Belgrade interroge Brammertz

REGNIER,PHILIPPE

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Jeudi 17 avril 2008

Serbie Contexte tendu pour le procureur belge du Tribunal pénal

Le nouveau procureur se rend pour la première fois en Serbie. Après le brûlot de Del Ponte, et avant les élections.

Le Belge Serge Brammertz, nouveau procureur du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, effectue jeudi et vendredi sa toute première visite à Belgrade, trois mois et demi après avoir succédé à la Suissesse Carla Del Ponte. Son déplacement intervient dans un contexte tendu, deux mois, jour pour jour, après la sécession de la province du Kosovo, peuplée majoritairement d’Albanais.

Rejetée par l’ensemble de la classe politique serbe, l’indépendance du Kosovo « soutenue par l’Ouest », dit-on à Belgrade, a fait voler la coalition au pouvoir en éclats. L’exécutif s’est divisé sur la réaction qu’il convenait d’adopter envers l’Union européenne (UE) qui a décidé d’envoyer dans l’ex – province 2.000 personnes chargées d’exercer la tutelle internationale sur le nouvel Etat, reconnu par moins de 40 pays, dont la Belgique, sur près de 200 membres de l’ONU. Le 11 mai, les Serbes sont convoqués aux urnes pour un scrutin législatif anticipé. Le résultat des urnes risque de déterminer, pour quatre ans au moins, l’orientation du pays : tourné vers l’UE ou ramené à une nostalgie nationaliste exacerbée par la perte du Kosovo – l’enjeu inquiète les Européens.

Le procureur du TPIY débarque aussi à Belgrade quelques jours après la parution des mémoires de Carla Del Ponte. Un passage de son livre révèle une enquête préliminaire menée en 2002-2003 sur des allégations de trafic d’organes de prisonniers serbes organisé en 1999 par la guérilla albanaise de l’UCK, auquel l’actuel Premier ministre kosovar, Hashim Thaçi alors dirigeant politique de l’Armée de libération du Kosovo, aurait été mêlé. Faute de preuves suffisantes, cette enquête n’a toutefois débouché sur aucune inculpation.

Les autorités serbes entendent aborder « cette histoire très stupéfiante » avec Serge Brammertz, indique-t-on de source serbe, comme l’appel possible contre l’acquittement par le TPIY de l’ex-Premier ministre kosovar Haradinaj, accusé de nettoyage ethnique. Le procureur doit avoir un entretien avec le président Tadic et le Premier ministre Kostunica.

Dans le camp du président, social-démocrate et pro-européen, on estime que seule la signature d’ici au 11 mai d’un Accord d’association avec l’UE, préalable à l’adhésion, peut convaincre les électeurs que l’Europe « n’est pas seulement un rêve » – et de voter pour Tadic. Dans le camp adverse, le Premier ministre conservateur et nationaliste mène campagne sur le Kosovo, affirmant que l’accord avec l’UE revient à entériner la partition du pays.

Mladic en fuite

Les ministres européens des Affaires étrangères se penchent sur la question le 28 avril. Vingt-cinq des 27 pays de l’UE sont prêts à signer l’accord. Seuls la Belgique et les Pays-Bas résistent, au nom des principes et malgré la pression de la « realpolitik » : la dernière évaluation du TPIY, par Del Ponte en décembre, n’établissait pas la « pleine coopération » de Belgrade avec la justice internationale. Essentiellement, parce que l’accusé de crimes de guerre Mladic est toujours en fuite, protégé par les radicaux serbes, accuse le camp du président.

Seul un développement positif constaté par (le très prudent) Serge Brammertz est susceptible de modifier la position belge, confirme-t-on aux Affaires étrangères, ou un changement d’attitude des Pays-Bas : les deux pays sont convenus de se concerter, « si l’un ou l’autre change une virgule à sa position ». « Je n’ai aucune raison de croire qu’il (Mladic) n’est pas en Serbie », déclarait Serge Brammertz au Soir début mars. La bonne coopération avec le tribunal, rappelle-t-on toutefois de source serbe, concerne aussi l’accès aux documents, aux archives et aux témoins.