BELGIQUE : SE PARLER OU SE QUITTER

VANOVERBEKE,DIRK

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Lundi 26 décembre 2005

Des intellectuels du Nord et du Sud jettent un dernier pont. Trop tard ? Le Roi, lui, magnifie l'unité du pays.

Albert II s'est réjoui, dans son discours de Noël, du désir de « mieux vivre ensemble » qu'il dit avoir ressenti, lors de ses contacts avec la population, au cours des festivités du 175-25.

Dans l'entretien qu'il accorde au « Soir », Wilfried Martens, l'ex-vice-Premier ministre, exprime, par contre, toute son inquiétude face à la radicalisation des esprits communautaires. Père de deux réformes de l'État, il plaide pour une pause, histoire de réfléchir à ce qu'on veut faire de ce pays.

Dialoguer et innover avant qu'il ne soit trop tard ?Dans les premiers jours de l'An neuf, un groupe d'universitaires du nord et du sud du pays planchera sur l'opportunité de créer une circonscription unique en Belgique. Une manière, selon ces experts, de mieux faire fonctionner nos institutions paralysées dans un dialogue de sourds.

Le devenir de l'État reste plus que jamais au coeur de tous les débats, à un an d'un nouveau round institutionnel. Le dernier avant le divorce ?

P. 2Les politologues crient casse-cou

P. 3 « et si on dialoguait ? »

P. 4 WILFRIED MARTENS : « L'AVENIR M'INQUIÈTE »

P. 8 Le discours de noël

du roi

P. 18 ÉDITO : albert II

ou le syndrome

de blanche-neige

Dialoguons pour éviter le clash... s'il est encore temps

Belgique Entre éclatement du pays et paralysie de l'État, l'autre scénario

Les politiques roulent pour leur public et se moquent de l'autre communauté. Des politologues crient casse-cou.

Un groupe de politologues francophones et flamands, rassemblés au sein de Pavia (lire ci-dessus), se réunira, dès les premiers jours de l'an neuf, pour tenter de sortir notre modèle fédéral de l'ornière et jeter des ponts entre les communautés du pays. Ils ne sont pas seuls à s'inquiéter du sort de l'État belge : « L'avenir institutionnel du pays me cause des soucis. Ce n'est pas seulement la radicalisation communautaire, au nord du pays, qui m'inquiète. C'est aussi la manière avec laquelle la génération actuelle d'hommes politiques flamands lance de nouvelles réformes sans même avoir réfléchi à une stratégie. Que veut-on faire de ce pays ? » Wilfried Martens, père de deux réformes de l'État , propose une trêve, avant toute nouvelle avancée institutionnelle. (Lire interview en page 4.)

Cette réflexion de sage flamand pur beurre intervient au coeur d'une offensive verbale communautaire, tant sur le front des hommes politiques flamands que, plus inquiétant , sur celui du patronat du nord dont plusieurs dizaines de décideurs viennent de contresigner, au sein du groupe « In de Warande », un manifeste en faveur de l'éclatement du pays (Le Soir des 27 et 29 novembre). Son plaidoyer en faveur de l'indépendance de la Flandre est d'autant plus révélateur qu'il se veut objectif, strictement économique, loin de la surenchère verbale des hommes politiques, des slogans ou des panneaux de circulation repeints en jaune et noir. Vues de la Communauté française, toutes ces prises de position traduisent le même constat, celui d'une Belgique qui n'apporte plus en Flandre la moindre valeur ajoutée mais en est devenue le boulet.

Certains hommes politiques flamands le disent avec un minimum d'élégance. D'autres sont plus directs. Tel Jean-Marie Dedecker qui, ulcéré par la non-scission de l'arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde, osa cette phrase : « Les hommes politiques flamands sont comme des prostituées. Ils se laissent baiser avec le sourire par les Wallons. » Dedecker est sénateur VLD et a, pour rappel, réuni 40 % des suffrages lors de l'élection à la tête du parti du Premier ministre. Ou encore, toujours en réaction aux tensions autour de BHV : « Le non d'un homme politique wallon suffit à faire taire six millions de Flamands. » Celle-là est de Mark Demesmaeker, ex-présentateur du journal de VTM et actuel parlementaire flamand à la N-VA.

