Bruxelles est aussi une ville musulmane

VANTROYEN,JEAN-CLAUDE

Page 16

Vendredi 18 novembre 2011

L’islam est, juste après le foot, la réalité organisée qui mobilise le plus de monde à Bruxelles : 203 organisations s’en réclament.

Quelque 250.000 Bruxellois sont musulmans, dans son acception large, qu’ils soient pratiquants, actifs ou non. C’est presque un quart de la population. D’ailleurs Bruxelles figure dans le Top 10 des villes européens qui connaissent le plus fort taux de musulmans, avec Birmingham, Utrecht, Berlin… C’est un fait, qui ne s’évaporera pas et avec lequel il faut compter. Cette situation est parfois stigmatisée, certains la dénoncent. Souvent, on préfère l’ignorer. On parle de ville multiculturelle ou interculturelle, des euphémismes qui n’osent pas mettre un nom sur une réalité : Bruxelles est « aussi » une ville musulmane, les musulmans sont des citoyens bruxellois. La société De Rouck ne s’y est pas trompée, qui marque l’emplacement des mosquées sur ses plans de ville, comme celui des églises.

« A y regarder de près, c’est probablement, après le football, la réalité organisée qui encadre et mobilise le plus de monde à Bruxelles, lance Felice Dassetto : plus que l’Eglise catholique ou la franc-maçonnerie, plus que les partis politiques, les syndicats ou leurs mouvements. Le monde musulman est dynamique, actif. »

Felice Dassetto est sociologue et professeur émérite de l’UCL. Il vient de publier L’Iris et le Croissant, un livre qui étudie la réalité de cette présence religieuse à Bruxelles à partir d’entretiens auprès d’un large panel de responsables musulmans et un travail intense d’observation et de terrain réalisé en 2010.

« J’ai voulu parler clairement et sereinement de l’islam à Bruxelles, dit-il. J’ai voulu m’interroger sur Bruxelles comme ville, avec cette nouvelle donnée religieuse, cet enjeu nouveau, qu’est la présence de l’islam à Bruxelles. Un enjeu qui ne se résoudra pas naturellement. Il ne se résoudra que si, de part et d’autre, on accepte le débat, la discussion, la confrontation. »

Le sous-titre du livre de Dassetto, c’est « Bruxelles et l’islam au défi de la co-inclusion ». Une appellation barbare pour bien montrer que c’est chacun, musulman et non-musulman, qui doit faire un effort pour dépasser les clivages et vivre ensemble à Bruxelles dans des quartiers articulés au contexte urbain.

Comme ailleurs, d’ailleurs. Si Felice Dassetto a particulièrement étudié Bruxelles, son étude semble valable pour d’autres villes. « On peut passer de la réalité bruxelloise à la réalité belge et même à l’espace européen, confirme le chercheur. Avec des spécificités, bien sûr, mais elles sont mineures. Le train de l’islam a les mêmes demandes partout. »

Les jeunes, sous-socialisés

Les Bruxellois musulmans connaissent autant le conflit des générations que les autres. C’est une logique sociale. Mais il y a en plus une logique particulière du monde de l’islam bruxellois. Les mosquées ont été créées par les premières générations d’immigrés et souvent continuent à l’être par les premières générations, qui tendent à garder le pouvoir et leur vision de l’islam. La place des jeunes de la deuxième ou troisième génération n’y est pas aisée. Pas plus que la place des femmes dans les organisations musulmanes : elles sont souvent en première ligne via le foulard, mais leur pouvoir dans le monde associatif reste marginal. La quasi-exclusion des jeunes des mosquées et des organisations ne permet pas à leur revendication de croître : celle d’un islam belge, et pas seulement d’un islam « de » ou « en Belgique ». Parce que la réalité d’aujourd’hui est plutôt celle d’un islam belgo-turc ou belgo-marocain.

