BRUXELLES TOUSSE QUAND LE MERCURE MONTE PETIT LEXIQUE D'EPIDEMIOLOGIE L'OZONE AURAIT TUE QUELQUE SIX CENTS BELGES EN 1994

BOURTON,WILLIAM

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Mardi 15 juillet 1997

Bruxelles tousse quand le mercure monte

Bruxelles vient de connaître son premier pic d'ozone de l'été. Mais ce polluant très médiatisé ne devrait pas masquer tous les autres...

UN DOSSIER

de William Bourton

Le début d'été pluvieux que nous avons connu aura au moins eu un avantage : celui d'avoir retardé le fameux syndrome du «pic d'ozone», désormais habituel des journées caniculaires. Mais, dès samedi, quand le mercure a refait de la grimpette, Bruxelles a connu son premier dépassement (certes infime) des sacro-saints 180 microgrammes par mètre cube : la valeur européenne limite d'avertissement de la population. Le vent, la nébulosité et les ondées revenant, ce taux est aussitôt redescendu sous la cote d'alerte.

Quel air respirons-nous ? Avec quelles conséquences sur notre santé ? Les autorités prennent-elles toutes les mesures qui s'imposent ?... L'incident de samedi rouvre un débat qui, depuis quelques années, fait sortir nos édiles de leur torpeur estivale, singulièrement en milieu urbain. Ainsi, l'Institut bruxellois pour la gestion de l'environnement (l'IBGE) commet un rapport sur le sujet. La dernière livrée vient de sortir de presse. Du côté du contre-pouvoir, Ecolo a aussitôt enfourché son cheval de bataille préféré : bombarder de questions les ministres régionaux compétents...

Synthèse.

DE BONS POINTS...

D'abord les bonnes nouvelles. Certains polluants sont incontestablement à la baisse à Bruxelles. Ainsi, le dioxyde de soufre (comme pour les autres polluants, on découvrira ses caractéristiques dans l'encadré ci-contre). En cause : l'augmentation de la part de marché des chauffages au gaz naturel et la fermeture de nombreuses industries urbaines.

Le plomb suit la même courbe rentrante. Son remplacement quasi systématique dans les carburants a eu l'effet bénéfique escompté. Malheureusement, on le verra, d'autres additifs pas spécialement meilleurs pour la santé l'ont remplacé dans l'azur.

Jusqu'au début des années quatre-vingt, les fumées noires étaient également en constante régression, pour les mêmes raisons que le dioxyde de soufre. Depuis, les émissions se sont stabilisées, voire ont légèrement augmenté ces dernières années. L'accroissement du trafic automobile et l'augmentation du parc des véhicules diesel expliquent cela. A Bruxelles, le dépassement des valeurs guides n'a toutefois pas été observé plus de 2 % du temps.

... ET DE MAUVAIS !

Dans la colonne «moins», on épinglera les composés organisques volatils (COV). Ils ont joué «vases communicants» avec le plomb. Leur croissance continue s'explique évidemment par la densification du trafic routier... et la généralisation des «carburants verts», au sein desquels les COV ont remplacé le métal lourd. Le long des grands axes bruxellois, les concentrations sont élevées. En 1995-1996, à la station de mesures Arts-Loi (un point stratégique sur-engorgé aux heures de pointe), le benzène oscillait entre 10 et 20 microgrammes et le toluène entre 32 et 70 microgrammes par mètre cube. S'il n'existe pas de valeurs limites légales en Belgique, à titre de comparaison, les Pays-Bas ont fixé la moyenne annuelle des COV à 10 microgrammes par m3.

A la différence du dioxyde de soufre, les oxydes d'azote n'ont pas diminué au même rythme que les industries et les chaudières au mazout. Le trafic automobile, à nouveau pointé du doigt, a largement compensé ces réductions d'émissions. Certains endroits confinés - les tunnels routiers par exemple - affichent des taux de dioxyde d'azote inquiétants, parfois dix fois plus élevés que ceux enregistrés dans les rues à trafic intense. Dans les tunnels, les automobilistes inhalent des concentrations de CO2 bien supérieures aux valeurs limites édictées par la CEE.

Reste l'ozone : le plus médiatique des polluants. Pourquoi ? Sans doute parce qu'il engendre des symptômes immédiats : irritation du nez et des yeux, toux, maux de tête, difficultés respiratoires, etc. L'ozone naît de la réaction entre l'oxygène de l'air et certains hydrocarbures sous l'effet d'un rayonnement solaire intense. Si le mauvais temps à la belge fait le malheur des professionnels du tourisme, il devrait donc faire la joie des citadins, singulièrement de ceux à la santé fragile !

