C’est de l’art mais est-ce encore de la bande dessinée ?

n.c.

Vendredi 28 janvier 2011

Au plus grand festival de bande dessinée du monde, à Angoulême, les Belges ont tout déchiré !

Angoulême

De notre envoyé spécial

Le public venu en masse au vernissage de l’exposition “ Génération spontanée “, consacrée aux nouvelles pistes et aux nouveaux talents de Wallonie et de Bruxelles, est sorti la tête à l’envers. Les collectifs du Frémok, de la Cinquième Couche, de l’Employé du Moi ou de Mycose ont passé les codes à l’acide, trituré, gratté, brodé les images, projeté des dessins cinémécaniques sur les murs…

Les yeux saturés de poésie, perdus au fond de cases immenses dont certaines dépassent les cinq mètres carrés, les visiteurs ont laissé vagabonder les âmes. Tous n’avaient qu’un mot à la bouche : “ C’est de l’art ! “ Mais la plupart ouvraient aussitôt le débat : “ Mais est-ce encore de la bande dessinée ? C’est très déstabilisant. On ne retrouve plus le fil de l’histoire. Ces œuvres méritent d’entrer au musée mais sont-elles faites pour être lues ? “

“ On pourrait faire le même genre de remarques au sujet de la création musicale, sourit Xavier Löwenthal, pilier de la Cinquième Couche. Quoi de commun entre Lady Gaga et Xenakis ? Pourtant il serait ridicule de prétendre que Lady Gaga ne fait pas de la musique. Donc nous faisons bien de la bande dessinée. Et la bande dessinée est bel et bien un art. Simplement, quand on est face à nos travaux, on est plus près de Stravinski ou de Brahms que de Mozart. Toutes les disciplines artistiques ont des formes multiples, qui vont du kitsch au tellement inattendu, au jamais vu. Nous sommes dans ce voyage vers les nouvelles formes. C’est délibérément que nous tournons le dos aux classiques. Nos créations sont plus intuitives, plus sensibles. Elles font d’abord appel aux sens avant de parler à la raison. C’est de la bande dessinée sensorielle. “

“ Beaucoup d’entre nous font autre chose que de la bande dessinée et s’en inspirent, souligne William Henne de la Cinquième Couche. Certains auteurs sont en même temps cinéastes ou travaillent pour le théâtre. Ces formes d’expression interagissent entre elles et cela débouche sur d’autres types de bande dessinée mais c’est toujours de la bande dessinée. On veut élargir le champ des possibles au-delà de Titeuf et de Kid Paddle. Nous sommes dans la découverte mais on peut coexister avec cette forme classique de bande dessinée. Cela demande juste un peu de disponibilité d’esprit. La diversité est quelque chose de formidable. Elle permet à tout le monde de trouver son bonheur. Dans nos bandes dessinées, quand une femme tombe d’un pont. Elle tombe vraiment. Je crois que nous intéressons de nouveaux publics, qui ne sont pas ceux des lecteurs traditionnels de bande dessinée “.

Patrick Pinchart, patron de Sandawe, la première maison d’édition belge virtuelle, dont les actionnaires sont des édinautes qui participent directement au financement des albums via le net, parle d’une bande dessinée “ impressionniste “ : “ La BD classique est d’abord dans la narration. Ici nous sommes dans la recherche artistique, qui nourrit le futur de la BD. Les œuvres sont plus expressionnistes. Il existe un public pour ça, plus limité forcément, parce qu’il faut d’autres clés pour entrer dans ces univers. Mais quand Sfar, Trondheim et Menu ont jeté les bases de la nouvelle bande dessinée française, il y a vingt ans, tout le monde a ri. Les grands éditeurs prétendaient que c’était invendable. On connaît la suite ! Je crois que le rôle de cette génération belge spontanée est de conduire la BD vers autre chose, vers une nouvelle sincérité. La plupart de ces auteurs sont heureux de faire des livres et n’ont aucune préoccupation de marketing ni ambition commerciale “.

E411, l’auteur de Maître Corbaque, a partagé les bancs de Saint-Luc, à Bruxelles, avec quelques-uns des allumés de cette génération spontanée. Il est admiratif devant l’audace affichée par ses anciens camarades de promotion : “ C’est de l’art avec un grand “ A “. Moi j’ai choisi la voie de la pub et de la bande dessinée classique. Je veux d’abord être clair. Mais j’adore ces formes d’expérimentation graphique et il faut de tout pour faire un monde : du classique comme de l’artistique. “

DANIEL COUVREUR