« Ces jeunes sont d’ailleurs hypersocialisés à la religion, par les écoles coraniques, les associations, les DVD, les sites web, la vie communautaire, explique Felice Dassetto. Mais ils sont considérablement sous-socialisés dans la vie civique. Les associations de jeunesse bruxelloise, comme le scoutisme, les maisons de jeunes, les associations d’éducation permanente, ne semblent pas avoir pris la mesure de l’enjeu de cette présence. Ou sont embarrassées devant cette population “religieuse” et de milieux sociaux différents. »

Il y a donc un grand écart entre l’abondance d’initiatives venant d’associations musulmanes – qui visent la coranisation des enfants et l’apprentissage de l’arabe – et les initiatives en nombre très réduit qui visent une socialisation sportive, culturelle, citoyenne. Les plus grandes fédérations scoutes n’ont pas réussi à réaliser une connexion avec les populations musulmanes. Les mouvements de jeunesse belges, non musulmans, ne semblent pas trouver, sauf rares exceptions, un chemin d’action vers la jeunesse musulmane religieuse. Pour ce qui est des maisons de jeune de quartier, Felice Dassetto attend d’autres études.

La seule socialisation dans la ville qui s’offre dès lors à ces jeunes, c’est celle de la rue…

« Sans avoir peur, il est temps d’agir »

entretien

250.000 musulmans à Bruxelles. Faut-il

en avoir peur ?

La présence des musulmans pose certainement des questions nouvelles dans la dynamique de la réalité bruxelloise, aussi bien pour les musulmans que pour les non-musulmans. Il y a des enjeux nouveaux sur le tapis bruxellois. Et ces enjeux nouveaux ne se résoudront pas naturellement. Ils ne seront résolus que via un processus de construction. Si on laisse aller le processus naturel, mon sentiment est qu’il y a un risque de clivage entre « eux » et « nous » qui guette l’espace bruxellois. Je suis frappé que tous les musulmans confondus ne parlent pas de Bruxelles, mais parlent d’« eux » et de « nous ». Et je suis convaincu que, dans l’autre sens, les non-musulmans parlent eux aussi d’« eux » et « nous ». On ne se dirige pas vers la solution de ces questions. Il faut donc travailler en sa faveur. Et pour cela, il est nécessaire de tenir des débats. Pourquoi la question du foulard traîne-t-elle depuis 25 ans ? Parce qu’il n’y a jamais eu de débat, il n’y a eu que des controverses. Cette éthique de la discussion est très rare. Donc il ne faut pas avoir peur de la réalité musulmane bruxelloise. Mais il faut y travailler.

C’est urgent ?

Ça fait 10-15 ans que je dis qu’il y a un problème, et qu’il faut avoir le courage de s’y confronter avec sérénité, sans dramatisation. D’un côté comme de l’autre. Chez les musulmans aussi, il faut cerner la question avec sérénité, sans que, comme cela arrive, soit immédiatement brandi l’accusation d’islamophobie. Cette nouvelle réalité bruxelloise suscite des questions que nous devons résoudre ensemble.

L’islam est-il soluble dans Bruxelles ?

C’est un problème de co-inclusion, comme dit le sous-titre du livre : il faut s’inclure réciproquement. Ce n’est pas que l’islam soit soluble dans Bruxelles, c’est que les Bruxellois musulmans et non doivent être co-solubles. Les Bruxellois doivent s’en rendre compte : la réalité est là. Et elle ne va pas changer : la démographie joue en faveur des musulmans. D’où l’importance de favoriser les mouvements réformateurs de l’islam, de trouver les moyens d’éviter l’influence extérieure de la Turquie et du Maroc auprès des musulmans de Bruxelles. Il y a des stratégies à élaborer. Il faut mettre la société civile à l’œuvre dans ce travail, les organisations d’éducation permanente par exemple.

Quel est le bon niveau pour agir : l’Etat, la Région, la Communauté, la commune ?

Tous. La commune est sans aucun doute le premier bon niveau. Et le fait d’avoir 19 communes à Bruxelles est un avantage. Parce que ça suscite des initiatives à l’échelon local. Comme à Molenbeek, qui a créé de façon tout à fait informelle un conseil des imams. Même si c’est électoral, c’est une bonne chose : les gens se voient, les mosquées entrent dans la cité.

La Région est également un bon niveau, parce que c’est elle qui reconnaît les mosquées et les imams. Et elles devraient chacune s’interroger là-dessus. On reconnaît actuellement les mosquées sur base de la nationalité. Sur les 77 mosquées de Bruxelles, 42 émanent du monde arabe, 20 de la Turquie, 4 de l’Afrique subsaharienne, 5 d’Asie, 5 des Balkans. Il faut mettre le bémol à cette reconnaissance par nationalité. Je sais que c’est difficile mais je crois que c’est une erreur de le faire comme ça. La Communauté, elle, est responsable en matière de religion islamique. Et là aussi le bilan est très mitigé, surtout en termes de compétences des professeurs.

