CANAL+TVCF:LA TELE-TIRELIRE DE 1984 A AUJOURD'HUI ...LE COCKTAIL DE LA REUSSITE LE TRIO QUI GERE SUCCESS STORY... L'AVENIR...

SIMON,CHRISTINE

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Vendredi 20 novembre 1992

DOSSIER

CANAL + TVCF:

LA TÉLÉ-TIRELIRE

Le cap des 100.000 abonnés vient d'être franchi par la chaîne cryptée belge. L'équilibre est atteint

Daniel Weekers, le président de Canal + Belgique, pousse un ouf de soulagement. Sourire aux lèvres, il savoure le cent millième abonné. Chiffre mythique? Pas seulement. Ce cap correspond, en fait, au point d'équilibre financier. Au-delà, la chaîne à péage gagne de l'argent. Il n'y aura plus d'augmentation de capital. On est pile dans l'épure du business plan. Les actionnaires feront peut-être un prêt subordonné en soudure. Mais dès l'an prochain, on dégage un gros cash flow et un bénéfice, analyse le président. Une manière pour lui de faire la nique aux détracteurs (nombreux) qui, le 27 septembre 1989, lors du lancement de la première émission, prédisaient une faillite certaine à la filiale belge de la chaîne à péage française. Pensez donc: contrairement à l'Hexagone (où l'entreprise Canal + s'avérait déjà être une solide réussite financière), la Belgique francophone dispose d'un marché très étroit. Potentiellement, un bon million de foyers. En outre, le pays est surcâblé. Comment le téléspectateur belge qui a le choix entre une vingtaine de chaînes serait-il tenté par une chaîne qu'il doit payer pour pouvoir la regarder? Impensable, jugeaient les observateurs. Et puis, les premières semaines de Canal + avaient été rudes. Les erreurs s'étaient un peu accumulées. Et le premier «business plan» très politique s'était montré, à l'analyse, assez peu crédible: négliger le poste marketing ou ignorer l'importance de l'informatique pour une chaîne à péage, c'était d'emblée prêter le flanc à la critique. Sans doute, les responsables de Canal + l'ont-ils compris très vite: quelques mois à peine après le lancement, ils revoyaient leurs copies et apportaient les indispensables corrections aux premières prévisions financières. Ces modifications n'étaient pas que cosmétiques... tant et si bien que certains actionnaires ont dû solidement être séduits ou amadoués pour participer, par la suite, aux diverses augmentations de capital. Tous les actionnaires de départ (Canal + France, Synerfi filiale de la Société générale de Belgique, Deficom/LBO, et la RTBF, partenaire obligé) n'ont d'ailleurs pas suivi les diverses augmentations. La RTBF et Synerfi ont passé leur tour plus d'une fois. Il faut dire que les augmentations se sont succédées à un rythme d'enfer: outre les 12 millions de départ, 363 millions en 1989 (100 millions en avril, 120 millions en juillet, 143 millions en octobre), 852 millions en 1990 (75 en janvier, 450 en mars, 7 en septembre, 320 en décembre), 320 millions en 1991 et 178 en mai dernier. Soit un capital souscrit de 1,8 milliard (et quelque 4,3 millions d'actions). Sur la première année d'exercice, les pertes s'élevaient à 650 millions de francs et quelques observateurs sur la place de Bruxelles évoquaient haut et clair le spectre d'une possible faillite. Dur dans ces conditions de continuer à convaincre les abonnés...

Sans doute, au fil des mois, la puissance de séduction de Daniel Weekers a-t-elle joué? Aujourd'hui, il avoue avoir eu quelques nuits sans sommeil...

1,8 MILLIARD

DE PERTES CUMULÉES

N'empêche. Selon les détracteurs de Canal + (il n'en reste que quelques-uns aujourd'hui, bien plus discrets qu'hier...), les pertes cumulées s'élèvent au total du capital, soit 1,8 milliard. Un trou béant... Cette analyse fait sourire les responsables de la chaîne cryptée, autant en Belgique qu'en France. Fin 1993, Canal + TVCF aura 140.000 abonnés. C'est un fond de commerce qui vaut quelque chose. Si une société fait 200 millions de bénéfices nets par an, elle vaut deux milliards. Il n'y a pas un investisseur institutionnel qui ne voudrait pas acheter une société affichant un tel cash flow.

