BD Tintin a 75 ans ! L'expert Philippe Goddin a publié de nombreux ouvrages consacrés à Tintin et Hergé (1). Nous l'avons rencontré. Tintin ou Totor ? Milou, un copain neigeux Mille sabords d'amitié Je dirais même plus ! Tournesol, demi-dur d'oreille

SOUMOIS,FREDERIC

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Mardi 13 janvier 2004

BD

Tintin a 75 ans !

La première image de Tintin est parue il y a trois quarts de siècle. Aujourd'hui, le plus célèbre des reporters continue de faire rêver ceux qui veulent découvrir ce qui se passe derrière l'horizon.

Le petit Georges Remi (Hergé sont ses initiales) dessine dans les revues scoutes, puis s'ennuie au service des abonnements d'un journal belge, « Le Vingtième Siècle ». Aussi, quand le rédacteur en chef lui demande de dessiner les aventures d'un jeune personnage aventurier pour distraire les enfants le jeudi, jour de congé scolaire à l'époque, il n'hésite pas.

Ses premiers dessins paraissent le 10 janvier 1929, il y a tout juste 75 ans. Ils sont carrés, comme si c'était des photographies de format 6 6, que l'on utilise à l'époque pour les reportages. Le dessin n'est pas très beau, mais la trouvaille est de mettre ce que disent les personnages dans des bulles qui sortent de leur bouche. Jusque-là, il fallait lire un texte imprimé sous le dessin pour connaître les dialogues.

Engagé

Ce n'est pas Hergé qui a inventé ce procédé, venu des Etats-Unis, mais ce sera un des premiers à l'utiliser en Europe. Les premiers albums racontent tous des voyages lointains : Etats-Unis, Chine, Amérique du Sud. Hergé dénonce au passage les marchands d'armes (« L'Oreille cassée »), les dictatures (« Le Sceptre d'Ottokar ») ou les pays envahisseurs (« Le Lotus bleu »), même s'il se montre aussi plein de préjugés dans sa peinture de l'URSS ou du Congo belge.

Quand les Allemands envahissent la Belgique, il n'est plus possible de dire clairement les pays où Tintin se déplace, sous peine d'être censuré. Pour continuer à intéresser ses lecteurs, Hergé va alors se tourner vers les personnages secondaires, vers leur possibilité de comique ou d'originalité face à un Tintin parfois trop parfait. C'est ainsi que naît le capitaine Haddock, qui peut se permettre d'abuser du whisky, de se battre comme un chiffonnier et d'insulter les gens, le professeur Tournesol, génial inventeur mais dont la distraction et la (demi-)surdité non avouée réservent bien des surprises et des situations cocasses. Et bien d'autres...

En grande pompe

Aujourd'hui, des dizaines de millions d'albums en plus de 50 langues et, 75 ans plus tard, l'anniversaire est célébré en grande pompe avec une pièce de monnaie, la réédition de « L'Alph'Art », la dernière histoire jamais terminée, une pièce de théâtre adaptée des « Bijoux de la Castafiore (photo), un livre de nouvelles d'écrivains belges et même une swatch Tintin (1). Tintin, lui, n'a pas pris une ride pour ceux qui rêvent de découvrir ce qu'il y a au-delà de l'horizon.

Programme complet sur www.tintin.com

dictature

pays dans lequel le chef d'état possède tous les pouvoirs et les exerce par la force

L'expert Philippe Goddin a publié de nombreux ouvrages consacrés à Tintin et Hergé (1). Nous l'avons rencontré.

Comment peut-on expliquer le succès de l'oeuvre d'Hergé ?

Il n'y a pas un secret mystérieux, mais une combinaison de récits inscrits dans son siècle, qui évoquent l'actualité de son temps, comme la guerre du pétrole, le conflit en Chine ou la traite des esclaves et le dessin très caractéristique d'Hergé, que l'on a appelé ensuite la ligne claire, et qui est en fait très élaboré, très fouillé. Mais très simple à lire...

Hergé a-t-il voyagé autant que Tintin ?

