CAMIONS-ESCARGOTS CE LUNDI EN FLANDRE ET A BRUXELLES DU NORD AU SUD,LES ROUTIERS CRAIGNENT UNE MULTIPLICATION DES FAILLITES ...

DERMINE,MELODY

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Samedi 3 septembre 1994

Camions-escargots ce lundi

en Flandre et à Bruxelles

Flamands en tête, le front des transporteurs se met en marche contre la vignette autoroutière.

Moteurs... au ralenti! Ce lundi, les transporteurs routiers flamands enclencheront l'opération «Escargot»: de 7 heures du matin à 11 heures, ils rouleront à 70 km/h sur les autoroutes et à 30 km/h sur les routes secondaires. Une «grève du zèle» qui provoquera inmanquablement des ralentissements sur les routes de Flandre et de Bruxelles.

Le mot d'ordre a été lancé par la SAV, organisation professionnelle flamande représentant 1.377 entreprises, soit un parc d'environ 13.000 camions. Nous avons demandé à nos affiliés de ne pas faire de barrages, il s'agit d'une simple action d'avertissement pour montrer aux autorités le ras-le-bol des transporteurs, déclare Liliane Dewilde, secrétaire générale de la SAV. En cause: l'instauration de la vignette autoroutière.

Le 1er janvier 1995, les camions payeront une taxe annuelle de 30.000 à 50.000 FB pour l'utilisation des autoroutes. Un «droit d'usage» imposé dans les pays où il n'y a pas de péages autoroutiers, soit en Belgique, au grand-duché de Luxembourg, en Allemagne, aux Pays-Bas et au Danemark. Cette directive européenne a été signée en décembre 1993 par les cinq ministres des Transports concernés. Le produit de l'«eurovignette» ira dans un pot commun et sera réparti entre chacun des Etats en fonction de l'utilisation des réseaux. Ainsi, 13 % du pactole seront redistribués à la Belgique, soit une recette estimée à 4,1 milliards.

Y A-T-IL UN PILOTE?

La Belgique et ses problèmes de redistribution des cartes se retrouvent ici dans toute sa splendeur. Qui doit gérer la perception de l'eurovignette - compétence fédérale ou régionale? -, à qui revient la recette et peut-on prévoir des compensations? Si les transporteurs voient rouge, c'est parce que depuis plus d'un an, les représentants des organisations professionnelles - la SAV, l'Union professionnelle du Transport par route (UPTR), son homologue wallon) et la Febetra (organisation nationale) - passent de réunions en réunions avec une série de ministres concernés... sans savoir à quelle sauce ils vont être assaisonnés.

Ayant signé l'accord européen, c'est donc le ministre des Communications Elio Di Rupo qui est censé piloter le projet. D'ailleurs, le Conseil d'Etat a rendu un avis le 18 août dernier, estimant que l'eurovignette pouvait être considérée comme un impôt et que le législateur fédéral était donc compétent.

Le ministre Di Rupo a aussi laissé entendre que le produit de la vignette pourrait servir à financer les charges annuelles de la dette de la SNCB, estimées à 7 milliards. Depuis, il se tait. Mais la rumeur a fait grimper aux murs les transporteurs routiers. D'autant plus que les gouvernements allemand, hollandais et danois ont pris des mesures de compensation (réduction de la taxe de circulation) en faveur de leurs transporteurs, ce qui aiguisera encore la concurrence.

DRAPEAUX ROUGES

Si l'UPTR est en étroite concertation avec la SAV, elle n'a pas cru bon de démarrer l'action dès lundi.

Parce que nous ne connaissons pas encore la cible mais le plan d'action est fin prêt, le principe étant de ne pas gêner l'usager de la route, souligne Marcel Delsemme, secrétaire général. Nous n'organiserons pas d'opérations de grande envergure mais mènerons plutôt la guérilla contre la vignette.

Dès le 12 septembre, l'«Opération rouge» sera déclenchée et les drapeaux rouges commenceront à fleurir sur tous les bahuts. Un samedi au début octobre, il est prévu que les poids lourds occupent le centre des villes wallonnes, un avertissement pour montrer la capacité de mobilisation des routiers, précise Marcel Delsemme. L'UPTR envisage aussi de mener campagne contre les candidats aux élections concernés par le projet de vignette.