En combien de temps, le «trou» sera-t-il comblé? Le patron de Canal +: Ce n'est pas là le problème. La valeur d'une société ne vaut que par sa capacité à générer des bénéfices futurs. C'est inscrit dans tous les traités économiques...

Il n'a évidemment pas tort. La preuve? Ceux qui rechignaient à y aller de leurs poches, il y a deux ans à peine, pour procéder aux augmentations de capital (détenu aujourd'hui par la RTBF, Canal + France, Deficom via Benelux Pay TV, SA Realia via la Société générale française et le management; voir ci-contre), grattent à la porte depuis peu. Et, précisément, Canal + TVCF, qui occupe 105 personnes, n'est plus disposé à ouvrir son capital. Tout au moins dans l'immédiat. Ce qui n'exclut pas qu'à l'avenir, nous n'ouvrions notre capital au public. Nous voulons introduire Canal + TVCF en bourse. En 1994. Nous étudions la possibilité de réserver à nos seuls abonnés cette entrée dans le capital.

LA FLANDRE ET

LES CHA INES THÉMATIQUES

La première manche de Canal + est donc gagnée. Maintenant, la filiale belge peut voir l'avenir avec optimisme. Sans faire du sur-place.

Premier objectif: devenir opérateur de service payant ou assistant d'autres opérateurs de service payant. Ce qui se ferait via une joint-venture avec les cablodistributeurs et éventuellement Belgacom. À terme, le téléspectateur pourrait choisir à la carte certaines chaînes ou des paquets de chaînes et, à côté d'une option de base, payer pour l'option à la carte...

Deuxième objectif: commercialiser, en Communauté française et en collaboration avec les cablodistributeurs, le bouquet de chaînes thématiques (Ciné cinefil, ciné cinémas, Planète, Canal J et Canal Jimmy).

Troisième objectif: cogérer avec la chaîne à péage FilmNet, un bouquet de chaînes thématiques en Flandre aux Pays-Bas et en Scandinavie.

CHRISTINE SIMON

Les trois ingrédients qui composent le cocktail de la réussite...

Le cinéma

Pour les abonnés, c'est Toto; pour les autres, Tintin. Premier bastion de Canal +: le cinéma. Des films inédits (en télévision), exclusifs (pas avant un an sur une autre chaîne) et grand public, de préférence. Cette année, les privilégiés belges de Canal ont eu (ou auront) droit à «Toto le héros», «Green card», «Pretty woman» ou «Le silence des agneaux». Des films multidiffusés (8 fois), à des horaires totalement différents et sur une plage de trois semaines, afin de permettre à chacun de gérer ses loisirs à sa guise. Pour certains d'entre eux («Le grand bleu», «la belle noiseuse»), les versions longues et courtes seront tour à tour proposées.

Si Canal + vise un public familial, donc diversifié, il veut aussi satisfaire les cinéphiles. En proposant des films en version originale («Urga», «In bed with Madona»); d'autre part, en offrant des films «Z»: films d'horreur («Massacre à la tronçonneuse»), fantastiques («La résurrection de Frankenstein») ou érotiques («Les nuits chaudes de Los Angeles»). L'horaire de diffusion est bien entendu adapté au type de public visé. Outre la diversité des programmes, la chaîne tient beaucoup à la qualité du service qui les entoure. Les films commencent à l'heure (important pour les fous du magnétoscope), et ne sont jamais diffusés en Pan Scan (procédé qui ampute l'image cinéma de ses deux bandes noires pour l'adapter aux dimensions du petit écran). Enfin, la publicité est bannie des programmes cryptés. Agréable.

Le sport

Deuxième point fort de la chaîne cryptée: le sport. Mais pas n'importe quel sport. Fidèle à son slogan «Canal +, la télé pas comme les autres», le choix des événements est guidé par deux principes: l'exclusivité du spectacle et l'originalité des moyens de réalisation. En vedette, le ballon rond, avec 26 matchs du championnat de Belgique de première division, avancés au vendredi soir spécialement pour... les abonnés de Canal +. Coût de l'opération: 2,5 millions par match (1,5 million de droits et un million de frais de réalisation)!

Les moyens: 12 caméras, 5 ralentis, des statistiques informatiques et des infographies électroniques. Bref, le journaliste maison et son consultant spécialisé ont de quoi faire de tout match un événement. À côté du foot, Canal + entend privilégier des sports-spectacles comme la boxe (grands rendez-vous retransmis en pleine nuit et résumés le lendemain) ou le basket, récemment remis à l'honneur grâce aux exploits de la Dream Team aux Jeux de Barcelone. À côté des play-off belges et du parcours des Spirous de Charleroi au championnat d'Europe, c'est aujourd'hui le fameux championnat de basket américain qui fait son entrée dans la grille des programmes. Chaud le show!