Rien que des excités linguistiques ? Pas seulement. Yves Leterme, le très mesuré ministre-président (CD&V) du gouvernement flamand, concédait en début de semaine partager largement l'analyse du groupe de réflexion « In de Warande ». Et d'ajouter : « Notre solidarité avec les francophones me fait penser à un sac à dos rempli de pavés alors que nous sommes engagés dans une course folle et que nous devons être les meilleurs du monde. »

Plus qu'un débat institutionnel, c'est un véritable show auquel se livrent les acteurs politiques de chaque communauté, fiers de faire monter la pression communautaire dans leur salle, de chauffer leur public, celui des électeurs de leur communauté.

Voici moins d'un an, en pleine tension autour du dossier BHV, un groupe d'universitaires proposait, plutôt qu'un nouveau compromis boiteux à la belge, de refaçonner nos institutions. Pour ces politologues, le système belge souffrira toujours d'un déficit démocratique si néerlandophones et francophones ne peuvent être représentés que par des hommes et des femmes politiques appartenant à leur propre communauté linguistique. Pour éviter l'enlisement de la démocratie, il suffirait, selon eux, de créer une circonscription électorale qui ferait fi des frontières linguistiques et épouserait l'ensemble des frontières linguistiques.

En janvier 2006, ce groupe s'est élargi à de nouveaux observateurs et, sous la houlette de Kris Deschouwer et de Philippe Van Parijs, organisera une journée d'étude sur le thème de la circonscription unique. L'idée a été présentée à une série de représentants de l'ensemble des formations politiques. La piste est-elle praticable ? Pas sûr. Certains hommes politiques invités par le groupe Pavia , tel Herman Van Rompuy, l'enterrent déjà : « Cela créerait un problème BHV au carré. Les Flamands de Lennik peuvent encore aujourd'hui, dans la circonscription de Bruxelles-Hal-Vilvorde voter pour Laurette Onkelinx. Et on voudrait permettre, demain, à des Anversois, par exemple, de voter en faveur des frères Happart. Impensable ! »

En revanche, tout le monde reconnaît qu'il manque cruellement d'espaces de dialogue entre Flamands et francophones. « Dans mon groupe, concède le député CD&V, à part le président Jo Vandeurzen, le chef de groupe Peter De Crem et moi-même, plus personne ne sait ce qui se passe en Wallonie. Le bulletin météo est leur unique source d'informations sur le sud du pays. »

QUI SONT-ILS ?

QUI SONT-ILS ?

Le groupe Pavia est composé d'une série d'universitaires, experts en sciences politiques, issus de toutes les régions du pays. Ils planchent, sous la coordination de Philippe Van Parijs et de Kris De Schouwer, sur les pistes susceptibles de mieux faire fonctionner la démocratie fédérale. La circonscription unique en est une.

Elle contribuerait, en autorisant les électeurs à envoyer un certain nombre (un tiers par exemple) de députés francophones et flamands à la Chambre, d'enrayer la surenchère communautaire. Et de focaliser les énergies politiques sur les priorités économiques et sociales.

Les membres

de ce groupe sont :

Rik Colsaert (Université de Gand) ;

Pascal Delwit (ULB) ;

Kris Deschouwer (VUB et Université de Lausanne) ;

Carl Devos (Université de Gand) ;

Lieven De Winter (UCL et KUL) ;

Paul Magnette (ULB) ;

Marco Martiniello (ULg) ;

Koen Raes (Université de Gand) ;

Benoît Rihoux (UCL) ;

Gérard Roland (Université de Berkeley et ULB) ;

Dave Sinardet (Université d'Anvers) ;

Antoon Vandevelde (KUL) ;

Philippe Van Parijs (UCL et Harvard) ;

Pierre Verjans (ULg) ;

Stefaan Walgrave (Université d'Anvers).

« Et si on dialoguait ? »

ENTRETIEN

Dave Sinardet est politologue à l'Université d'Anvers.

Membre du groupe Pavia, il préconise la création d'espace de rencontre entre communautés.

La surenchère communautaire, au sein des partis flamands, ne condamne-t-elle pas à terme l'Etat fédéral à la disparition ?

Il ne faut pas verser dans l'hystérie. Dans les années 90, on programmait la fin de la Belgique pour 2002, année du 700e anniversaire de la bataille des Eperons d'or... Les partis flamands sont demandeurs de plus d'autonomie mais il y a une différence entre la fin de la Belgique et une réforme de l'Etat qui approfondirait encore le fédéralisme.

Le CD&V et le VLD ne parlent plus de confédéralisme. Ils plaident surtout pour la régionalisation d'une série de matières relatives à l'emploi. Ni le SP.A ni Groen! n'ont jamais prononcé le mot « confédéralisme ». Seuls, la N.VA et le Vlaams Belang revendiquent l'éclatement du pays. On doit s'attendre à des surenchères communautaires à l'approche des élections de 2007 mais de nombreuses poussées de fièvre résultent de problèmes de communication entre les communautés.

