Bruyneel : « Le Tour a besoin de vedettes »

THIRION,STEPHANE

Page 25

Mardi 22 juillet 2008

Vainqueur du Tour à huit reprises depuis 1999, le Belge regrette toujours l’absence d’Astana au départ et forcément celle de son leader, Alberto Contador.

CUNEO

De notre envoyé spécial

Pendant ce temps-là, dans les Pyrénées ou ailleurs, mais en tout cas dans le profil du coureur professionnel et méticuleux qu’il est, Alberto Contador, maillot jaune sortant du Tour 2007, prépare… les Jeux olympiques de Pékin et le Tour d’Espagne. Le Madrilène a dû choisir ses objectifs en fonction du programme que les événements lui imposaient. Or, depuis le début de l’année, Amaury Sport Organisation (ASO) a refusé un droit d’accès à toutes ses épreuves à l’équipe qui l’emploie, la controversée formation kazakhe Astana au maillot turquoise et ensoleillé, au parfum d’opium, l’année dernière, sur les routes du Tour. L’absence de Contador a fait couler beaucoup d’encre, depuis. Beaucoup auraient pourtant aimé voir le vainqueur du Giro défendre son titre au milieu des autres prétendants.

Aujourd’hui, cependant, le succès interpelle en cyclisme. La victoire de Contador en Italie alors qu’il dormait sur une plage une semaine avant le départ n’évoque évidemment pas que de l’admiration. C’est dans l’air du temps. Et le talent ? C’est accessoire. Le tout sous la houlette de Johan Bruyneel, cela devient carrément sulfureux. Car aujourd’hui (c’est la dernière fois qu’on le dit !), il est anormal d’être manager d’équipe et d’avoir remporté la plus grande épreuve du monde à 8 reprises depuis… 1999 sans susciter des questions, en tout cas un certain émoi. Le Flandrien n’est pas aimé, il le sait. Une forme d’arrogance, sans doute, depuis sa rencontre avec Lance Armstrong et une réussite sans faille. Une supériorité qu’on n’aime plus en vélo, là où l’humilité est davantage appréciée. Le Belge n’est pas un fan inconditionnel de la presse avec laquelle il entretient des rapports compliqués. En juin dernier, sur les routes du Dauphiné, nous avons eu l’occasion de le rencontrer longuement à l’approche d’un Tour qu’il n’avait jamais manqué depuis sa première participation en tant que coureur au début des années nonante.

« Mais cela ne me manquera pas, je vous assure !, souriait-il au pied du bus Astana. C’est égoïste, surtout par rapport aux coureurs et au personnel de l’équipe mais contrairement au fantasme collectif (sic), je ne suis pas obsédé par le Tour. Alberto en a pris ombrage durant de longs mois, mettez-vous à sa place, mais je l’ai aidé à surmonter cette cruelle déception car elle ne reposait sur aucun paramètre objectif. Je l’ai aidé en lui expliquant que depuis plusieurs années, les vérités changeaient rapidement en vélo, et en particulier sur le Tour. Souvenez-vous d’Ullrich, quand il gagne en 1997. On lui avait prédit plusieurs victoires, plus que cinq même. Armstrong ? On a parlé d’un accident dans un Tour du renouveau. Vous connaissez la suite ! Et Contador ? Voici 12 mois, j’ai entendu aussi qu’il en gagnerait plusieurs. Encore fallait-il qu’il participe à cette édition… »

Friand de l’humour au deuxième degré, Bruyneel peut aussi être caustique, réaliste, froid. « Le sport a besoin de vedettes, c’est la loi du marché, quelque part. Contador n’est pas là, Boonen n’est pas là, pour d’autres raisons. Pour les spectateurs, désolé, mais il s’agit d’un manque. En 2006, quand on a éliminé Ullrich et Basso dès le départ, la course a manqué d’âme. Je ne discute pas sur la validité de leur exclusion mais dans la montée de La Toussuire, quand Landis prend sa défaillance, il n’y avait personne au bord de la route. Je n’avais jamais vu cela. Contador, sans le vouloir, a ramené les gens au bord de la route, même Evans qui n’a pourtant pas de charisme. Pourquoi ? Parce que le public s’est rabattu sur eux après les exclusions de Rasmussen et Vinokourov. Sans le retrait de Rasmussen, je ne suis pas certain qu’Alberto l’aurait emporté. C’est pour cela que le public l’a aimé, c’est pour cela qu’il aurait aimé le revoir. Mais il reviendra en 2009 ! Quand je dis que le public apprécie les vedettes, j’en veux pour preuve Lance Armstrong. Je peux l’affirmer sur la tête de mes proches, Lance était adoré du public contrairement à ce que beaucoup, dont la presse, ont tenté de faire croire. Car le connaisseur aime le beau coureur. J’ai beaucoup de respect pour les candidats potentiels à la victoire à Paris, mais aucun d’entre eux n’est déjà champion.

