Carla Del Ponte passe aux aveux et accuse

BRAECKMAN,COLETTE

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Vendredi 30 octobre 2009

Justice internationale Les Mémoires de l’ex-procureur du TPI bousculent, dérangent, mais permettent de mieux comprendre

Elle reconnaît qu’elle peut être bourrue, obstinée, que son franc-parler peut être redoutable. Et elle en paie le prix : après avoir été procureur du Tribunal pénal international pour le Rwanda et du Tribunal pénal international pour l’ex Yougoslavie, la Suissesse Carla Del Ponte se retrouve ambassadrice de son pays en Argentine.

Serait-elle « punie » pour avoir enfreint la règle du silence et publié une autobiographie dérangeante, dans laquelle elle décrit les pressions subies pour qu’elle se taise ou pour qu’elle déplace les projecteurs ? Ou l’aurait-on éloignée parce qu’elle a pris au sérieux un mandat qui l’obligeait à lutter contre l’impunité, quitte à défier les raisons d’Etat ? Enfin traduit en français, l’ouvrage se lit comme un thriller : il raconte le parcours hors du commun de cette femme, d’abord connue pour avoir lutté contre le crime organisé en Suisse et en Italie et qui se retrouve « à cheval » entre l’Afrique centrale et les Balkans.

Au Rwanda, Carla del Ponte s’attache à remplir les deux volets de son mandat : mettre en jugement les principaux responsables du génocide et enquêter sur les crimes et assassinats commis par le FPR – Front patriotique rwandais. La juge place ces deux tâches sur le même plan, sans prendre en compte la spécificité du génocide. Au contraire, Carla del Ponte s’attache à entendre « une version de la tragédie rwandaise vue par l’autre camp ».

A la lire on comprend mieux pourquoi les relations entre le tribunal et Kigali connurent de si fréquents orages : non seulement le Procureur tenait absolument à enquêter sur des crimes commis par les officiers de l’Armée patriotique rwandaise, « la milice de Kagame », mais surtout elle collabora avec le juge français Bruguière. En guise de représailles, Kigali à plusieurs reprises empêcha le voyage à Arusha de victimes et de témoins.

Dans les Balkans aussi, son obstination à rechercher la vérité sur les crimes commis par tous les camps en présence lui valut bien des déboires. Le chapitre consacré au Kosovo est particulièrement révélateur : informé de trafics d’organes prélevés sur des prisonniers serbes par les milices albanaises de l’UCK, le Bureau du Procureur se heurte à des témoins terrorisés, tandis que les responsables de la force militaire Kfor et de la Mission onusienne Minuk craignent pour leur vie. Quant aux Serbes, malgré les révélations sur Srebrenica et le refus de livrer le général Mladic, les Etats-Unis décident d’admettre la Serbie au sein du Partenariat pour la paix tandis que l’Union européenne se dirige vers un accord de stabilisation et d’association.

Les souvenirs, souvent amers, de Carla Del Ponte démontrent avant tout que, lorsqu’un juge fait de la lutte contre l’impunité un absolu, les Etats le brisent…

Carla Del Ponte, La traque, les criminels de guerre et moi, autobiographie, Editions Héloïse d’Ormesson, 649 pages, 25 euros.