Et puis, il y a aussi la retransmission des 500 miles d'Indianapolis en formule Indy (avec Mansell dès l'an prochain?), de la finale du championnat de football américain, du motocross de Namur ou des 1.000 km de Spa en sport prototype. Pour tous les goûts.

Les abonnés

Autre pilier de la première chaîne cryptée européenne: son fonds de commerce. C'est-à-dire ses abonnés. Soit pour l'ensemble de la chaîne à péage quelque 5 millions de foyers: 100.000 en Communauté française, 3,6 millions dans l'Hexagone, 500.000 en Espagne (partenaire de Canal Plus Espagne: le groupe Prisa qui édite le quotidien El Païs), 450.000 en Allemagne (partenaires de «Premiere»: Bertelsmann et Beta - Taurus), 10.000 pour Canal Horizons, lancé il y a moins d'un an à Dakar et il y a quinze jours à peine en Tunisie. Taux de réabonnement: plus de 90 % (96 en France, 92 chez nous), grâce, il est vrai, à une fine subtilité commerciale (l'abonné est réabonné d'office, sauf s'il décide d'enclencher lui-même la procédure de désabonnement). Que coûte l'abonnement? Chez nous: 3000 FB de caution pour le décodeur, 965 FB par mois pour un trimestre ou un an.

Commercial, Canal + chouchoute ses abonnés et ne lésine pas sur les moyens pour les fidéliser. Ainsi, la première année, les 15.000 abonnés de Canal Plus TVCF ont-ils reçu à domicile une bouteille de champagne, comme cadeau de Noël. Aujourd'hui, les «cadeaux» vont du ticket d'entrée à un match de football ou à une séance de cinéma à l'organisation d'un tournoi. Le week-end dernier, huit Belges (mais 200 Français) abonnés à Canal et vainqueurs de tournoi de golf chez eux sont allés se mesurer à Rousselet et à Weekers en Tunisie. Gratuitement. C'est cela le «club Canal»... Photos R. Milutin et P. Hannaert.

Weekers, Paris et Deneef: le trio qui gère, dirige, développe

Daniel Weekers se souvient de sa première rencontre avec André Rousselet, comme si c'était hier. De toute évidence, le Français ne l'avait pas pris au sérieux. Sans doute, le jeune âge du Belge y était-il pour quelque chose: à la fin de l'entretien, l'ex-directeur de cabinet de François Mitterand a dû lire la carte de visite de son interlocuteur avant de lui lancer un «au revoir, Monsieur Weekers». Qu'à cela ne tienne. Les deux hommes se sont revus et appréciés. Et lors de la constitution de Canal Plus Belgique, André Rousselet a suggéré, l'air de ne pas y toucher, d'offrir la présidence à Daniel Weekers. Il est vrai que le patron de Défi était alors «le plus petit», donc le moins dangereux.

Cet ex-cancre (mon père m'a mis en pension au collège Sainte-Gertrude de Nivelles et menaçait, si je ne réussissais pas, de me coller comme manoeuvre chez Solvay) avait commencé (parce que mon père le voulait) des études de polytechnique, à l'ULB. Il a raté lamentablement. Ce qui m'intéressait, c'était la finance, se rappelle celui qui s'inscrivit alors en première candidature en sciences économiques et comme stagiaire à la Bourse. Après six ans de stage et son diplôme de sciences éco - le tout glané entre des parties d'échecs - le jeune agent de change fonde Defi, le 2 janvier 1980 (le deuxième jour de mon service militaire), avec les associés (dont Patricia Vilain devenue sa femme) qui aujourd'hui encore gardent le contrôle de ce groupe de 2,8 milliards. Les premières activités de Defi? Le camion de change et la radio libre SIS. La préfiguration des deux pôles (la finance avec Definance et la communication avec Deficom) contrôlés par la compagnie financière Defi.

