Cambodge

ATTAR,ABED

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Lundi 8 mai 1989

Cambodge: Mékong,

pierre angulaire

de la paix

La deuxième rencontre sino-vietnamienne s'ouvre ce lundi à Pékin alors que les perspectives de la fin du conflit cambodgien sont considérées par tous les observateurs comme de plus en plus sérieuses. Notamment, après la percée enregistrée à Djakarta à l'issue du quatrième round, en dix-sept mois, entre le prince Sihanouk, président de la coalition antivietnamienne, et M. Hun Sen, l'«homme de Hanoï» à Phnom Penh. La date de la conférence internationale sur le Cambodge est déjà prévue, selon Bangkok, en août à Paris. Soit un mois avant le retrait définitif des troupes vietnamiennes du Cambodge.

L'invasion vietnamienne du Cambodge, fin 1978, se trouve à l'origine du divorce entre Pékin et Hanoï, des «frères d'armes». Le Vietnam voulait mettre fin au régime sanguinaire des Khmers rouges qui avaient renversé en avril 1975 le gouvernement du maréchal Lon Nol, cet allié des Américains qui fomenta en 1970 le coup d'Etat contre le prince Sihanouk. La Chine accusait dès le départ le Vietnam d'ambitionner la création, sous sa coupe, d'une fédération indochinoise. La mainmise de Hanoï sur le Laos (légalisée en 1977 par le traité d'amitié et de coopération de vingt-cinq ans signé avec les communistes laotiens) renforçait ainsi les soupçons de Pékin qui ne tarda pas à acheminer de l'aide militaire aux Khmers rouges dont les forces furent regroupées à la frontière thaïlandaise.

Dans le même temps, les troupes chinoises pénétraient au nord dans le territoire vietnamien pour acculer l'armée de Hanoï à disperser ses forces. Ce rappel fait comprendre pourquoi la Chine s'obstinait à poursuivre ses fournitures d'armes à des Khmers rouges qui ont été sans cesse dénoncés pour leurs crimes par la communauté internationale.

Les dirigeants de Hanoï ont compris, à la longue, qu'ils avaient commis une grave erreur en croyant pouvoir mater aussi facilement les Cambodgiens que les Laotiens. D'autant que leur économie, en posture de plus en plus mauvaise, ne leur permet plus de soutenir longtemps encore une guerre sans issue. D'autant aussi que l'aide du grand frère soviétique était fournie au compte-gouttes, alors que les pays occidentaux, dans leur majorité, ne pouvaient que couper leurs assistances économique et technologique au Vietnam, malgré leur sympathie pour ce «peuple martyr du colonialisme français et de l'impérialisme américain». Le Vietnam, qui craignait au bout du compte de devenir le dindon de la farce alors que la détente Est-Ouest, amorcée par l'arrivée de Gorbatchev au Kremlin, commençait à bouleverser tout l'échiquier mondial, a dû revoir ses calculs.

La rivière

des neuf dragons

C'est le nouveau Premier ministre thaïlandais qui, semble-t-il, a tendu la perche aux maîtres de Hanoï en relançant les plans de développement du Mékong. Etablis dans les années cinquante, ces plans, qui avaient bénéficié en 1965 de l'appui total du président américain Johnson, se trouvent à présent au centre du processus de retour à la paix du Cambodge et, partant, de toute la région. Le Mékong, surnommé par les Vietnamiens la rivière des neuf dragons, prend naissance au Tibet et se jette, au sud du Vietnam, dans la mer de Chine méridionale, après avoir parcouru 4.200 kilomètres à travers la Birmanie, le Laos, la Thaïlande et le Cambodge.

Le comité intérim du Mékong, qui comprend des représentants thaïlandais, vietnamiens et laotiens, et qui fut à l'origine de ces plans avec l'aide de plusieurs organisations de l'ONU, va se réunir du 22 au 25 mai à Khon Kaen, au nord-est de la Thaïlande, pour examiner plusieurs projets concernant le bassin inférieur du Mékong, une zone couvrant tout le Laos et le Cambodge, le tiers de la Thaïlande et le cinquième du Vietnam.

Parmi ces projets, les plus immédiats sont deux barrages hydroélectriques sur des affluents laotiens du Mékong. L'Australie s'est déjà engagée à financer la construction sur cette rivière d'un pont reliant les rives thaïlandaises aux rives laotiennes. Coût: 28 millions de dollars. Les Etats-Unis et le Japon attendent, semble-t-il, le retrait total des troupes vietnamiennes du Cambodge et surtout un «règlement raisonnable» de ce conflit. Les experts estiment à plus de quatre milliards de dollars les investissements nécessaires pour maîtriser les neuf dragons du Mékong.

Le rêve du père du Vietnam, Ho Chi Minh, à savoir la création de la fédératioin indochinoise, était basé, certes, sur des ambitions géopolitiques. Mais les données économiques étaient à ses yeux tout aussi importantes. La population vietnamienne, dont le nombre est condamné à doubler d'ici l'an 2000 (plus de 120 millions d'habitants) ne pourrait jamais se contenter d'un territoire dont la superficie représente moins de 80 % du Cambodge et du Laos, dont les populations réunies ne dépassent pas pour le moment dix millions d'habitants.

Le désengagement du Vietnam du bourbier cambodgien est une condition nécessaire pour la normalisation de ses relations avec la Chine. La condition suffisante, elle, consiste, pour Hanoï, à signifier aux dirigeants chinois son acceptation de mettre enfin une sourdine à ses ambitions hégémonistes.

ABED ATTAR.