Exemple ?

L'avant-projet de décret de Marino Keulen sur l'emploi des langues dans les logements sociaux : on peut être pour ou contre ce texte, mais il est d'abord une réponse à un problème spécifique dans une société multiculturelle, celui de l'intégration des allochtones. Certains ont utilisé ce débat à des fins de stratégie politique. Mais toutes les études démontrent que ces soucis ne constituent pas la priorité des Flamands et que seule une petite minorité est favorable à l'éclatement du pays.

Comment alors expliquer ces éternels bras de fer entre les deux grandes communautés ?

Rien ne les incite à collaborer, rien ne force les personnalités politiques d'une entité à rendre des comptes à l'opinion publique de l'autre communauté. Il n'y a, dans cet Etat fédéral, aucune passerelle incitant à s'intéresser à l'autre : il n'y a plus en Belgique de partis nationaux et il n'y a pas de circonscription fédérale qui encouragerait les responsables politiques d'une communauté à se mettre à l'écoute des souhaits et des soucis de la population de l'autre communauté. Ça crée des problèmes communautaires. Je connais une petite école secondaire de Poperinge, en Flandre-Occidentale, dont les parents comme la direction souhaitaient intensifier l'enseignement de la langue française. Les lois linguistiques en vigueur ont contraint l'établissement à enterrer l'initiative. Autre constat : des contacts ont été noués entre la VRT et la RTBF pour désigner ensemble « le plus grand Belge ». Mais les hiérarchies des deux chaînes publiques n'ont guère montré d'empressement à concrétiser. Il y a donc deux grands Belges, un Flamand et un francophone. Cette absence de dialogue et ce manque de volonté politique font le lit du malaise et de l'incompréhension communautaires.

Que préconisez-vous ?

Faire preuve d'un minimum de courage politique pour mieux faire fonctionner le fédéralisme. L'idée d'une circonscription fédérale est une des pistes de réflexion à explorer. Soyons réalistes : ce n'est pas gagné d'avance et il reste à étudier sa praticabilité. Une des difficultés résidera dans la réaction des hommes politiques. A court terme, cette idée va leur compliquer la vie, les inciter à se déplacer aussi dans l'autre communauté. A long terme, il en va de leur intérêt. Prenez Bruxelles-Hal-Vilvorde. Comme souvent, ils se sont laissé entraîner dans des déclarations et des promesses à leur propre électorat, tout en sachant qu'ils ne pourraient les honorer, puisqu'il fallait d'abord négocier avec les représentants de l'autre communauté. Résultat : blocage total...

Un pont entre le Nord et le Sud, permettrait de déminer bien des charges explosives avant le scrutin. L'idée, ici, n'est pas de sauver la Belgique mais de la faire mieux fonctionner. D'ailleurs la Belgique continuera à exister. Le « noeud » de Bruxelles n'est pas le seul obstacle à l'éclatement. Il n'y a surtout aucune majorité, ni du côté francophone ni en Flandre, qui veuille aller au divorce. Ni dans le monde politique ni dans l'opinion publique - et encore moins dans celle-ci. Puisqu'il nous faudra encore vivre sous le même toit pendant un bon bout de temps, ne vaudrait-il pas mieux en réparer les fissures ?

P. 3 L'appel de Wilfried Martens et L'avis

de « la Flandre d'En Bas »

FAIRE FONCTIONNER L'ÉTat : encore faut-il le vouloir

Commentaire

Dirk Vanoverbeke

Le dossier BHV en veilleuse, celui des vols de nuit en rade, les transferts Nord-Sud déterrés à chaque crise entre Nord et Sud , la perspective d'un nouveau grand round institutionnel en 2007 : la Belgique est-elle donc condamnée à la seule alternative de vivre avec ses démons communautaires ou d'éclater en deux ou en trois parties ?

Si rien ne bouge, la réponse ne fait pas un pli . Les hommes politiques du Nord et du Sud continueront à s'invectiver , les Flamands menaceront de mettre le feu aux derniers oripeaux de l'Etat, et de prendre le large si les Wallons continuent à se comporter comme de vrais « boulets » économiques. Et, un jour, au mieux, le scénario tchécoslovaque s'imposera, réduisant la Belgique en Etats confettis.

