Caroline Lamarche mystique de la création

MERTENS,PIERRE

Page 10

Mercredi 23 février 2000

Caroline Lamarche mystique de la création

Enfant, la narratrice a aimé, en Espagne, un guide de montagne qui pressentait, entre autres, le passage des ours. Au terme du récit, nous apprenons que Mariuca, la fille de celui-ci, s'est tuée, à quinze ans, en chevauchant sa moto, lancée à pleine puissance contre un mur d'étable.

Nous aurons découvert entre-temps que l'héroïne (curieusement le mot convient parfaitement) s'est mariée, a eu deux filles et, en prime, un amant qu'elle n'aime plus. Mais, surtout, elle veut d'adonner à l'écriture et, pour s'y consumer, sans doute, forme le voeu de devenir chaste...

Elle rencontre un prêtre avec qui elle s'entretient de tout cela, en jouant du trouble qu'elle éprouve, de l'émoi qu'elle suscite. Elle a le sentiment que tout se ligue contre elle pour freiner l'épanouissement de sa vocation. Son ami curé lui propose de s'installer, aux heures où elle travaille, dans son presbytère. D'autres jeunes élus y cohabitent, qui nourrissent aussi des vocations particulières: un architecte, un chimiste, une psychologue.

La narratrice dit ne pas croire en Dieu, être une «mécréante». On n'est même pas forcé de la croire sur parole car rien ne ressemble autant au mysticisme qu'un autre mysticisme. Et ici, la confusion des sentiments est portée à son comble, une manière d'incandescence.

Un sur-moi particulièrement tracassier pèse sur cette aventure de tout son poids d'interdits et de dépassement de soi. On peut se sacrifier aussi et même surtout à ce pour quoi on est vraiment fait. Appelé.

Donc il ne s'agit pas d'un remake de «Léon Morin prêtre» de Béatrice Beck. Ni d'un texte bernanosien un tantinet revisité par Bataille... Et ce n'est que lointainement apparenté aux frères et soeurs en littérature que l'auteur s'accorde: Sylvia Plath, Kathleen Raine, Karen Blixen, Virginia Woolf, Kafka, Henry Miller... C'est du Lamarche pur sucre. Un peu moins compassionnel, un peu plus impitoyable que «Le jour du chien». Inhumain, trop humain.

La chair est tantôt triste, tantôt embrasée, c'est selon. Et l'auteur a sûrement lu beaucoup de livres... Il faut être, dans le meilleur sens du terme, «pourri de littérature» pour commettre un pareil bouquin.

Je ne crains pas de dire qu'a priori , rien de saurait m'être plus étranger que cette démarche si remarquablement incongrue et métaphysiquement rocambolesque... Pourquoi, in fine , me fascine-t-elle un peu, néanmoins?

Je me rappelle un propos de Nathalie Sarraute dans «L'ère du soupçon»: Il peut arriver que des individus isolés, inadaptés, solitaires, morbidement accrochés à leur enfance et repliés sur eux-mêmes, cultivent un goût plus ou moins conscient pour une certaine forme d'échec, parviennent, en s'abandonnant à une obsession en apparence inutile, à arracher et mettre au jour une parcelle de réalité encore inconnue. Leurs oeuvres qui cherchent à se dégager de tout ce qui est imposé, conventionnel et mort, pour se tourner vers ce qui est libre, sincère et vivant, seront forcément tôt ou tard des levains d'émancipation et de progrès.

Caroline Lamarche n'aurait donc pas de trop gros soucis à se faire?

PIERRE MERTENS

Caroline Lamarche, «L'ours», Gallimard, coll. Blanche , 143 pp.