Capitale culturelle : des Liégeois défient mons

WYNANTS,JEAN-MARIE; MOREL,PIERRE; SAINTGHISLAIN,VALERY; JENNOTTE,ALAIN

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Mardi 18 novembre 2008

Les 19.000 signatures liégeoises pour le titre de capitale européenne de la culture mènent à une consultation populaire. Mons ne s’en émeut pas.

Les promoteurs d’une candidature liégeoise au titre de capitale européenne de la culture en 2015 ont rassemblé les 19.000 signatures qui les autorisent à demander au pouvoir communal l’organisation d’une consultation de la population dans sa totalité. Willy Demeyer, le bourgmestre PS de Liège, est prêt à organiser cette « votation », comme disent les Suisses.

Mais le maïeur liégeois reste ferme sur les principes : pas question de partir à l’assaut de la seule candidature wallonne officielle, celle de la ville de Mons chère à Elio Di Rupo, président du PS. Il privilégie le respect de l’accord politique qui a abouti à la désignation de Mons, et la solidarité wallonne qui doit jouer pour transformer la candidature en succès dans sept ans.

P.2 liège : place à la

consultation populaire

P.3 mons : « 2015, je veux

y croire »

P.3 capitale européenne de la culture, c’est quoi

en fait ?

P.20 L’édito : « mons-

Liège : le péché originel »

Pour Liège

- une véritable dimension de « grande ville »

– la réflexion et la mobilisation d’acteurs culturels

– des institutions culturelles prestigieuses

– une situation idéale entre Aix-la-Chapelle, Maastricht, Limbourg…

Pour mons

- le titre de « capitale culturelle de la Wallonie »

– l’autorité d’Elio Di Rupo

– un triple classement au patrimoine de l’Unesco

– des outils culturels remis à neuf : musée, théâtre…

– l’exemple lillois

– des longueurs d’avance

Culture Mons 2015 n’a pas encore de rival wallon Liège renâcle à se poser en capitale culturelle Malgré une lame de fond populaire, Liège refuse de remettre en cause les accords politiques qui ont adoubé Mons.

En 2013, Marseille sera pour un an capitale culturelle de l’Europe, au terme d’une confrontation stimulante avec trois autres villes hexagonales. Et pour décrocher le titre en 2016, onze cités ibériques rivalisent déjà de créativité. Mais les treize experts (sept européens et six belges) qui choisiront la ville belge pour 2015 n’auront pas autant de dossiers à éplucher : une mécanique politique aux boulons bien serrés s’applique, depuis quatre ans, à s’assurer qu’une seule ville francophone – Mons – sera candidate.

Certes, Malines n’a pas officiellement renoncé à soumettre un dossier. Mais après deux autres capitales flamandes, Anvers, en 1993 et Bruges, en 2002, la culture du compromis à la belge plaide pour qu’une ville francophone soit retenue pour 2015.

Le coup de force qui empoisonne tout le dossier, c’est un accord politique, bétonné en 2004 par la ville de Mons et son bourgmestre, Elio Di Rupo (PS) avec le gouvernement de la Communauté française. Il a fait à l’époque l’objet d’un large consensus politique PS-MR-Ecolo, et le CDH ne l’a pas remis en cause dans l’actuelle majorité.

Seul détail gênant, Mons a été adoubé alors même que l’appel à candidature européen n’était pas lancé et que la sélection ultime n’est pas du ressort de la Belgique mais du Parlement européen. Et cette décision prise dans l’ombre feutrée des cabinets fait aujourd’hui grincer les dents liégeoises, où un collectif populaire, dépassant largement les milieux culturels, joue crânement sa chance et réclame du pouvoir politique qu’il rebatte les cartes, à l’instar de ce qui se passe partout ailleurs en Europe.

De quoi semer une certaine panique au sein des états-majors politiques wallons, où l’on doutait tellement peu d’une remise en question de la candidature de Mons que la Communauté française et la Région wallonne ont déjà versé 2,75 millions d’euros dans une tirelire gérée par une fondation montoise, pour permettre à la ville de se préparer à l’échéance 2015. « Ce n’est qu’un début assure le porte-parole de Fadila Laanan, Pascal Sac. Dans les années qui viennent, cet effort de thésaurisation doit se poursuivre en fonction des possibilités budgétaires. À condition que Mons soit retenu, sans quoi cet argent reviendra à la Communauté française ». Au cabinet Laanan, on assure que la fondation n’a puisé dans cette cagnotte que de façon superficielle, pour assurer ses frais de fonctionnement et de communication.

À ces montants régionaux s’ajouteront près de neuf millions, investis par la ville de Mons et la province du Hainaut plus des aides européennes et privées qui devraient permettre d’atteindre un budget total estimé à plus de 60 millions d’euros.