À 38 ans, ce Bruxellois d'adoption (il est né à Liège) s'est imposé dans le paysage économique. Négociateur de l'ombre, il aime cependant passer sous les feux de l'actualité. Charmeur, il ne manque pas de force de persuasion pour séduire son interlocuteur à ses thèses. Il croit en la force de la parole donnée. Ses passions? Le golf et (voir plus haut) les échecs. Deux «sports» qu'il pratique quand ses fonctions de président (du groupe Défi, de Canal Plus TVCF, de Weekers Parteners) ou d'administrateur (de la RMB, de Dimanche matin, de Incom,...) lui en laissent le loisir.

C.S.

Appelé à la rescousse par Daniel Weekers quelques semaines après le lancement assuré par Jacques Simon (le premier directeur général qui avait dû essuyer les premiers plâtres), Jean-Claude Paris a déboulé à Bruxelles, armé d'un passé de professionnel de la télé, en France. Né en 1948, cet économiste a d'abord resserré les boulons de Canal + TVCF. Son prédécesseur n'avait pas su négocier avec la fédération belge de football. Lui, bien. C'est lui aussi qui a imprimé une colonne vertébrale à la programmation.

La carrière de Jean-Claude Paris débuta alors qu'il était encore étudiant: il s'occupait de la revue de presse à l'ORTF. Une fois mon diplôme en poche, je ne suis plus reparti de la télé. Il a toutefois commencé réellement comme journaliste radio. En 1973, il passe à la deuxième chaîne pour travailler avec Jean-Marie Cavada au service politique. Il saute ensuite d'une chaîne à l'autre au gré des opportunités: rédacteur en chef de FR3 en 1980, on le retrouve en 1982 comme correspondant permanent de TF1 à Bonn, avant d'être, en 1985, le correspondant aux États-Unis d'Antenne 2.

Arrivé trois mois avant le lancement de la première émission, Alain Deneef, Solvayman juriste, a commencé sa «carrière Canal» comme directeur du développement avant d'être nommé directeur général adjoint. Parlant l'anglais et le néerlandais (il est officier de réserve dans une unité flamande), ce jeune loup aux dents longues a saisi une opportunité de carrière qu'il jugeait répondre davantage à ses ambitions.

Comme il connaissait beaucoup de monde (son père travaille dans la pub), il atterrit naturellement chez Daniel Weekers. Aujourd'hui, ce surdoué de 32 ans s'occupe de tout ce qui ne concerne pas directement le programme. Il aime le parler vrai, mais n'apprécie que modérément une trop grande publicité faite autour de ses travers. S'il ne vous écoute pas, c'est qu'il pense à autre chose ou que vous-même, vous ne pensez pas assez vite. Porte-parole du groupe Coudenberg, président des Anciens du Collège Saint-Michel, ce célibataire (pas endurci, souligne-t-il) estime, à l'instar de Jean-Louis Beffa, le patron de Saint-Gobain qu'il faut avoir trois vies (familiale, professionnelle et sociale).

De 1984 à aujourd'hui: huit années de chaîne cryptée

Fin 1984: comme le souligne Merry Hermanus dans son ouvrage «Tempêtes sur l'audiovisuel» (éditions du Perron), alors que Canal Plus France diffuse sa première émission le 3 novembre, André Rousselet rencontre Philippe Moureaux, ministre-président de la Communauté française. Un premier montage de chaîne à péage est envisagé. À la RTBF, Robert Stéphane et Claude Laffineuse sont chargés de suivre le projet: ils étudient, entre autres, l'introduction éventuelle et la mise au point de décodeurs. Le projet reste ainsi dans les tiroirs durant plusieurs années, à la faveur d'un changement de majorité politique au sein de l'exécutif de la Communauté française;

Décembre 1985: création de la société «FilmNet» pour l'exploitation et la gestion de production audiovisuelle par la voie de la TV payante;

17 juillet 1987: décret sur l'audiovisuel pris par l'exécutif de la Communauté française qui énonce, entre autres, le principe d'une télévision à péage;

Début 1988: le conseil supérieur de l'audiovisuel (conseil consultatif) reçoit diverses demandes d'autorisation de chaînes à péage, dont FilmNet, Canal Plus et TV Club. Ce dernier projet est porté par des milieux culturels et financiers belges (Albert Szyper, Cinélibre, Maurice Sendrowicz, Michel Lussan...) avec l'appui de Robert Maxwell, le magnat de la presse britannique;

30 mai 1988: choix officiel de Canal Plus Belgique, comme chaîne à péage de la Communauté française;