Non, il a peu voyagé. En faisant mes recherches, je découvre quelle somme de documentation Hergé a accumulée pour raconter certains épisodes. Comme pour le vaisseau de la « Licorne », où il fait construire une maquette pour que ses dessins soient exacts ou comme pour la fusée lunaire, dont il ira montrer le modèle réduit à un physicien célèbre à Paris afin de vérifier que tout était aussi vraisemblable que possible par rapport aux connaissances de l'époque.

Pourquoi avoir choisi Hergé comme sujet d'étude ?

Je suis professeur d'éducation plastique et j'étais passionné comme jeune lecteur par les aventures de Tintin. Je me souviens encore du jour précis où « Objectif Lune » est sorti en librairie et où je me suis précipité pour le lire. Plus tard, je suis devenu collectionneur de BD. Je suis entré en contact avec Hergé. Tout est né de nos conversations. Je voyais Hergé comme une légende, j'ai voulu savoir comment il travaillait. Plonger dans des années d'archives, c'est comme voir par-dessus son épaule quand il travaille, observer ses choix, voir ses hésitations, traquer ses coups de gomme. Plus tard, je suis devenu le premier secrétaire général de la Fondation Hergé, conçue pour conserver et illustrer l'oeuvre d'Hergé. Aujourd'hui, avec « Chronologie d'une oeuvre », mon objectif est de constituer un musée de papier en mettant son dessin en valeur. Car si Hergé était un grand raconteur d'histoires, c'était aussi un dessinateur exceptionnel.

(1) Dont les quatre volumes parus de « Chronologie d'une oeuvre », aux éditions Moulinsart, qui publient des dessins rares ou méconnus d'Hergé, ainsi que des originaux où subsistent encore des traces de crayon ou de coups de gomme.

Tintin ou Totor ?

Tintin est un drôle de journaliste, qui n'écrit jamais d'article et ne se fait jamais rappeler à l'ordre par son rédacteur en chef ! On ignore d'où vient vraiment son nom : Hergé avait dessiné un Totor avant Tintin. Mais son visage est sans conteste celui de Paul, le frère de Georges Remi. Militaire de carrière, on dit que son enthousiasme et ses mimiques ressemblent fort à celles du Tintin des débuts. Sans famille, Tintin est libre de parcourir le monde pour la défense des plus faibles. Il raconte comment les Indiens se font voler le pétrole de leurs réserves, dit comment les Japonais envahissent la Chine, pourquoi les Bordures-Allemands envahissent les Syldaves-Autrichiens. Toujours vêtu de ses pantalons de golf, sportif et capable de conduire tous les véhicules sur route, mer et dans les airs, il n'ambitionne qu'une chose, aller de l'avant. Mais c'est un homme sérieux : il ne boit pas, ne fume pas et sourit rarement. Ses valeurs sont l'amitié, comme celle qui le lie à Haddock ou à Tchang. Et son attachement à Milou est infini.

Milou, un copain neigeux

A l'époque où naît Tintin, tous les personnages ont un alter ego, comme Laurel et Hardy, Tom et Jerry, Zig et Puce, généralement à l'opposé l'un de l'autre, un grand et un petit, un maigre et un gros. Pour Tintin, ce sera un chien, un fox terrier un peu spécial puisqu'il paraît que dans cette race il n'y a pas de chien tout blanc. En plus, Milou, dont le nom était emprunté à celui de Marie-Louise, une petite amie du jeune Hergé, parle et on le comprend. En tout cas, Tintin, avec qui il entretient des conversations suivies. Gourmand, un peu paresseux, Milou se moque parfois gentiment de Tintin et de son rôle de héros trop parfait. Mais il sait montrer son courage en mordant le fond de pantalon des méchants. C'est lui par exemple qui sauve le sceptre d'Ottokar, malgré les charmes d'un bel os croustillant. Quand Haddock apparaît, Milou perd un peu de son rôle comique. A l'abri des salons de Moulinsart, il continue pourtant à commenter le comportement de ces drôles d'êtres humains avec... le siamois du château, avec qui il a fait la paix après une première rencontre orageuse.