Peut-on encore arrêter ce train fou de réformes lancé dans le brouillard ? Veut-on vraiment mieux faire fonctionner cet Etat , le seul parmi tous les pays fédéraux du monde à être dénué de toute hiérarchie des normes , cet Etat dont les entités fédérées ont le droit de conclure des traités internationaux mais dont les responsables régionaux se fichent comme d'une guigne de ce qui se passe de l'autre côté de la frontière linguistique. Mieux. Certains se croient autorisés à conspuer ou caricaturer les représentants ou les citoyens de l'autre communauté, histoire d'engranger des voix tout en étant dispensés de se justifier dans la communauté qu'ils pointent de leurs sarcasmes.

Les propositions des politologues du groupe Pavia pour huiler les rouages grippés de nos institutions sont louables. Une circonscription unique serait en effet un des moyens de jeter des ponts entre nos communautés. Le cri d'alarme de Wilfried Martens interpelle. Oui, la radicalisation des esprits en Flandre ne laisse pas d'inquiéter.

Mais ce constat suffira-t-il pour que ses successeurs aux affaires fassent machine arrière en Flandre ? Et, à propos, on ne peut s'empêcher de réaliser que le fossé entre Communautés s'est tant élargi que même les espaces de dialogue ont peu à peu disparu.

A l'exclusion de l'enceinte du gouvernement fédéral, les contacts programmés entre personnalités du Nord et du Sud se sont rétrécis comme peau de chagrin. Les pousser dans les bras l'un de l'autre en les forçant au dialogue, cela constitue-t-il une planche de salut pour la Belgique ? Dans un Etat fédéral comme dans un couple, la survie dépend surtout de la volonté et du désir de vivre ensemble. Il ne suffit plus de pouvoir...

Conscience nationale

10,8 % des Flamands veulent l'indépendance de la Flandre

Séparatistes, les Flamands ? A lire les conclusions d'une série d'études et enquêtes récentes crédibles, nos compatriotes du Nord sont à des années-lumière des obsessions communautaires de leurs responsables politiques. La preuve, ci-dessous et ci-contre.

Le groupe des « autonomistes » (qui considère que le niveau régional est plus important que l'étage belge et opte pour une Flandre indépendante) représente 10,8 % de la population flamande. En Wallonie, ce groupe n'existe pas .

(Maddens, B., Beerten, R., et Billiet, J.O., Dierbaar Belgïe? Het natie bewust van Vlamingen en Walen. Chère Belgique ? La conscience nationale des Flamands et des Wallons, KUL, 1993).

Identité nationale

70 % des Flamands se disent d'abord belges

70 % des Flamands choisissent l'identité belge avant la flamande (Enquête réalisée par « Humo » en septembre 2005).

80 % des Belges sont fiers de l'être. En Hainaut et en Brabant wallon, ce taux monte au-delà des 90 %. (Enquête du bureau De Vos & Janssen en juillet 2005.)

L'identification à sa communauté linguistique était bien pus forte dans les années 1970, en Flandre comme en Wallonie. Fin des années 90, non seulement on se sent belge, mais on en est fier : 74,5 % des Belges se disent fiers ou assez fiers de leur nationalité.

(De Winter, L., Frognier, A-P., et Billiet, J., Y a-t-il encore des Belges? Vingt ans d'enquêtes sur les identités politico-territoriales, 1998.)

Séparatisme

63 % des Flamands souhaitent revenir à l'Etat unitaire

77 % des Belges se prononcent contre l'éclatement du pays et contre la partition de la Sécurité sociale (Field Research, 1999).

Les Belges ne sont pas séduits à l'idée d'une régionalisation accrue, et un grand nombre se montre partisan d'un retour du balancier. En 1993, selon l'étude de la KUL, 71,1 % des Belges (francophones comme Flamands, dans des proportions très semblables) estimaient que le niveau de pouvoir fédéral devait être renforcé. Une enquête beaucoup plus récente, publiée par le Financieel Economische Tijd, révèle que 63 % des Flamands souhaitent en revenir à l'Etat unitaire (Kerremans, B. (1997), « The Flemish identity : Nascent or Existent ? »).

Facilités

33,2% des Flamands contestent les facilités francophones

Cette même étude de la KUL fait encore remarquer que les Flamands comme les Wallons ne sont pas toujours en phase avec les positions « officielles » de leur Communauté respective. Ainsi, seuls 33,2% des Flamands considèrent que l'établissement de francophones dans des communes flamandes de la périphérie bruxelloise doit être combattu.