Une candidature unique imposée arbitrairement pour sa ville par un Elio Di Rupo, à l’époque au faîte de son influence politique ? L’affaire n’est pas si simple. « Le choix historique de décentraliser la culture a Mons est une décision déjà ancienne de la Communauté française et la ville n’avait pas vraiment bénéficié des investissements nécessaires pour soutenir ce statut », plaide le cabinet de Fadila Laanan. Qui n’a pas manqué une occasion de souligner, ces derniers mois, que les pouvoirs publics ont injecté des dizaines de millions d’euros à Liège, depuis cinq ans, pour financer des infrastructures culturelles telles que musées, cinémas, théâtres ou salles de concert. « Si l’on fait le décompte de ce que chaque ville a obtenu, on réalisera que Liège a vraiment reçu beaucoup de sous », note un responsable politique francophone.

Tous les acteurs culturels principautaires ne se sont d’ailleurs pas ralliés au projet de candidature liégeoise. « En tant qu’association, nous ne sommes pas signataire de l’appel, explique Jean-Marie Hermand, l’un des responsables des Grignoux, une ASBL socioculturelle qui gère huit salles de cinéma d’art et essai à Liège. Une grosse dépense ponctuelle pour mettre le titre de capitale à son chapeau est-elle vraiment justifiée ? D’autant qu’on réclame une consultation populaire pour que Liège soit candidate mais qu’aucun projet concret n’est sur la table. Nous privilégions des démarches plus associatives car ce n’est pas vraiment le rôle d’une ville d’être un acteur culturel ».

« Liège a beaucoup investi dans ses musées ces dernières années, comme le Grand Curtius, le musée de la Vie wallonne ou le futur complexe Boverie, note pour sa part André Gob, professeur de muséologie à l’université de Liège. Cela requiert beaucoup d’argent et d’énergie et il vaut mieux faire fonctionner correctement ce qui vient d’être créé plutôt que de se lancer dans de nouveaux projets ». Le directeur du Théâtre de la Place, Serge Rangoni, voudrait quant à lui ouvrir le jeu à des partenariats régionaux « Mons s’est déclarée très tôt mais si cette ville veut jouer un rôle de phare culturel, elle ne pourra le faire seule. Se concurrencer entre francophones ne me paraît pas du tout une bonne chose ».

Un risque de confrontation sous-régionaliste que récuse fermement le collectif Liège 2015, à l’initiative du projet de candidature liégeoise. « Il faut inverser la façon dont on pose le débat du sous-régionalisme, lance l’un de ses animateurs, François Schreuer. Vouloir créer les conditions d’un débat public à Liège n’est en rien déclarer la guerre à Mons. Le sous-régionalisme, c’est plutôt vouloir égaliser toutes les villes wallonnes par le bas, là où il faudrait acter qu’il n’y a que deux noyaux urbains, en Communauté française, Liège et Charleroi. Il est indispensable d’y réinvestir massivement car c’est là que vont se cristalliser les enjeux prioritaires en matière de culture, tout comme pour d’autres domaines comme la mobilité ou la lutte contre la précarité ».

Mais cette lame de fond liégeoise n’arrive-t-elle pas trop tard alors que Mons peaufine son dossier depuis quatre ans ? « Certainement pas, martèle Liège 2015. La consultation pourrait être organisée d’ici la mi-janvier. Si le résultat est positif, il restera un bon mois pour remplir un simple formulaire administratif de quinze pages. Liège aura alors plus d’un an pour préparer un vrai dossier de candidature ».

Mais pour bien des voix qui ont rejoint Liège 2015, l’ambition de décrocher le titre de capitale culturelle semble presque secondaire. « Savoir si Liège ferait une meilleure capitale de la culture que Mons m’est totalement indifférent, lâche le cinéaste Bouli Lanners. Ce qui m’insupporte, en revanche, c’est le poids omniprésent des baronnies, des diktats politiques et des décisions qui sont prises en chambre avant toute forme de débat public ».

P.20 l’édito

Liège Que vive la consultation

Jusqu’au bout, les promoteurs d’une candidature liégeoise pour 2015 ont espéré faire craquer le bourgmestre de Liège. Le forcer à constater le large soutien populaire au processus, avant les 19.000 signatures requises. Le pousser à se passer de la consultation populaire. L’obliger à porter la candidature de sa ville.

C’est mal connaître Willy Demeyer (PS). Un homme tenace sous ses dehors de bon nounours. Depuis le vote, en mai dernier, de refus de la candidature au conseil communal, majorité PS-CDH contre opposition MR-Ecolo, la position du collège n’a pas varié d’un iota. Elle a un maître mot : la solidarité wallonne.