Mille sabords d'amitié

Comme des centaines de personnages secondaires, cet ivrogne, capitaine incapable d'un bateau de trafiquants, que Tintin menace d'un revolver lors de leur première rencontre dans « Le Crabe aux pinces d'or », aurait dû tomber dans l'oubli. Mais l'art du capitaine Haddock de transformer n'importe quel mot, comme sapajou (un singe) ou moule à gaufres en insulte grave et aussi rigolote, lui a permis de rester auprès de Tintin. C'est que ce grand colérique, qui se lance dans les batailles et tient tête aux puissants, comme Rastapopoulos et le grand Inca, a aussi un grand coeur. Il aide ainsi Tintin sur la trace de son ami Tchang disparu dans un accident d'avion dans une montagne du Tibet, alors qu'il est convaincu que le jeune Chinois est mort. A côté de Tintin, peut-être trop sage, Haddock assume les défauts mais aussi les qualités humaines. Arrivé dans les histoires de Tintin sans passé, il en récupère grâce à l'histoire de son ancêtre jumeau, le chevalier François de Hadoque, qui reçut le château de Moulinsart en cadeau de Louis XIV.

Hergé n'aimait pas l'opéra, dit-on. Et c'est pour cela qu'il a mis en scène une chanteuse d'opéra. En fait, Hergé détestait les chanteurs amateurs qui, le dimanche après-midi, infligeaient à leur famille le volume de leur chant, toujours un peu fort et très faux ! La Castafiore était donc une vengeance. Ceci dit, elle n'est pas laide, même si elle semble surtout séduire les hommes de pouvoir, comme le colonel Sponz et le maharadjah de Gopal, qui lui a offert ses fameux bijoux. Dans l'album « Les Bijoux de la Castafiore », Hergé s'amuse à dévoiler l'autre face de la diva en montrant quel tyran domestique elle peut être, désagréable avec son personnel et voulant plier chacun à sa volonté. Hormis la très belle Mme Clairmont, femme de savant, la Castafiore est une des rares femmes des aventures de Tintin, nées à une époque où la censure des histoires destinées à la jeunesse n'appréciait guère les allusions au couple ou à l'amour. Déjà que Tintin se passait de parents, alors, une fiancée, vous n'y pensez pas !

Je dirais même plus !

Le croirez-vous ? Dupond et Dupont sont nés bêtes et méchants, sous le nom bizarre de X-33 et X-33 bis dans « Les Cigares du pharaon », en 1932. Dans cette histoire, ils poursuivent Tintin et n'hésitent pas à lui tirer dessus ! Plus tard, ils deviendront plus sympas, aussi stupides mais moins méchants. Hergé avait vu dans une revue la photo de deux espions français, coiffés d'un chapeau melon et habillés tant à l'identique que l'on aurait dit deux jumeaux. Sans compter que c'était l'habit que mettait son père lors des promenades dominicales avec son... jumeau. D'où ces deux personnages que l'on dirait photocopiés. Sauf cette différence de la dernière lettre de leur nom, « d » ou « t ». Savez-vous comment les reconnaître ? Dupont a une moustache avec deux pointes (de « t »), tandis que celle de Dupond ressemble à un « D » posé sur sa ligne droite. Rassurez-vous, Hergé lui-même s'est parfois emmêlé les pinceaux ! Autre trouvaille : leur habitude de répéter ce que dit l'autre avec un léger décalage de lettre ou de signification... Serait-ce un code d'agent secret ? Botus et mouche cousue...

Tournesol, demi-dur d'oreille

Un savant, c'est toujours bon à prendre dans une BD : cela peut vous inventer n'importe quoi, comme un lit-placard, des patins à roulettes à moteur ou même... une fusée pour aller sur la Lune. Pour fabriquer Tournesol, Hergé a pris la tête d'Auguste Piccard, un savant aventurier, qui, à l'époque, était en même temps l'homme le plus haut (en ballon) et le plus profond (en sous-marin) du monde ! Tryphon, quel drôle de prénom !... C'était celui d'un menuisier des environs de Boitsfort, près de Bruxelles, où Hergé habitait. Ne vous y trompez pas : Tournesol n'est pas sourd. La trouvaille est qu'il entend la fin des mots et croit tout comprendre. Il répond alors de bonne foi à la phrase imaginaire, plongeant son interlocuteur dans la stupeur ou, surtout, le capitaine Haddock, dans la colère... Qui rétorque alors du « monsieur le professeur » à Tryphon qui se demande pourquoi on lui parle tout le temps de sa soeur ! Une sorte de partie de ping-pong qui peut durer longtemps...