Les stations de mesures nous révèlent que les seuils dits d'«avertissemnt de la population» furent dépassés à quarante reprises en 1994, à quatre-vingt-deux reprises en 1995 et... à une seule reprise l'été dernier. Un été plutôt nuageux, selon les météorologues.

L'ozone aurait tué quelque six cents Belges en 1994

Mesurer les effets de la pollution de l'air sur la santé est une tâche difficile. Comme l'admet Ecolo, qui a épluché trois études sur la question, les comparaisons sont malaisées vu l'hétérogénéité des expositions, qui peuvent être individuelles (tabagisme), professionnelles ou dues à l'environnement général. Qui plus est, les crasses inhalées à Paris (10 millions d'habitants) ou à Bruxelles (un million d'âmes) sont quantitativement très différentes. Cela acté, certains paramètres interpellent. Deux études européennes menées à Paris et Lyon dans les années 87-90 mais publiées seulement l'an dernier ont fait le lien entre la pollution par le dioxyde de soufre (et les particules) et la mortalité respiratoire et cardio-vasculaire. Ces polluants n'agissent pas comme des causes directes de mortalité mais comme des facteurs de risques surajoutés. En clair, ils précipitent le trépas...

En ce qui concerne l'ozone, on sait depuis longtemps que, lors des poussées de chaleurs estivales, la mortalité augmente, surtout chez les plus de 65 ans. A cause de la chaleur ou de l'ozone ? Controverse. Une étude belge menée durant l'été 94 par l'Institut d'hygiène et d'épidémiologie a permis de quantifier les effets respectifs des deux causes. Grâce à des méthodes statistiques et à la connaissance précise de l'évolution du taux d'ozone, les scientifiques ont montré que, sur 3 mois d'été, 1.226 décès supplémentaires furent observés en Belgique. Une moitié était due à la hausse du mercure, l'autre à l'augmentation des concentrations d'ozone. Dernier travail exhibé par les Verts, celui du gouvernement fédéral suisse sur «le coût santé des transports». Les effets annuels estimés de la pollution engendrée par les différents modes de déplacement sont cinglants : 1,4 million de crise d'asthmes, 426.000 incapacités de travail, 31.000 bronchites infantiles aiguës, 12.000 journées d'hospitalisation et 2.100 décès prématurés.

Transposés à la Belgique, plus peuplée et au trafic routier plus intense, ces résultats seraient plus impressionnants encore, conclut Ecolo. Et de plaider pour une redéfinition complète de la politique des déplacements.

Petit lexique d'épidémiologie

Soufre, plomb, ozone... Comment, et sous quelle forme, ces substances apparaissent-elles dans l'atmosphère ? Quelles sont leurs incidences sur notre santé ? Petit lexique de vulgarisation chimico-médical sur les six polluants les plus problématiques inhalés en Région bruxelloise.

Le dioxyde de soufre. Le SO2 provient des combustions produites par le chauffage domestique, l'industrie et les transports. L'exposition chronique au SO2, combinée à l'action d'autres polluants, peut causer ou exacerber des affections respiratoires : bronchite, asthme, etc.

Les oxydes d'azote. Comme le SO2, le monoxyde d'azote (NO) et le dioxyde d'azote (NO2) sont des gaz de combustion. Les mêmes sources sont donc pointées du doigt. L'intoxication aiguë, quand elle n'est pas fatale, peut engendrer des séquelles respiratoires importantes. L'exposition prolongée à de faibles concentrations favorise le développement d'infections pulmonaires.

L'ozone. Sous l'action d'un rayonnement solaire intense, certains hydrocarbures (essentiellement engendrés par le trafic routier) donnent naissance à l'ozone (O3). Cette substance est un irritant puissant des muqueuses. Les symptômes : gorge sèche, toux, douleurs aux yeux et au nez, maux de tête, etc. La diminution de la fonction pulmonaire provoque des crises graves chez les personnes sensibles.

Les particules en suspension ou fumées noires. En ville, elles sont le fruit des combustions incomplètes des chaudières et moteurs à explosion. On les trouve aussi aux abords de certaines activités industrielles (sidérurgie, carrières, cimenteries, etc.). Les particules affichent des toxicités variables selon leur nature, leur dimension et leur association avec d'autres polluants. Les pathologies les plus fréquentes sont de nature respiratoire.

Le plomb. Ce métal lourd provient essentiellement des additifs de l'essence «plombée», destinés à augmenter l'indice d'octane. Les propriétés toxiques du plomb pour les reins et le système nerveux (saturnisme) sont reconnues.

Composés organiques volatils. Ils proviennent majoritairement des carburants. Non seulement les COV sont les précurseurs de l'ozone, mais certains d'entre eux (benzène, toluène) sont répertoriés comme agents cancérigènes potentiels.