Carte blanche Astrologie, sociologie et média

n.c.

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Jeudi 20 septembre 2001

Carte blanche Astrologie, sociologie et média

Dans cette page Forum et sous la plume de Caroline Gourdin, «Le Soir» posait voici quelques semaines une question angoissée et angoissante: Qui prédira la fin de l'affaire Teissier? Contrairement aux espoirs cosmiques d'aucuns, le soufflé n'est pas retombé: voici quelques jours, la sociologue nouvellement promue a eu l'honneur, durant trois longs quarts d'heure, de recevoir sur sa tête une pluie de missiles astronomiques dans l'émission «On ne peut pas plaire à tout le monde», sur France 3, excusez du peu. Mais de quoi s'agit-il, au fond?

Car, mes amis, quel tintamarre! Quoi, un aérolithe, brûlant messager des astres et du cosmos, va-t-il s'écraser sur notre terre, la fin du monde serait-elle proche? (...) La science immortelle aurait-elle cessé d'éclairer la raison? Nenni, vous n'y êtes pas. C'est bien plus grave, figurez-vous. Le microcosme académique français, ce «si petit monde» (David Lodge) sorbonnard, est en ébullition. Il s'épanche avec virulence, fougue et fureur dans des médias complaisants. Ceux-ci bruissent, résonnent, retentissent des critiques les plus acerbes, des attaques les plus insidieuses. Quelle est donc la source de cette excitation intellectualo-médiatique? Quel est le coupable de ce que d'aucuns présentent comme un crime de lèse-majesté scientifique?

Rien d'autre qu'un modeste et éminent jury de professeurs d'université appartenant aux institutions les plus respectables du monde scientifique français. Un jury composé de quatre sociologues, une philosophe et un psychologue social, présidé par Serge Moscovici, savant de renommée internationale. Quel tort a-t-il eu, ce pauvre jury? D'accorder à madame Germaine Hanselmann, plus connue sous le nom de Elisabeth Teissier, le titre de docteur en sociologie, à la suite de la présentation et de la défense d'une thèse intitulée «Situation épistémologique de l'astrologie à travers l'ambivalence fascination/rejet dans les sciences post-modernes». Et ce, circonstance aggravante, avec la mention «très honorable».

Le souterrain triomphe de l'irrationnel humain: celui

des croyants en l'astrologie

et celui de certains

rationalistes intégristes

Qu'y a-t-il de mal à cela, me direz-vous? Rien apparemment. Ah oui mais voilà, Elisabeth Teissier n'est pas n'importe qui. C'est - première tare - une astrologue. C'est - deuxième tare - une vedette médiatique. C'est - troisième tare - la consultante écoutée et appréciée par rien moins que le Président François Mitterand. Cela suffit pour que se déchaînent non point les «chiens» dénoncés par ce même défunt Président, mais la horde des sociologues (qui se croient) «sérieux». Ceux-ci fustigent sans le moindre ménagement ce qu'ils se plaisent à décrire comme une festivité mondaine et une pantalonnade intellectuelle: quoi, octroyer un titre de docteur en sociologie à une astrologue, n'est-ce pas reconnaître à l'astrologie la qualité d'une science? Telle a été l'accusation portée - à la une du «Monde», encore bien - par des sociologues aussi connus que Baudelot et Establet. C'est en lisant leur prose incendiaire que j'ai découvert l'existence de cette thèse... sans pouvoir en apprécier le contenu, car ces «chers collègues», à aucun moment, n'ont pris la peine de nous en dévoiler la substantifique moelle. Leur critique portait sur la personnalité de l'impétrante, non sur la validité de son travail. Un peu court et tendancieux, non? Dans la brèche par eux créée s'est engouffrée une armée de mandarins «scientifiques», suivis par leurs assistants dociles (espoirs de carrière obligent...) Ils ont été jusqu'à faire circuler une pétition réclamant le refus de la reconnaissance institutionnelle de cette thèse... Inquiétante dérive vers une sorte de «police de la pensée», n'est-il pas?

Comme la plupart d'entre eux, je n'ai pas lu cette thèse. Je ne porte donc nul jugement sur la valeur de celle-ci. Non, ce qui me choque, c'est le caractère irrationnel, subjectif, politique de cette réaction démésurée, se parant des oripeaux de la vertu scientifique et du rationalisme conquérant. Affirmer que rédiger une thèse sur l'astrologie comme croyance et fait social, ce serait reconnaître la valeur scientifique de l'astrologie, ce serait justifier la pratique de celle-ci, voila qui revient à interdire de faire une thèse sur l'alcoolisme, la délinquance, les sectes, etc., au prétexte que cela encouragerait ou validerait de telles pratiques. Absurde, non?

Or, en l'occurrence, c'est précisément l'astrologie comme croyance et fait social, et non l'astrologie comme discipline scientifique, qui a fait l'objet de la thèse incriminée. Il s'agit d'une thèse de sociologie, non d'une thèse d'astrologie. Les membres du jury eux-mêmes ont bien précisé qu'à leurs yeux l'astrologie n'était certainement pas une science. La réaction de la gent sociologique traditionnelle et académique confirme paradoxalement et par l'absurde le bien-fondé de l'hypothèse de recherche de madame Teissier, ce double sentiment de fascination et de rejet que suscite dans bien des milieux, y compris dans celui des sociologues, l'astrologie. Quel beau sujet croustillant pour média en perpétuelle quête de scoops, de scandales estivaux!

Alors... une tempête dans un verre d'eau (ou dans une boule de cristal)? Sans doute. Mais elle a au moins le mérite de mettre au jour le souterrain triomphe de l'irrationnel humain... celui des croyants - plus ou moins honteux - en l'astrologie (vous? vos voisins? vos amis? tant d'autres?) et - là on s'y attendait le moins - celui de certains rationalistes intégristes.

Marcel

Bolle de Bal

Professeur émérite de l'ULB, président d'honneur de l'Association internationale des sociologues de langue française