C'est la crise ? Tant mieux !

MUNSTER,JEAN-FRANCOIS; BERNS,DOMINIQUE

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Jeudi 5 mars 2009

ILS OSENT

La crise n’a pas fait disparaître l’audace. Portraits de jeunes entrepreneurs qui défient le pessimisme ambiant

Mercredi soir. Les applaudissements, étouffés, résonnent dans les couloirs déserts de l’ULB. Dans une ambiance décontractée, des jeunes entrepreneurs du web défilent sur l’estrade d’un auditoire. Ils ont quinze minutes pour présenter leur projet et convaincre l’assistance. Il y a un peu de tout : une web TV, un site réalisant des programmes de voyages sur mesure, un logiciel qui bloque les spams… En face de ces entrepreneurs, plus de 200 personnes.

On y retrouve tout le petit monde de l’internet belge mais aussi des « business angels » à la recherche de bons projets dans lesquels investir. A la fin des présentations, les groupes se forment autour d’une bière, on noue des relations. Difficile d’imaginer un endroit où la crise semble plus lointaine… On se croirait revenu à la belle époque de la bulle internet où tous les rêves étaient permis. L’enthousiasme et l’optimisme rafraîchissants de ces jeunes entrepreneurs contrastent violemment avec ce qu’on peut entendre et lire à l’extérieur. « A chaque fois, il y a plus de monde, sourit Jean Derely, l’organisateur de cet événement mensuel baptisé « Betagroup ». Au début, les présentations se faisaient au domicile d’amis. Mais le bouche- à-oreille a très vite fonctionné. Pour le mois prochain, j’ai déjà onze start-up qui veulent se présenter. »

Visiblement, la crise n’a pas étouffé l’envie d’entreprendre. Et ce n’est pas propre au monde de l’internet. Depuis que Le Soir a annoncé que sa série sera consacrée ce jeudi aux entrepreneurs qui osent en temps de crise, nous avons reçu de nombreuses sollicitations. Impossible de les évoquer toutes. « Nous ne constatons pas de baisse dans le nombre de dossiers qui nous sont adressés », confirme Marc Froidart, de Cide, ASBL qui aide les jeunes entrepreneurs à monter leur business plan. Même Pas de projets reportés ? « Non. Ces entrepreneurs sont convaincus de la pertinence de leur projet. C’est aussi une question de timing. S’ils ne rentrent pas sur le marché maintenant, ils craignent de perdre un avantage compétitif. »

Paradoxalement, la crise peut même encourager à entreprendre : « Il y a des gens qui y pensent depuis longtemps mais qui ne franchissent pas le pas car ils ont un boulot stable et bien payé, une famille à nourrir, explique Igor Iweins, business angel. Mais aujourd’hui, l’insécurité est partout. Se lancer est plus facile. » D’autant que la crise offre une série d’opportunités, notamment dans les services permettant aux entreprises de faire des économies. Et puis, ne dit-on pas que la meilleure défense, c’est l’attaque…

Investir dans le vert

Greentouch « Tout le monde a dit que nous étions fous »

Ils sont cinq. Moyenne d’âge 31 ans. En novembre dernier, ils ont claqué la porte de l’entreprise de panneaux solaires pour laquelle ils travaillaient. Un mois plus tard, ils lançaient leur propre entreprise, Greentouch. Leur concept ? Fournir un panel complet de solutions en matière d’énergie renouvelables (géothermie, aérothermie, solaire thermique ou photovoltaïque…). « Nous n’avons pas de parti pris technologique, explique Simon Schloesser. Nous agissons comme un véritable bureau d’études. Nous nous déplaçons chez les gens. Nous envisageons les différentes possibilités techniques et nous proposons les solutions les plus avantageuses pour le client en termes de retour sur investissement. Ensuite, nous réalisons l’installation. »

La petite équipe comprend toutes les compétences : ingénieur, commercial, électromécanicien, chauffagiste spécialisé. La crise ? « Tout le monde nous a dit que nous étions fous quand nous avons annoncé la nouvelle à notre entourage. Mais nous avons des raisons d’être optimistes. Certes, du côté des jeunes ménages qui construisent, on peut s’attendre à ce que la demande soit plus faible. L’investissement de départ est problématique. Mais en ce qui concerne les ménages plus âgés, la crise est une vraie opportunité. Nous rencontrons beaucoup de pensionnés qui ont 20.000 euros à placer. Ils n’ont plus confiance dans les banques et viennent nous demander ce que cet argent pourrait leur rapporter en l’investissant dans leur logement. En outre, c’est un secteur en plein boom qui attire beaucoup d’opportunistes à la recherche d’argent facile. En misant sur le sérieux et le professionnalisme, nous avons une carte à jouer. ».

Une idée dans les cartons

Bemapack « C’est maintenant ou jamais »

Frédéric Beuvens décompte les jours. Dans un mois, il lance, avec son partenaire Thierry Materne, sa première entreprise. « Un vieux rêve ! J’ai toujours voulu être maître de ce que je fais ». Aujourd’hui, à 35 ans, l’heure est arrivée. Et ce n’est pas le climat économique actuel qui va retarder ce moment. Il veut créer une entreprise de fabrication de boîtes en carton à destination du secteur de la boulangerie-pâtisserie, baptisée Bemapack. « Nous travaillions tous les deux dans une entreprise similaire à Herve dans le passé, moi en tant que commercial, mon associé en tant que technicien. Mais en 2006, notre patron a arrêté son activité. Nous avons voulu reprendre l’affaire mais il a préféré vendre les machines à une société concurrente ». Les deux comparses ne se découragent pas. Dès la fin 2007, ils se mettent à étudier la faisabilité de leur projet, aidés en cela par une prime de la Région wallonne pour la pré-activité. Le financement ne pose pas de problème. Frédéric et Thierry réussissent à convaincre les banques et le fonds de capital-risque public Meusinvest. « Beaucoup de gens nous ont dit que ce n’était pas le moment. Mais on veut le faire. On prend le risque. Si on n’essaie pas, on le regrettera ». Les deux associés ont

néanmoins redoublé de prudence. « Dans notre business-plan, nous avons été très conservateurs en matière de revenus et nous avons exagéré nos prévisions de coûts ». Tous deux sont habités par un sens de l’urgence. « C’est maintenant où jamais. Dans dix ans, aura-t-on encore assez d’énergie ? »