D'autre part , 76,3% des Wallons partagent le point de vue selon lequel les bourgmestres et les échevins des communes à facilités (de la périphérie bruxelloise comme des Fourons) doivent à tout le moins connaître la langue néerlandaise.

Communautaire

5,5% des Flamands qualifient les tensions de problème

Selon l'étude de la KUL (Maddens, B ;1993), 9,6% de la population flamande jugeaient important le thème communautaire ; 5,3% des Wallons partageaient cet avis.

D'après une enquête de l'Ispo (Instituut voor Sociaal en Politiek Opinieonderzoek) commandée en 1996 par le gouvernement flamand, il apparaîssait que 5,5% de la population flamande qualifie « les tensions entre Flamands et Wallons » de problème.

Ce thème figurait en avant-dernière position au classement des préoccupations des citoyens Flamands, juste devant celui de l'euthanasie.

Partis nationalistes

5,4 % des électeurs du Blok le sont pour raisons communautaires

Les formations nationalistes flamandes engrangent d'excellents résultats en Flandre. Le Vlaams Belang, chantre du « Belgïe Barst » (« Que la Belgique crève »), est devenu le premier parti du nord du pays. D'après une série d'études, il apparaît cependant que les électeurs flamands ne voteraient pas en leur faveur par flamingantisme.

Ainsi, lors des élections de 1995, seuls 5,4 % des électeurs du Vlaams Blok ont apporté leur voix au parti d'extrême droite pour des raisons communautaires. (Swyngedouw, M. et Beerten, R.; « Cognitieve en affectieve motieven van partijkeuze. De nationale verkiezingen van 21 mei 1995 » in Res Publica; 1996.)

« L'avenir institutionnel du pays m'inquiète »

ENTRETIEN

Wilfried Martens, président du Parti populaire européen (PPE), a été l'un des premiers architectes de la Belgique fédérale. Il fut le père de deux réformes de l'État. L'ancien Premier ministre s'inquiète de la radicalisation des esprits communautaires au nord du pays et plaide pour une pause communautaire. Histoire de tourner le dos au pilotage institutionnel à vue et de réfléchir à la manière la plus adéquate de faire atterrir le modèle fédéral belge.

La tendance lourde, en Flandre, privilégie un processus institutionnel dynamique. Même votre successeur à la tête du gouvernement, Jean-Luc Dehaene, privilégiait la thèse d'une réforme permanente des structures de l'État. Aujourd'hui, le déshabillage progressif des derniers oripeaux belges se poursuit...

Ce n'est pas ma thèse. Il importe désormais de savoir où l'on veut aboutir. Il faut discuter de la finalité des réformes institutionnelles. Cela vaut aussi pour l'Europe. Certains insistent sur le caractère vital des frontières européennes. D'autres, comme Michel Rocard, estiment que l'Union n'a pas de frontières géographiques mais culturelles. Ce qui importe, c'est la finalité : il faut savoir ce qu'on veut faire de l'Europe. Le raisonnement doit s'appliquer à la Belgique. Jean-Luc Dehaene, comme beaucoup d'autres en Flandre, estime que l'évolution institutionnelle belge est un processus pragmatique et dynamique, dont personne ne connaît l'issue. Moi, je combats cette thèse. Un système fédéral doit définir un objectif, ce qui n'interdit pas certaines adaptations. On assiste, chez les hommes politiques flamands, à une véritable surenchère : on n'est même plus autorisé à réfléchir au tempo ou au bien-fondé d'une réforme de l'État sans être taxé de vieux belgicain. C'est dangereux de mettre le cap sur un port dont on ne connaît même pas l'emplacement. Quand on ne sait pas où l'on souhaite aboutir, on s'interdit toute stabilité et toute continuité. Et, là, je m'inquiète des conséquences : l'avenir institutionnel du pays m'inquiète...

Mais même votre parti plaide en faveur du confédéralisme...

Non, le congrès du CD&V d'octobre, à Courtrai, s'est clairement prononcé contre la terminologie du confédéralisme. Ce serait quoi, d'ailleurs, le confédéralisme belge ? Il faut oser le dire : ce serait la mise en place de mini-États indépendants qui définiraient entre eux ce qu'ils pourraient encore faire ensemble. Ça n'a plus rien à voir avec le fédéralisme. Dans son nouveau programme institutionnel, le CD&V propose le transfert de ce qu'il appelle les instruments économiques vers les entités fédérées. Il ne s'agit ni de séparatisme ni de confédéralisme. Elio Di Rupo doit s'en réjouir : il a besoin lui aussi de ces leviers économiques en Wallonie pour réussir son plan Marshall. Cette option doit permettre aux entités fédérées de cet État, dans un cadre fédéral, de se développer...

