BEDEPHILES,LE MONDE EST A VOS PIEDS

ROUYET,ROBERT

Page 9

Mercredi 3 janvier 1990

EN 1980, les éditions Pierre Horay publiaient un gros album cartonné, richement illustré, qui se proposait de retracer L'Histoire mondiale de la bande dessinée. Excusez du peu! C'était un projet audacieux. Il fut mené à bien et, en grande partie, à la satisfaction des amateurs par une armée de spécialistes placés sous la bienveillante autorité de Claude Moliterni, grand bédémane devant l'Éternel. Aujourd'hui encore cet ouvrage demeure une référence.

En effet, si, au cours des dix années écoulées, nombre d'ouvrages plaisants ou savants - et parfois même plaisants et savants - ont été édités, abordant les différentes facettes du neuvième art, se penchant sur tel ou tel auteur et notamment Hergé (dans son cas, c'est par kilos que l'on compte les ouvrages qui lui sont consacrés), il faut admettre qu'un panorama véritablement universel de la bande dessinée, de ses origines à nos jours, n'existe que dans l'ouvrage publié par Pierre Horay. Bien entendu les domaines francophones et américains sont largement traités et comment pourrait-il en être autrement puisque ce sont deux centres particulièrement fructueux de l'art de la narration graphique et aussi les domaines qui nous sont les plus proches. Mais l'Histoire mondiale de la BD aborde le neuvième rêve continent par continent, pays par pays, et nous fait ainsi découvrir, de cet art qui nous passionne, des secteurs entiers dont nous connaissons peu de choses quand nous ne les ignorons pas purement et simplement.

Certes, nous savons l'importance de la bande dessinée en Argentine, le rôle qu'y joua la Escuela Panamericana de Arte où enseigna Hugo Pratt lors du séjour en Amérique latine, la qualité d'auteurs comme Alberto Breccia ou Hector OEsterheld. Nombre d'entre eux ont d'ailleurs été édités en Europe car nombre d'entre eux ont abandonné le Nouveau Monde pour le Vieux Continent pour des raisons économiques ou politiques tels José Muñoz, Carlos Sampayo, Quino, Horacio Altuna et d'autres. Certes, les domaines italiens et espagnols nous sont à présent mieux connus grâce aux publications en français chez Glénat ou Dargaud d'auteurs actuels comme Serpieri, Saudelli, Micheluzzi, Giardino, Mattoti, Rotundo, Pellejero, Torres, Prado, Alfonso Font, Jordi Bernet aux côtés des Pratt, Manara, de la Funte ou Mora. Encore est-il historiquement intéressant de connaître l'état de la bédé sous le fascisme et l'utilisation à des fins de propagande qu'en fit Mussolini par exemple. Mais on ne sait que peu de choses du Japon, de la Yougoslavie, de l'Australie, des pays arabes ou même de la Grande-Bretagne, si proche géographiquement mais si éloignée de nos conceptions et de nos critères bédéphiliques.

L'Histoire datait bien sûr. Une nouvelle édition s'imposait. C'est chose faite. Pierre Horay propose en ce début d'année et cette fin de décennie une édition remise à jour, affinée, augmentée de 64 pages et d'innombrables illustrations. Chacun y butinera selon ses goûts, ses aspirations, ses tendances. Chacun aussi, sans doute, y trouvera des lacunes. Elles sont inévitables dans un ouvrage de ce type et de cette prétention. Lorsque j'avais présenté le livre en janvier 1981, j'avais mis en exergue une réflexion de Stan Barets qui introduisait son Catalogue des âmes et cycles de la science-fiction. Je ne résiste pas au plaisir de la reproduire à nouveau: «Ecrire un guide, disait-il, c'est comme s'habiller en rouge et se mettre à gesticuler devant un peloton d'exécution. On a des chances de se faire remarquer... On a aussi de bonnes possibilités de se faire descendre...» (Histoire mondiale de la bande dessinée, Pierre Horay éd., un volume de 320 pages, 28 x 38, plus de 1.000 illustrations en noir et blanc et en couleurs, relié sous étui en couleurs, 1.972 F.)

Dargaud se refait

une virginité

L'information était parue succinctement dans Libération, il y a quelques semaines. Le Monde l'avait reprise et étayée dans son édition du 12 décembre et mis dans le domaine public une information que l'on se murmurait de bouche de bédéphile à oreille de bédéphile depuis quelque temps. Dargaud cède son catalogue de bandes dessinées dites «pour adultes» au groupe suisse Alpen presse, nouvel éditeur des Humanoïdes associés. La négociation s'est faite auteur par auteur.

Ce sont Enki Bilal, Pierre Christin, Annie Goetzinger, Serpieri, Altuna, Saudelli et tant d'autres qui font donc leurs bagages.

Selon Jérôme Malavoy, le nouveau président-directeur général de Dargaud depuis que la maison a été reprise par Média-Participations issu du groupe Ampère, l'objectif de l'opération est de rétablir l'équilibre financier d'un éditeur qui, de fait, accusait un déficit cumulé de 90 millions de FF. En outre, dit-il, si Dargaud se sépare de son catalogue adulte, il veut développer la bande dessinée dite «grand public». Il n'en demeure pas moins que d'aucuns susurrent ou affirment carrément que les craintes exprimées dès le début de l'année par «Libération» quant à une volonté «moralisatrice» de Média-Participations qui, par ailleurs, contrôle plusieurs maisons d'édition religieuses en France, se trouvent déjà concrétisées.

Dargaud nouveau style aurait donc décidé de remiser son porte-jarretelles et ses bas à résille et d'enfiler une petite culotte «petit bateau» toute fraîche.

ROBERT ROUYET.