« Je n’ai jamais douté du soutien populaire que recueillerait l’initiative Liège 2015, parce que je connais les Liégeois, souligne le mayeur. Mais je demande à la population de comprendre qu’à l’époque de la décision, Liège n’était pas en état de se déclarer candidate. Je suis devenu bourgmestre d’une ville qui avait 200 milliards de francs belges (NDLR : 5 milliards d’euros) de dette consolidée ! Pour en sortir, nous avons bénéficié de fonds structurels, d’investissements publics pour notre économie, de la reprise de notre dette. Sans oublier le soutien à nos grands acteurs culturels : Opéra royal de Wallonie, Orchestre philharmonique, Centre d’art dramatique de la Communauté française. N’oublions pas que quand nous étions au plus mal, ils étaient nombreux à les lorgner, ceux-là ! Alors, c’est vrai, Liège est aujourd’hui en état de revendiquer la capitale culturelle. Mais c’est grâce à la solidarité des autres. On ne peut pas, nous, la briser aujourd’hui. »

Mais le respect des accords politiques et la solidarité wallonne, ce sont des arguments d’un poids relatif pour les Liégeois, ces indécrottables « Tchantchès » frondeurs et têtus, fiers de leur ville parfois jusqu’à l’excès. Le fait qu’il s’en soit trouvé 19.000, sur le seul territoire communal (alors que partout en banlieue, on se déclare « Liégeois »), pour réclamer la consultation populaire, en est une flamboyante illustration.

Une consultation, deux projets

Utopique il y a trois mois à peine, la consultation populaire est donc aujourd’hui probable. En bon « légaliste », Willy Demeyer ne s’y dérobera pas. Mais il entend que la question qui sera posée soit une alternative.

« Nous n’allons pas en faire un “pour ou contre Liège 2015”, mais le mettre en balance avec nos projets : une exposition internationale d’envergure en 2017, un Forum des Cultures un peu avant, le nouveau statut de métropole culturelle (NDLR : Le Soir du 13 novembre), et le développement à Liège d’un pôle d’art moderne et contemporain. Un dernier projet que nous avons toujours porté, dans le programme du PS, dans notre projet de ville. Le mouvement Liège 2015 nous a simplement un peu pris de vitesse. Finalement, tout ce qui nous différencie d’eux, c’est le moment et la nature de l’événement culturel de grande ampleur à venir. »

Combien coûterait une consultation populaire et dans quel délai pourrait-on l’organiser ? Le bourgmestre n’en sait rien : « Ce serait une première à Liège, rappelle-t-il. Mais je l’ai toujours dit : je suis un légaliste, et s’ils ont le nombre requis de signatures valables, nous l’organiserons. Combien cela coûtera, peu importe : la démocratie a un coût, mais elle n’a pas de prix. »

Reste que l’entêtement des porteurs du projet Liège 2015 ne fait plus rire grand monde au PS liégeois, où l’on brandit de plus en plus souvent le spectre de la « récupération politique » : « Ce mouvement est devenu clairement antisocialiste », estime Willy Demeyer. Un raccourci un peu simpliste, assurément.

Mons « 2015, je veux y croire »

Dans les rues du chef-lieu hainuyer, la candidature montoise ne s’affiche pas. Pas encore. Elle n’est pas non plus le sujet de conversation numéro un aux terrasses des bistrots de la Grand-Place. Ou si on en parle, c’est généralement avec des commentaires peu élogieux (mais véridiques) du type : « Combien ça va encore coûter ce Machin pompeux et élitiste à la gloire du bourgmestre ? N’y a-t-il pas plus urgent comme l’état des trottoirs ou la baisse du pouvoir d’achat ? » Voilà pourtant plus de cinq ans que Mons s’est lancée dans la course au titre de capitale européenne de la culture. Mais à la différence de Liège, l’idée est venue du sommet de la pyramide, du pouvoir politique, pour ne pas dire du seul mayeur Elio Di Rupo.

La candidature n’a pas encore contaminé toutes les strates de la population locale. « Au départ, insiste Marie Noble, l’adjointe du commissaire Yves Vasseur, la volonté était de demeurer discret, de ne pas faire d’effets d’annonce pour éviter de gaspiller nos cartouches trop tôt et un essoufflement de la candidature. 2015, c’est proche et, en même temps, ce n’est pas demain. » La petite équipe (trois personnes actuellement dont le commissaire, une adjointe et une secrétaire) est épaulée par un « think tank » dans lequel cogitent des pointures comme Franco Dragone, Jean-Paul Dessy, Laurent Busine ou Didier Fusilier, la cheville ouvrière de Lille 2004. Ces « fidèles » et d’autres, davantage lié au sérail PS, ont œuvré à l’abri des projecteurs, pour mettre toutes les chances du côté montois. Désormais, alors que le dossier avance bien (il sera déposé le 1er mars 2009 et donnera lieu à une grande fête, promet-on), on se rend compte en interne qu’il est temps de partir à la conquête du public.

