicoptères se sont succédé toute la nuit dans le ciel de Furiani pour évacuer les victimes, alignées dans des brancards sur la pelouse. On n'a pas arrêté une seconde, commente un pompier, exténué. Quand je vois ça, ça me fait mal au coeur.

Sur les routes de l'île, les gyrophares des ambulances trouaient la nuit sans cesse. Les radios locales diffusaient en permanence des messages incitant la population à ne pas encombrer les lignes téléphoniques et à donner son sang. Dans le hall du centre hospitalier de Bastia, la foule se pressait pour scruter avec angoisse les interminables listes portant les noms des victimes.

Certains supporters, abattus par l'ampleur du drame, sont restés dans le stade jusqu'au petit matin. L'OM peut jouer la finale, on leur laisse, on n'en veut plus, s'est écrié l'un d'eux, en larmes.

La pelouse était jonchée d'étendards bleu et blanc, les couleurs de Bastia. Certains étaient maculés de sang. Personne ne songeait à les ramasser, comme s'il fallait préserver les symboles d'une nuit de fête qui a viré au cauchemar.

Deux journalistes corses sont morts dans l'effondrement de la tribune provisoire où avait été installé l'enclos réservé à la presse pour la demi-finale de la Coupe de France Bastia - Marseille. Plusieurs autres journalistes figurent au nombre des blessés. Jean-Baptiste Dumas, le correspondant de RTL à Marseille, est dans le coma, victime d'une fracture ouverte du crâne.

Jean Ferrara, le doyen des journalistes sportifs marseillais, a été lui aussi grièvement touché à la colonne vertébrale.

Avi Assouly, qui devait couvrir le match Bastia - Marseille pour Reuter, souffre d'un enfoncement de la cage thoracique et d'un éclatement de la rate. Plusieurs journalistes du «Provençal» ont également été gravement blessés. (Reuter.)

Bastia:

pas de demi-finale

Le président du SEC Bastia, Jean-François Filipi, a déclaré que son club ne disputerait pas la demi-finale de la Coupe de France de football pour s'associer au deuil qui frappe la Corse, et ceci quelle que soit la décision qui puisse être prise jeudi matin à Paris par la Fédération française de football (FFF).

Il a aussi expliqué que la décision de faire construire une nouvelle installation, même provisoire, avait pour premier objectif d'éliminer les conditions d'insécurité qui avaient été vécues lors du tour précédent, face à Nancy. (AFP.)

Pistolets de policiers volés

Des malfaiteurs ont profité de la confusion qui régnait sur le stade Furiani pour dérober les armes de quelques-uns des policiers qui prêtaient main forte aux secouristes. (AP.)

Solidarité

anglaise,

dont Liverpool

Les rescapés de la tragédie du stade de Hillsborough de Sheffield, dans le nord de la Grande-Bretagne, ont proposé d'offrir leur soutien financier et moral aux familles des victimes de Bastia. Par ailleurs, l'équipe de Liverpool, dont des supporters furent parmi les responsables du carnage du Heysel (39 morts en mai 1985), jouera probablement un match de bienfaisance au profit des victimes et de leurs familles. (AP.)

Constructions

tubulaires hors jeu

Le secrétaire général de la Fédération internationale de footbal, Joseph Blatter, a indiqué que l'installation de tribunes provisoires tubulaires sur les stades serait interdite «très rapidement». (B.)