Et le fédéral ?

Evidemment, mais le cabinet du ministre de la Justice ne comporte aucun conseiller en matière de culte ? Cet enjeu majeur pour l’avenir de Bruxelles et d’autres villes est géré dans l’ignorance et l’incompétence. Et si l’Exécutif des musulmans constituait une véritable autorité musulmane, beaucoup de choses avanceraient. S’il avait un certain souffle, on pourrait régler les problèmes de la formation des théologiens, de la certification des aliments halal, des relations avec les non-musulmans. Mais pour cela, il faudra aller au-delà de la rivalité entre les Turcs et les Marocains. Vous savez, des milliers de personnes assistent aux prêches du vendredi dans les mosquées, mais ce sont des outsiders, des extérieurs à la réalité belge qui prêchent. De son côté, l’Islam doit aussi dépasser les clivages entre nationalités et tendances et se trouver une vision nouvelle de la présence de l’Islam à Bruxelles et en Belgique.

Aujourd’hui, les hommes politiques ne s’y intéressent que pour engranger des voix ?

Sans doute. Il y a certes des choses qui se font. Mais la plupart ne connaissent pas la réalité musulmane de Bruxelles.

felice dassetto

Le professeur émérite de l’UCL et membre de l’Académie royale de Belgique a 70 ans et est un chercheur passionné de la réalité musulmane de l’Europe. Auteur de plusieurs ouvrages, dont Relations et co-inclusion : Islam en Belgique ; Europes et mondes musulmans : un dialogue complexe ; Islams du nouveau siècle ; La rencontre complexe : Occidents et islams.

En Wallonie, la dispersion

La grande différence entre la situation à Bruxelles et celle en Wallonie, c’est la concentration des immigrés. A Bruxelles, les populations sont très concentrées, particulièrement à Molenbeek pour ceux d’origine marocaine et à Schaerbeek-St-Josse pour ceux d’origine turque. En Wallonie, à part à Cheratte et Marchienne-au-Pont, les populations immigrées occupent des poches plus dispersées.

La grande ressemblance, par contre, c’est la situation socio-économique de ces personnes. Altay Manço, le directeur de l’Institut de recherche, formation et action sur les migrations, rappelle l’histoire de ces immigrés. « Les premiers travailleurs immigrés étaient des Italiens, des Grecs, des Espagnols. Ils sont aujourd’hui intégrés. Ils figurent dans nos institutions socioculturelles, syndicales et politiques. Les Marocains et les Turcs, appelés plus tard, n’ont pas autant réussi cette intégration. On a regardé les différences entre les uns et les autres et on a épinglé l’islam : ils ne s’intègrent pas parce qu’ils sont musulmans. C’est occulter la situation socio-économique. Si deux avions atterrissent à Zaventem et qu’à l’un d’eux, Alitalia, on donne la piste A et ses 3 kilomètres et à un autre, Royal Air Maroc, on accorde la piste B et son kilomètre, l’atterrissage va être plus hasardeux pour le deuxième. C’est la même chose : on a fait travailler les Italiens pendant trois décennies. Mais les Turcs et les Marocains n’ont pu travailler qu’une décennie. Après les entreprises, charbonnages, aciéries, etc., ont fermé. »

Aujourd’hui, l’escalier en colimaçon qui a permis aux Italiens de grimper dans la société est cassé. Comment va-t-on un jour le remettre en état ? Ça reste une question. Un travailleur faiblement qualifié produit, à 80 %, des travailleurs faiblement qualifiés. Les enfants restent sur le carreau.

« On organise ainsi les conditions économiques d’une exclusion sociale, reprend Altay Manço. Mais certains se débrouillent. Les Turcs occupent des emplois indépendants : kebabs, épiceries, petites entreprises, médias. Ils accèdent à la propriété. Ils vont même là où il n’y a pas de communauté turque : on trouve des kebabs et des épiceries à Florennes, dans les Ardennes, ils remplissent les vides, ils se dispersent. »