20 juillet 1988: Modification du décret sur l'audiovisuel pris un an auparavant. Ce nouveau décret prévoit notamment l'association de la RTBF à des partenaires privés en vue de participer à la création d'entreprises ou de prendre des participations au capital d'entreprises existantes dont l'objet est la fourniture de services de télévision payants;

10 août 1988: arrêté de l'exécutif de la Communauté française établissant le cahier des charges des organismes de télévision payante en Communauté française et fixant les modalités de paiement pour la réception des programmes;

26 août 1988: constitution de Canal Plus Télévision de la Communauté française (TVCF), société anonyme dont le capital est réparti entre Canal Plus France(33 %), la RTBF(33 %), Synerfi (filiale de la Société générale à hauteur de 16,6 %) et Deficom/LBO à hauteur de 16,6 %. Daniel Weekers, président de Defi, devient président de Canal Plus TVCF;

12 octobre 1988: constitution de la société d'achats de droits de programmes associant Canal Plus (qui détient 49 % du capital) et la RTBF (qui en détient 51 %). Nom de cette société: «Centre Ciné TV-CCT». Son objet: acheter, à l'usage des deux chaînes, des films et des programmes de télévision sur le marché international. Directeur: Georges Jetter;

3 février 1989: signature de l'autorisation et de la convention déterminant les obligations de Canal Plus TVCF à l'égard du secteur audio-visuel de la commauté française;

3 avril 1989: Canal Plus TVCF s'installe dans ses locaux au 656, chaussée de Louvain, à Bruxelles (il s'agit d'un ancien dépôt de trams, appartenant à la société régionale de développement bruxellois);

16 mai 1989: Canal Plus TVCF passe commande à la firme Philips de 150.000 décodeurs multi-canaux, susceptibles de décoder d'autres chaînes ou d'autres services spéciaux;

21 juin 1989: autorisation accordée par l'exécutif de la Communauté française à Canal J, chaîne à péage destinée aux jeunes téléspectateurs, de diffuser ses programmes sur le câble;

27 septembre 1989: une date symbolique - celle de la fête de la Communauté française - pour le lancement des émissions de Canal Plus, en Communauté française;

6 octobre 1989: demande d'agrément introduite auprès de la Communauté flamande qui, le 11 juillet 1991, prend une décision négative;

31 décembre 1989: après des débuts difficiles (le décodeur accuse certaines faiblesses, le cocktail de programmes est loin d'être au point et une bonne partie du management est «débarqué»), la chaîne cryptée compte 15.000 abonnés. Jean-Claude Paris, homme de télévision, est appelé à la rescousse;

12 mars 1990: Canal Plus TVCF devient la première chaîne de la Communauté française à émettre 24 heures sur 24. À noter qu'en France, Canal Plus interrompt ses émissions pendant la nuit;

16 septembre 1991: introduction d'un recours au Conseil d'État en annulation de la décision de l'exécutif flamand (procédure en cours);

31 décembre 1991: Canal Plus compte 77.000 abonnés. Durant ces derniers mois, le groupe Canal Plus envisage de racheter FilmNet aux Suédois de Esselte. Ce sera Richmond qui un peu plus tard soufflera la chaîne à péage scandinave aux Français;

Fin mai 1992: les deux chaînes à péage FilmNet et Canal Plus signent un accord de coopération stratégique et technique à long terme. Les deux chaînes cryptées ne se feront plus concurrence et, en outre, FilmNet peut diffuser les matches de football de première division produits par Canal Plus;

24 novembre 1992: Canal Plus fête son 100.000e abonné et vise l'équilibre en 1993. Sa dette cumulée atteint 1,5 milliard de francs. La chaîne cryptée étudie la possibilité de commercialiser un bouquet de chaînes thématiques, à savoir Canal J et Jimmy (pour enfants et adolescents), Ciné cinéfil et Ciné cinémas ainsi que Planète (documentaires).

DOSSIER (suite)

Une «success story» qui nous vient de l'Hexagone

A l'époque, je n'avais pas trouvé de partenaires financiers en France. Il y eut même une demande de commission d'enquête. Simple constat, sans état d'âme. Aujourd'hui, huit ans après ces péripéties qui auraient pu faire avorter le projet de chaîne cryptée, André Rousselet, 70 ans, celui que tout le monde, à Canal Plus, appelle respectueusement «président», savoure la plus grande réussite médiatique française des années quatre-vingt. Les Cassandre (dont bon nombre d'analystes financiers) qui prédisaient un échec cuisant à l'ami et ancien directeur de cabinet de François Mitterrand ne peuvent que se mordre les poings, masquer leur regard envieux et monter en mayonnaise les quelques zones d'ombre d'une entreprise qui ne cache pas son triomphe. À l'âge où d'aucuns savourent leur retraite, André Rousselet continue à se battre pour que son entreprise, dont personne ne voulait et qu'il a bien dû présider (faute de pouvoir, durant la cohabitation, rester à la tête de Havas), devienne un véritable empire audiovisuel international.

