BAUCHAU,PREMIER PRIX DE LITTERATURE DE TOURNAI

TORDEUR,JEAN

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Mardi 23 mai 1989

Bauchau, premier prix

de littérature de Tournai

Alors que culture et finances communales font chez nous mauvais ménage plus que jamais, Tournai, payant d'exemple, prend hardiment le contre-pied de ce désolant «sauve-qui-peut». Elle institue le prix littéraire annuel le plus doté de notre Communauté (300.000 F) et le destine à un écrivain originaire de celle-ci. Et le jury mis en place à cet effet - Mme R. Poulart de Guide, MM. Georges Sion, Roger Foulon, Marc Quaghebeur, Michel Voiturier - fait choix à l'unanimité, pour sa somme poétique publiée par Actes-Sud, d'un lauréat indiscutable, Henry Bauchau dont 1989 est vraiment «l'année» puisque ce laurier tournaisien vient heureusement prolonger la création à la scène, en Belgique et en France, de son Gengis Khan...

... Un laurier qui introduit une note de gravité altière dans le bouquet de promesses printanières que semble brandir, sur l'air revivifié des «Tournaisiens sont là», le premier magistrat de la cité, M. Van Spitael, qui, le soir de la remise, se trouva obligé de se partager entre celle-ci et l'important dîner de la Chambre de commerce. C'était démontrer, sans que l'on pût s'en plaindre, une de ces vérités dont nos politiciens devraient enfin se convaincre: la santé économique et la santé culturelle sont complémentaires. Elles le sont en tout cas dans cette ville à laquelle, par la fusion des communes, trente de celles-ci ont donné de l'espace. Une ville qui valorise son passé par de judicieuses restaurations, la mise en oeuvre d'une Fondation de la tapisserie, d'un Centre de la marionnette, la relance de son beau musée construit par Horta sans oublier ce centre nerveux et inventif qu'est depuis vingt ans la maison de la culture et, sur le plan poétique, la vaillante association Unimuse qui est, cette année, quadragénaire.

Dans son remerciement, Henri Bauchau allait au reste évoquer, en ce 49e anniversaire de mai 1940, le martyre que subit Tournai à l'époque et se réjouir de l'intense ressourcement qu'elle vit aujourd'hui, à partir de son illustre passé, pour se forger un avenir d'une intense vitalité. Il allait attester de ce même mouvement en lui-même, dans sa propre création, en révélant au public un passage de son nouveau grand roman à paraître, OEdipe sur la route de Thèbes, dont les derniers mots, «Il n'y a rien de plus beau que l'énigme», tracent comme un trait d'union significatif entre l'origine de son oeuvre et la poursuite toujours en cours de celle-ci.

De cette oeuvre, Georges Sion avait dit auparavant ce qui, en elle, a fasciné le jury. Publiant la quarantaine venue, son premier livre de poésies, Géologies, Henry Bauchau n'est plus à l'heure un inspiré juvénilement impulsif mais un homme qui a attendu de se trouver. Encore la trouvaille qu'il a faite à la recherche de ses origines mentales et affectives ne lui apporte-t-elle pas une clarté immédiate, une élucidation révélatrice, mais, seulement la voie d'une ascèse à suivre pas à pas avec la dernière énergie. Il s'agit de mettre en pratique l'injonction péremptoire de Jean de la Croix, pour aller où tu ne sais pas, va où tu ne sais pas.

Ainsi l'interrogation intime du poète sur son identité correspond-elle au travail même de la poésie. Bauchau s'avance alors, livre après livre, vers cet «espace intérieur» où, comme l'exprime si justement son commentateur, «l'assurance de la beauté va souvent de pair avec la merveilleuse incertitude du chemin». Plus de trente-cinq ans après Géologies, ce chemin n'a rien perdu de son attirance pour Henri Bauchau ni, à travers lui, pour ses lecteurs dont sa nouvelle consécration devrait encore accroître le nombre.

J. T.