La buanderie virtuelle

Proxyclick « La crise nous aide. Il y a moins de concurrence »

Click’n Lunch devient Proxyclick. La petite société, qui a réussi en deux ans à s’imposer comme la plus grande cantine virtuelle du pays, change de nom. Et revoit ses ambitions un cran à la hausse : elle lance une toute nouvelle plateforme lui permettant d’étendre son offre à des services comme la buanderie virtuelle par exemple. À la base, Proxyclick répond à un double besoin. Celui des entreprises qui ne veulent pas avoir à gérer et à supporter les coûts d’une cantine. Et celui de leurs employés qui veulent manger des choses variées et de qualité. Ses deux fondateurs, Gregory Blondeau et Laurent Parmentier ont développé une plate-forme mettant en contact les employés avec une liste de 45 traiteurs. Chaque matin, ils passent commande devant leur PC, en choisissant parmi les produits proposés par les traiteurs retenus par leur entreprise. Les commandes sont regroupées et envoyées aux traiteurs qui viennent livrer au siège de l’entreprise. La société gère aujourd’hui plus de 10.000 commandes par mois pour 200 entreprises. Aujourd’hui, les deux entrepreneurs passent à la vitesse supérieure. Ils lancent une nouvelle plate-forme qui permet à n’importe qui de commander, que son entreprise soit ou non inscrite. Elle permet aussi de proposer de nouveaux services facilitant la vie des employés de bureau. Le premier d’entre eux sera le nettoyage et le repassage du linge. Avant d’en

envisager d’autres (car-wash, fleurs…) La crise n’effraie guère Gregory Blondeau. « Aujourd’hui, tout le monde se concentre sur son métier de base, ce qui nous permet de développer notre projet sans subir de concurrence. En outre, notre solution est adaptée au climat actuel puisqu’elle permet aux entreprises de faire des économies. »

« LE PARI TECHNOLOGIQUE EST UN PARI, ON PEUT LE PERDRE »

entretien

Bernard Feltz est professeur de philosophie des sciences à l’UCL. Il a notamment publié La science et le vivant (De Boeck) et codirigé Ethique, technique et démocratie (Academia-Bruylant).

Etre créatif, innover sans cesse, tel est le leitmotiv, rendu, si l’on en croit les experts, encore plus pressant face à la crise : il faut sans cesse imaginer de nouveaux produits et de nouveaux services, et créer la demande pour ceux-ci…

Quand on étudie l’innovation technologique, on ne peut pas gommer le fait qu’elle s’inscrit dans une dynamique économique de type libéral. Ce contexte favorise l’innovation ; mais sans correctif, cela peut avoir des effets pervers. Ainsi, l’innovation se place dans une perspective de rentabilité à court terme et ne s’intéresse qu’aux créneaux concernant des populations solvables, laissant souvent de côté toute une série de problèmes sociétaux importants. Le système de l’économie libérale a tendance à ne pas se remettre en cause. Ces voix qui, il y a quelques mois, réclamaient haut et fort une « refonte » du capitalisme, on les entend moins aujourd’hui : la priorité est à la relance de la machine ?

Exemple : la « prime à

la casse » réclamée par les constructeurs automobiles, au détriment d’une réflexion sur la place de l’auto dans un schéma de « croissance durable ».

Face à la crise écologique, il y a deux niveaux de réflexion. À un premier niveau, vous ne remettez pas en cause le modèle économique dominant basé sur la croissance, mais vous considérez que le législateur doit orienter l’innovation en fonction de l’intérêt collectif. Mais vous pouvez aussi vous poser la question suivante : une croissance économique indéfinie n’est-elle pas suicidaire étant donné le caractère fini des ressources ? Mais une économie sans croissance est-elle pensable ? Essayer d’élaborer des modèles de systèmes économiques qui ne présupposent plus la croissance conduirait à une remise en question plus fondamentale.

La doxa nous affirme que ce n’est pas nécessaire, grâce justement à la science et à la technologie, qui nous permettront de continuer à « créer toujours plus de richesses » tout en diminuant notre pression sur l’environnement. Votre avis ?

Prenez le trou dans la couche d’ozone : la science est à l’origine du problème (les gaz CFC), de sa détection et de sa solution. Mais l’énergie nucléaire ? Depuis ttente ans, on nous affirme que les scientifiques vont résoudre le problème des déchets ; mais jusqu’à maintenant, la « solution », c’est de refiler la patate chaude aux générations futures. Le pari technologique est un pari ; et un pari, on peut le perdre. L’humanité ne peut pas faire l’impasse sur l’apport des sciences et de la technologie pour la gestion de la collectivité. Mais toute innovation technologique n’est pas nécessairement un progrès pour l’humanité ; il faut juger au cas par cas : c’est ce qui différencie une confiance critique d’une foi aveugle dans la science. La science et l’innovation technologique ne vont pas résoudre automatiquement tous nos problèmes.