« Après avoir travaillé en profondeur sur un premier cercle, constitué des employés communaux, des enseignants et de nos 3.670 ambassadeurs, le moment est venu d’expliquer au grand public l’importance d’une telle candidature, pas seulement sur un plan culturel, mais surtout d’un point de vue socio-économique », explique Marie Noble. Une grande campagne de « com » va donc débuter sous peu. Le stand mobile « Mons 2015, j’y crois ! » va notamment écumer les événements et les lieux culturels de la région et d’ailleurs. Ses petites mains y distribueront le merchandising habituel (badges, flyers, tee-shirts) mais aussi, et surtout, y présenteront les enjeux de la candidature montoise.

Et le discours se voudra très pédagogue. Les brochures vont tenter de répondre simplement aux dix questions les plus courantes que se poserait l’homme de la rue. Et notamment celle du coût. Se fiant à l’exemple lillois, les organisateurs expliqueront qu’« une opération réussie rapporte 6 euros à la Ville pour chaque euro investi » et que, dès lors, « pour 3 millions investis par la Ville, c’est environ 360 millions qui lui reviendront sous différentes formes ». Les infrastructures culturelles nécessaires au projet ont-elles déjà coûté à la Ville ? « Non, répond-on au citoyen lambda. Ces infrastructures (théâtre du Manège, Bam ou futur palais des Congrès) ont été financées avec l’aide de la Communauté française, de la Région et de l’Europe. »

Il restera à persuader le milieu associatif montois, toujours très réticent face à la mainmise du politique sur le culturel. Les contributions de soutien des internautes sont encore rares sur le site web (www.mons2015.org) qui égrène le décompte jusqu’au 1er janvier 2015 : une dizaine de projets seulement ont été soumis en ligne jusqu’ici. L’associatif se méfie. ASAS (pour « Association d’Associations et d’Artistes »), qui vient ainsi de voir le jour, est dubitative, échaudée par l’expérience d’une Maison Folie qu’elle considère cadenassée par le Manège… principal artisan de la candidature montoise.

Capitale culturelle, miroir aux alouettes

Etre Capitale européenne de la culture, pour quoi faire ? Depuis la création de ce concept, en 1985, à l’initiative de Melina Mercouri, alors ministre grecque de la culture, on ne cesse de se poser la question.

Qui se souvient qu’Athènes, Florence, Amsterdam, Berlin, Paris… portèrent ce titre ? Et Graz, Stockhom ou Stavanger cette année ? Glasgow reste la première et une des rares vraies réussites. En 1990, sous la houlette de l’intendant Robert Palmer, Glasgow réussit à attirer l’attention du public européen tout en redynamisant l’activité artistique de la cité et en fédérant la population et les artistes autour d’un projet porteur d’avenir. Chez nous, en 1993, Anvers est une réussite relative. Bon nombre d’artistes du cru se plaignent alors des investissements massifs dans l’infrastructure qui risquent de grever les moyens accordés aux créateurs.

Bruxelles 2000, pourtant porté par le même Robert Palmer qu’à Glasgow, sera également une demi-réussite. Ce fut l’occasion pour artistes et institutions de se fédérer dans divers mouvements comme le Réseau des Arts. Mais les lieux réhabilités pour l’occasion sont retombés dans l’anonymat. En 2002, Bruges attirera les foules et proposera un programme novateur pour une ville connue pour son passé. Depuis, en dehors du Concertgebouw, elle ne brille plus guère par sa modernité.

Entretemps, les villes se sont succédé (Luxembourg, Thessalonique, Weimar, Avignon, Saint Jacques de Compostelle, Cracovie, Rotterdam, Patras…) dans l’indifférence générale du reste de l’Europe. Curieux pour un programme censé favoriser les échanges et l’ouverture à la culture des autres.

L’exception, mais elle est de taille, reste Lille 2004. Nantie d’un très solide budget, du soutien total des responsables politiques lillois, et cornaquée par l’hyperactif Didier Fusillier, Lille 2004 a réussi à être une succession d’événements de haut niveau dans tous les secteurs, un énorme succès populaire et une occasion unique de donner à des espaces oubliés une nouvelle vocation culturelle. Mais sa plus grande réussite reste d’avoir su transformer l’essai en perpétuant cette dynamique à travers de multiples activités et en continuant à faire vivre la majorité des lieux réhabilités pour l’occasion.

A l’heure du choix pour 2015, il s’agira d’avoir tout cela en tête pour éviter de transformer les grands espoirs actuels en une terrible désillusion.