BUJAR BUKOSHI: SUR LA REPRESENTATION DES ALBANAIS DU KOSOVO A LA CONFERENCE DE LONDRES

VAN VELTHEM,EDOUARD

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Lundi 24 août 1992

Bujar

Bukoshi

Sur la représentation du Kosovo à la Conférence de Londres.

Vous êtes «Premier ministre» de la «République» du Kosovo autoproclamée par la communauté albanaise majoritaire mais rejetée par Belgrade. Dans quel cadre participerez-vous à la Conférence de Londres sur l'ex-Yougoslavie?

- C'est notre président, Ibrahim Rugova, qui a reçu l'invitation et je serai l'un des membres de la délégation. Nous n'aurons pas le même statut que les six Républiques issues de l'ex-Yougoslavie, mais nous pourrons exprimer notre point de vue, nos revendications et avoir des contacts, avec Lord Carrington notamment. Nous sommes parfaitement conscients que cette Conférence va poursuivre dans le même état d'esprit que celles de La Haye et de Bruxelles. Il n'y aura pas de bouleversements qualitatifs en notre faveur. Mais nous y allons et nous verrons bien...

Le Premier ministre serbo-monténégrin Milan Panic vient successivement de demander au parlement de Belgrade la levée des «mesures spéciales» au Kosovo et la médiation de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe au sujet de ce dossier brûlant. Ce sont des gestes qui vont dans votre direction...

- Nous ne prenons pas Panic au sérieux. Nous ne lui faisons aucune confiance. Ce n'est qu'un joker des présidents Milosevic et Cosic, il n'a aucun pouvoir en main. En fait, la Serbie a besoin de lui pour gagner du temps et redresser son image de marque. Un exemple: Panic déclare vouloir rouvrir les écoles albanaises qui sont fermées depuis un an au Kosovo, mais parallèlement, la police renforce sa répression sur les professeurs et tous les organisateurs de l'enseignement parallèle. Ce sont des contradictions grotesques. La Serbie devrait être honteuse de la situation où elle s'est mise elle-même: au fond du puits...

Et l'initiative de la CSCE d'envoyer sur place des «missions de longue durée», de quatre à six mois?

- C'est une position juste et de bon sens. Nous avons toujours demandé d'instaurer un contrôle international afin de prévenir l'escalade de la violence semblable à celle que vit la Bosnie. D'autant que tous les observateurs sont unanimes à prédire que le Kosovo sera la prochaine victime de cette folie. Nous sollicitons en outre l'intermédiaire de la CSCE ou d'autres organismes internationaux dans lesquels nous avons confiance pour établir un dialogue sérieux avec la Serbie. Au contraire de la Serbie qui opte pour la violence, nous sommes convaincus que les problèmes du Kosovo peuvent se résoudre par la négociation politique.

Pourtant, vous redoutez l'explosion d'un soulèvement armé au Kosovo...

- Nous craignons en effet de perdre le contrôle de la situation si, à un moment donné, la population ne voit pas d'alternative, si tous ses espoirs de solution politique ont été déçus. Aujourd'hui, à Pristina et dans toute la région, la terreur d'État augmente, les assassinats et les arrestations se multiplient. La Serbie essaie quotidiennement de provoquer un conflit ouvert en guise de prétexte à une nouvelle opération de purification ethnique. Il est donc logique de penser que la patience de la population est à bout. Mais il serait suicidaire d'entamer un soulèvement à mains nues contre une telle puissance d'occupation. Et un tel conflit, de surcroît, contribuerait à la déstabilisation de l'ensemble des Balkans: ni la Macédoine, où vivent 40 % d'Albanais, ni l'Albanie bien sûr, face au massacre de sa communauté, ne pourraient rester les bras croisés.

Vous souhaitez l'indépendance et la souveraineté ou le rattachement avec l'Albanie voisine?

- Soyons clair: toute notre stratégie s'articule autour du référendum et des élections libres que nous avons tenues cette année au Kosovo. Puisque la Yougoslavie n'existe plus, les peuples installés sur ce territoire ont le droit de décider de leur destin. Y compris le peuple albanais, le troisième par importance numérique. Nous revendiquons notre indépendance et nous estimons que ce droit à l'autodétermination est d'autant plus légitime que le Kosovo est ethniquement homogène et qu'il possède depuis toujours une identité politique propre. En aucun cas, nous ne voulons rester sous la juridiction de la Serbie...

Propos recueillis par

ÉDOUARD VAN VELTHEM