Il suffit de juger: pour l'exercice 1991, Canal Plus représente un chiffre d'affaires total consolidé de 6,998 milliards de FF (42 milliards de FB) et un bénéfice net consolidé de 1,081 milliard de FF (6,5 milliards de FB). Soit 14 % de rentabilité nette. Avec un peu plus de 750 salariés, la performance ne peut que faire baver d'envie les professionnels des médias. Avec ses 3,6 millions d'abonnés dans l'Hexagone (et un taux de réabonnement qui frise les 96 %), la chaîne cryptée peut voir venir et se reposer des premières années noires qui ont failli ne jamais voir naître le projet, tant les chicanes étaient d'importance: mauvais fonctionnement des décodeurs, difficultés à trouver le bon rythme et le cocktail «gagnant» d'émissions, opposition larvée même parmi les proches de Mitterrand.

LE CADEAU DE NOËL

À OFFRIR AUX FRANÇAIS

Certes, André Rousselet a l'appui de «Dieu», mais à l'époque (on est en 1983) le PS, comme le rappellent Marie-Ève Chamard et Philippe Kieffer dans leur ouvrage «La télé, dix ans d'histoires secrètes» (1), est toujours aussi opposé au principe antidémocratique du péage. Et Jack Lang multiplie les lettres «inquiètes» à l'adresse du président de la République au nom de la création et du cinéma français. Heureusement pour Rousselet, François Mitterrand est pour. Et puis, il y a une autre donne très politique et conjoncturelle. La France socialiste de 1983 a la gueule de bois. Comme l'écrivent les deux auteurs: Le poids de la rigueur et des mesures d'austérité décidées en mars est si fort que la quatrième chaîne est pratiquement la seule oasis politique du pouvoir. Canal Plus sera, en quelque sorte, le cadeau de Noël que le pouvoir offrira aux Français... en 1984. Au printemps 1984, se retrouvent dans le tour de table - très institutionnel - de Canal Plus: Havas (qui a souscrit 45 % du capital initial fixé à 150 millions de FF, soit un peu moins d'un milliard de FB), un pool de banques avec la Société générale (20 %), la Compagnie générale des eaux (15 %), le promoteur immobilier Merlin et deux compagnies d'assurances dont la GMF (garantie mutuelle des fonctionnaires). Mais avant le lancement de Canal Plus (le 4 novembre 1984), André Rousselet traversera encore bien des difficultés. Comme le juge l'ancien directeur de la Prospective et du Développement à Havas, Antoine Lefébure dans un ouvrage qui vient de sortir de presse et intitulé tout simplement «Havas» (2), entre mai et juillet 1984, André Rousselet est au bord du gouffre. Les directeurs et les cadres supérieurs du groupe (ndlr: de Havas), note Antoine Lefébure, ne trouvent pas de mots assez durs pour faire remarquer que Rousselet fait supporter au groupe un risque financier qui dépasse le milliard de francs (ndlr: plus de six milliards de FB), qu'il ne s'agit pas de son argent mais d'un bien accumulé par des années de gestion de «père de famille». Et parallèlement: la chaîne à péage subit une campagne de presse féroce qui met en évidence les difficultés du lancement, annonce l'impossibilité de l'équilibre financier et réclame que Canal Plus soit remplacé par une télévision privée classique.