La Febetra reste sur ses gardes. Nous préférons pour l'instant poursuivre les négociations tant que les possibilités d'accord subsistent, affirme son porte-parole Philippe Degraef. Mais il est évident que si aucune compensation n'est décidée, l'organisation durcira également le ton. Et de rappeler que l'on compte en Belgique une faillite par jour ouvrable dans le secteur du transport routier (7.800 entreprises à l'heure actuelle). Et qu'environ 6.000 emplois seront perdus si l'on instaure la vignette sans compensation.

MELODY DERMINE

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Du nord au sud, les routiers craignent une multiplication des faillites

Dans la province du Luxembourg,

un transporteur sur deux a fermé ses portes

Seuls les routiers flamands joueront aux escargots lundi. Mais les bahuts wallons de la colère préparent aussi la riposte à la vignette.

Avis aux navetteurs et autres usagers de la route: des ralentissements sont prévisibles dès 7 heures du matin sur le réseau flamand et bruxellois. En cause: l'instauration d'une vignette autoroutière pour les poids lourds à partir du 1er janvier 1995. Du côté wallon, les routiers se mobilisent. Nous avons recueilli le témoignage d'Eric Charlier, gérant de l'entreprise paternelle de transports Nicolas Charlier, située à Paliseul dans la province du Luxembourg. Une PME qui emploie dix personnes et gère un parc de vingt camions, sillonnant le Benelux, l'Allemagne, la France, l'Italie et l'Espagne.

Vous ne participerez pas à l'opération «escargot» annoncée ce lundi?

- Non. Le mot d'ordre a été lancé par la SAV (organisation professionnelle flamande). Mais son homologue francophone, l'UPTR (Union professionnelle du transport par route) à laquelle je suis affilié, prévoit plutôt des actions en fonction de l'évolution des négociations avec les pouvoirs publics. Nous ne voulons pas ennuyer les usagers de la route.

Les routiers réclament des compensations à la taxe autoroutière. Quelles types de compensations souhaitez-vous?

- Il est clair que cette taxe résulte d'une décision européenne et qu'il faudra la payer. Mais les transporteurs allemands, par exemple, ont obtenu une réduction de la taxe de circulation. En Belgique, cette taxe n'est pas très élevée mais on pourrait imaginer une réduction de la taxe sur les primes d'assurances ou encore récupérer une partie des accises sur le gasoil. Comment se porte le secteur? Le prix du transport de marchandises par route a-t-il suivi l'évolution du coût de la vie?

- Depuis 1986, date à laquelle j'ai repris la gérance de la société, le prix du transport n'a pas augmenté. Pire: depuis le 1er janvier, nos donneurs d'ordre ont demandé de baisser les prix. Nous avons décidé de ne pas bouger et nous avons inévitablement perdu des clients. Exemple: une société cliente a tellement fait pression auprès des concurrents qu'elle a obtenu une diminution de 33 % du prix du transport. Il faut noter que le secteur est très morcelé et que la concurrence est donc féroce entre les quelque 8.000 entreprises de transport routier du pays. En outre, vu la situation économique, les routiers ont transporté moins de charges ces dernières années et le matériel étant là, certaines entreprises ont dû à tout prix faire rouler leurs véhicules.

Seule solution dès lors: la compression des coûts?

- Il faut savoir que dans le cas d'un camion, le chauffeur intervient pour un tiers du prix de revient, le mazout pour un tiers également, le reste provenant de l'amortissement du véhicule, des frais d'entreprise, de parking. Or, les salaires et le gasoil sont des éléments du prix de revient qu'on ne maîtrise pas.

Avec l'instauration de la vignette, vos marges vont encore se réduire...

- Peu à peu, les transporteurs sont parvenus à s'adapter à une situation difficile. Mais l'imagination a ses limites et avec la vignette, la rentabilité va être proche de zéro et certains vont perdre de l'argent. Dans le secteur, on compte énormément de faillites, de cessations d'activités, surtout dans notre région fortement axée sur l'exploitation du bois. Ce secteur étant en crise, pratiquement un transporteur sur deux a dû arrêté ses activités.

Le ministre Di Rupo a évoqué la possibilité de verser le produit de la vignette à la SNCB. Quelle est votre réaction?

- C'est le comble, on se fout de nous. Cet argent-là, on en aurait bien besoin pour nos routes. Si les pouvoirs publics veulent utiliser l'argent de cette vignette pour renflouer notre concurrent, le rail, qui ne sait pas gérer ses affaires,... on n'en sortira plus!

Propos recueillis par

MELODY DERMINE