Le lauréat de 2008 se fera un nom. C’est tout. »

Après avoir savouré la victoire de Contador, Johan Bruyneel avait choisi de renoncer au cyclisme en même temps que Discovery Channel annonçait la cessation de ses activités dans le cyclisme. Une retraite dorée attendait le Belge en Espagne où il réside la plupart du temps. Quelques mois plus tard, le virus est revenu, galopant ! « C’est par pur défi que j’ai accepté Astana. Vous savez, le genre de truc que tout le monde refuserait. Je savais que cela ferait du bruit. Je l’ai fait aussi pour Contador, à sa demande. C’est important. Vous savez, je n’ai aucun mérite dans ma carrière. Ni Armstrong ni Contador n’ont besoin d’un directeur sportif. Merckx n’avait pas besoin de conseil non plus. Un grand champion fonctionne selon ses sensations, sa force. Je me contente d’être un guide, un conseil, une présence, quelqu’un qui assume les détails emmerdants. J’ai effectivement repris un groupe anéanti par les affaires. On m’a traité de provocateur quand j’ai signé pour Astana. Or, tout a changé ici, vous pouvez monter dans le bus quand vous voulez. Mais on n’a retenu que l’image, le maillot, le passé sur le Tour 2007. Mais ce n’est pas Astana ou Contador qu’on a visé en ne sélectionnant pas l’équipe, c’est moi. » Pour conforter sa conviction, le Belge évoque ses relations délicates, depuis longtemps, avec ASO. « D’une manière générale,

j’ai l’impression que le Tour veut tout effacer, et en particulier un passé récent. Revenons à Armstrong. Il dérangeait. Ses victoires ne laissent aucun doute pour certains en matière de dopage. C’est frustrant. Lorsque j’ai signé chez Astana, j’ai senti le vent venir. On ne répondait pas au téléphone à Paris. Après j’ai essayé par courriel. Néant. J’en ai envoyé neuf pour qu’on m’explique clairement pourquoi mon équipe n’était pas sélectionnée. Une personne a eu le courage de m’appeler personnellement, Christian Prudhomme, en me disant que Contador n’était pas visé mais bien Astana, son image. J’ai exposé mes arguments, évoqué notre système pointu en matière d’antidopage, rien n’y a fait. Je n’ai jamais entretenu des relations amicales avec ASO, que les choses soient claires, c’était même souvent tendu, mais sur le plan professionnel, il n’y a jamais eu à redire. »

Dans un Tour où la présence de Saunier Duval au départ prêtait à discussion, l’évocation de cette absence est encore plus regrettable. A qui jeter la pierre ? A personne. Les organisateurs avaient évoqué, un moment, d’éliminer toutes les équipes impliquées en 2007 pour finalement en choisir une seule. « C’était subjectif, ne me dites pas le contraire, poursuit Bruyneel. Je me suis battu pour les coureurs. Puis on a rapidement fait table rase en évoquant les objectifs. Celui de l’été, c’était le Dauphiné puis il y a eu l’inattendu Giro. Le Dauphiné, c’était l’occasion de mettre les choses au point sur le territoire français mais je ne pouvais pas refuser l’invitation de dernière minute en Italie où Contador a fait très fort. Il m’a surpris par sa rapidité à se concentrer sur le sujet, à évoluer au fil des trois semaines. On peut dire ce qu’on veut de lui, mais ce qu’il a réalisé, c’est l’expression du talent pur. »

Ce qui autorise le Belge à comparer le Madrilène avec Armstrong. « Lance était plus fort car supérieur au chrono. Il avait aussi la meilleure équipe et le meilleur entourage. Il ne tombait pas et il n’était jamais malade. C’était franchement difficile pour lui de ne pas gagner ! Contador est encore jeune, donc perfectible. Mais c’est un champion magnifique. Je m’interdis de lui prédire plusieurs victoires dans le Tour. Qui sait s’il y participera encore ? »

Johan Bruyneel a signé un accord jusqu’en 2010 avec Astana, un sponsor jusqu’ici ravi de l’opération redressement sous la houlette de son nouveau manager. « C’était un beau challenge. Reprendre une équipe dont personne ne voulait, rassurer des coureurs moribonds. Cela a été plus vite que prévu. Je voulais prendre une année sabbatique mais depuis quelques mois, je m’aperçois que je suis né pour gagner des courses, c’est ma vie. Et si j’apparais prétentieux, orgueilleux et tout ce que vous voulez, franchement je m’en moque. Pour réussir, c’est parfois indispensable. »

REPÈRES

Nom. Johan Bruyneel.

Lieu et date de naissance. Le 23 août 1964 à Izegem.

Equipes. Coureur. SEFB (1989) ; Lotto (1990-1991) ; Once (1992-1995) ; Rabobank (1996-1997) ; Once (1998). Directeur sportif. US Postal/Discovery Channel (1999-2007) ; Astana (2008- ?).

Palmarès coureur.

1989. 2 ét. Tour de Suisse.

1990. Tour de l’Avenir.

1991. GP de Francfort.

1992. GP des Nations.

1993. 7e du Tour de France.

1995. 1 ét. Midi Libre, 1 ét. Tour de France ; 3e du Tour d’Espagne.

Palmarès directeur sportif.

8 Tours de France (Armstrong 1999-2005, Contador 2007)

2 Tours d’Italie (Savoldelli 2005, Contador 2008)

1 Tour d’Espagne (Heras 2003).