Que pense l'opinion flamande de ce débat institutionnel ?

Ça ne l'intéresse pas. Elle réagit avec bon sens. Il existe une sorte de « Belgian way of life » en Flandre. Moi, ce qui m'importe, c'est la solidarité entre les personnes. Tout le monde s'accorde en Flandre pour venir en aide au tiers-monde, aux pays en voie de développement... La solidarité, ça vaut aussi dans le contexte belge.

Même des capitaines d'entreprise, réunis au sein du club de réflexion In de Warande, plaident pour l'indépendance de la Flandre...

Mais quel a été l'impact de ce document ?

Il n'empêche. C'est un plaidoyer supplémentaire pour le séparatisme. Non ?

Si de tels écrits marquent les esprits, c'est parce qu'il n'y a pas de réaction. Sinon la léthargie des hommes politiques...

Que voulez-vous dire ?

Les partis politiques vivent dans un système confédéral. Il n'y a plus le moindre contact entre eux. Moi, j'avais mené avec Charles-Ferdinand Nothomb, quand nous étions respectivement présidents du CVP et du PSC, à l'époque des négociations autour du pacte d'Egmont, des discussions tendant à mettre sur pied un parti fédéral à partir de nos deux formations. C'était alors l'évidence même. Mais ce comité de concertation a disparu quand nous sommes entrés au gouvernement en 1979, sous la présidence de Leo Tindemans au CVP et de Vanden Boeynants au PSC. Cette absence de terrain de concertation pose aujourd'hui de sérieux problèmes et entraîne de gros risques... Les seules institutions où l'on se parle encore, c'est le gouvernement et le comité de concertation gouvernement - exécutifs. C'est insuffisant. Aux Etats-Unis, l'organisation au niveau fédéral est très faible, les partis sont organisés à l'échelon des États, mais, tous les quatre ans, ce sont les États qui désignent un candidat président. Ils ont donc maintenu le contact. Chez nous, il a disparu. Or, ce ciment est d'autant plus nécessaire en Belgique que nous sommes, en termes de langues ou de cultures, plus divisés qu'aux Etats-Unis. Face à des manifestes comme ceux de la Warande, il n'y a aucune réponse. Or, il en faut une, des hommes et des partis.

Il y a celle de la radicalisation communautaire...

Oui, mais sans dire ni même savoir où ils vont... On enregistre constamment des ultimatums et des prises de position de plus en plus radicales qui n'ont pas le moindre objectif. Sinon celui de surenchérir. Tout le temps. Ça ne va pas. Quand on est responsable d'un État, d'une communauté, il faut savoir quel objectif, quelle finalité on veut réaliser.

Quels devraient-ils être ?

L'autonomie en est un. Elle est parfaitement valable dans une série de domaines. Mais la solidarité en est un autre. Voilà pourquoi on maintient un système commun, un État fédéral.

La Belgique est-elle encore une plus-value ?

Oui.

Y compris pour la Flandre ?

Bien sûr. Il y a dans ce pays une série d'institutions européennes et internationales. Nous assumons toujours une fonction très importante au sein de l'Union européenne. Je ne vois pas comment trois mini-États auraient la capacité de jouer ce rôle, d'assumer ces responsabilités et d'être jugés crédibles à l'extérieur de leurs frontières. C'est pour moi inconcevable. C'est une des autres raisons qui incitent à plaider pour la poursuite du fédéralisme. La Flandre y a aussi tout intérêt. Le rôle qu'elle joue au coeur de l'Europe sera sérieusement miné si notre État ne peut plus se présenter en Europe comme un pays riche de trois langues, de trois cultures et doté d'un système fédéral capable de fonctionner.

Si l'on n'accepte pas cette structure fédérale, alors, c'est l'aventure, la voie de la surenchère tout le temps.... Voilà pourquoi je dis : arrêtons maintenant, réfléchissons, concertons-nous. Tant que les partis politiques n'entrent pas dans une voie de concertation, aussi longtemps que l'on continuera, jusqu'au sein de mon propre parti, à applaudir à l'absence de contact avec les humanistes du CDH, en préférant vivre dans deux mondes différents, on n'y arrivera pas. Et, pourtant, dans la population, majoritairement, pour une série de raisons inconscientes, on ne veut pas se séparer. Les responsables politiques considèrent, eux, que cette surenchère communautaire leur est bénéfique. Ils se trompent.