Aujourd'hui, cette page d'histoire est oubliée. Presque comme si les difficultés d'alors n'avaient jamais existé. De son luxueux bureau décliné en noir, gris et blanc, sobrement décoré de superbes oeuvres contemporaines (André Rousselet a géré autrefois une galerie d'art), installé dans le nouvel immeuble tout blanc le long du quai André Citroën à Paris, le patron de Canal Plus savoure sa puissance. Celui qui a redressé la compagnie de taxis G7 est un homme d'affaires avisé. Il l'a prouvé. Sa chaîne - la deuxième chaîne cryptée au monde en termes de chiffres d'affaires, mais la première en termes de rentabilité - est un modèle: populaire sans tomber dans la médiocrité, créative sans être décalée, commerciale sans virer dans le populisme. L'image élitiste des débuts s'est infléchie pour faire place au cocktail «sports -cinéma - émissions liant le tout», consolidé par une équipe d'une solidité à toute épreuve: l'intelligent Pierre Lescure, numéro deux efficace; le créatif Albert Mathieu, concepteur de la chaîne; l'organisé Alain de Greef, le patron des programmes. Résultat: un million d'abonnés à la mi- 1986, deux millions un an et demi plus tard en novembre 1987 au moment de l'introduction en Bourse, trois millions en décembre 1990. Aujourd'hui, sa capitalisation boursière est supérieure à celle de son principal actionnaire Havas. La répartition de son capital (environ 405 millions de FF à l'issue du premier semestre de cette année, soit 2,5 milliards de FB) à la mi- 1992 était la suivante: 23,9 % à Havas, 20,7 % à la Générale des eaux, 6,6 % à la Caisse des dépôts, 5,1 % à la Société générale; 1,9 % à L'Oréal, 2,4 % à la BNP, 2,1 % au groupe CCF, 5,7 % aux salariés et le reste (31,6 %) dans le public.

UNE OCCUPATION TOTALE

SUR TOUS LES TERRAINS

Le matelas financier se trouve conforté, au fil des mois, par la volonté du «président» de diversifier son groupe, mais, comme le souligne Sylvie Ruggieri, directrice de la Communication, tout notre développement s'articule autour de la télévision à péage. D'où les investissements industriels, les implantations à l'étranger, les prises de participation dans le club de football Paris Saint-Germain ou dans Com Dev (filiale du câble de la Caisse des dépôts), les accords de coproduction du Studio Canal Plus avec Time Warner, Universal Pictures,..., l'acquisition de 15 % de MCM Euromusique.

Cette course n'est toutefois pas un parcours sans faute: la chaîne cryptée a essuyé un échec en Grande-Bretagne (Canal Plus est entrée dans le capital de TV South... qui a perdu sa concession), elle s'est vu souffler (par Richmond) la chaîne à péage FilmNet qu'elle convoitait, tandis que sa filiale américaine de production cinématographique Carolco (à hauteur de 12 %, via Studio Canal Plus), productrice entre autres de Rambo et de Terminator, terminait l'année 1991 en accusant une perte de 265 millions de dollars. Pire: en septembre dernier, Studio Canal Plus annonçait 55 millions de francs de pertes exceptionnelles aux États-Unis. De quoi émouvoir la bourse parisienne: le lundi 21 septembre, le titre Canal Plus perdait 16 % en une seule séance. Simple incident de parcours, juge-t-on chez Canal Plus où l'on maintient le cap. Mais cela prouve que chaque médaille a son revers!

CHRISTINE SIMON

(1) «La télé. Dix ans d'histoires secrètes», par Marie-Ève Chamard et Philippe Kieffer, éditions Flammarion.

(2) «Havas», par Antoine Lefébure, éditions Hachette.

L'avenir, selon Rousselet

Les obsessions de Rousselet: être présent partout où Canal + a des chances de se développer. D'où ses investissements industriels, cinématographiques et sportifs.

D'où aussi sa diversification de l'offre de chaînes thématiques: depuis le 14 novembre, Canal + diffuse sept chaînes thématiques via le satellite Telecom 2. Soit Canal J, Canal Jimmy, Planète, Ciné cinéfil et Ciné cinémas, lesquelles devraient arriver sur le câble belge, contrairement à MCM et TV sports.

Rousselet qui affirme que le D2 Mac est mort se tourne vers la télévision numérique. Le compromis signé, en septembre, avec le gouvernement français sur l'utilisation des canaux du satellite Telecom 2A ne l'a pas fait taire: Plus on va s'enfermer dans la haute définition analogique, plus on va laisser les étrangers faire de la France une terre de colonisation pour la télévision numérique. En octobre, il signait un accord de partenariat avec Rupert Murdoch, le magnat australien qui contrôle en Europe la chaîne à péage Sky News. Objectif? Développer de nouveaux services de télévision, dont le fameux «Pay per view» (paiement à la séance) qui prendront appui sur les technologies futures de transmission par satellite, de compression numérique et de cryptage.