Le jeu du foulard : une limite qui touche à la vie plutôt qu’au plaisir

n.c.

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Vendredi 13 novembre 2009

Carte blanche

Peter Adriaenssens Professeur en pédopsychiatrie, chargé de la psychiatrie de l’enfant et de la jeunesse au sein des hôpitaux universitaires de la KUL (Katholieke Universiteit Leuven)

La semaine passée, un garçon de neuf ans a été inhumé, après s’être asphyxié en jouant au foulard. Entre-temps plusieurs victimes ont été recensées. La jeunesse des victimes, souvent entre 11 et 14 ans, est étonnante. Ce sont surtout, mais pas uniquement, les garçons qui participent au jeu. Les enfants décédés ont joué à ce jeu macabre tout seul. Vue sous l’angle purement médical, l’activité est littéralement périlleuse. Les cerveaux sont le moteur dirigeant le corps, ils ne supportent pas une panne menaçant le transport de l’oxygène. Ils se défendent autant que possible, et coupent d’abord le fonctionnement périphérique. Le cœur ralentit, on risque une perte de connaissance. Le garçon pense qu’il contrôle le jeu, mais il ne connaît pas les réactions de son corps dans ces circonstances extrêmes. S’il perd connaissance, le nœud ne lâche plus. Pour certains, il s’agit d’un « suicide », pour les autres, ce décès est « surprenant ». Celui qui lâche le nœud à temps pendant l’étranglement quitte le monde pour un instant, comme dans un rêve, et y revient comme s’il remontait à la surface après un plongeon trop profond. Et c’est exactement ce « sentiment » qui est recherché. Ce qui n’est pas sans danger. On risque, en outre, bien d’autres dommages comme des hémorragies cérébrales. Il est donc assez cynique d’appeler cet étranglement un «

jeu ».

Certains cherchent l’ivresse pour soulager leurs tensions, apaiser leur chagrin d’enfant ou oublier des grandes ruptures de leur vie. Mais cela ne s’applique pas à tout le monde. Il est frappant de voir un groupe qui dit le faire « comme ça », pour « prendre son pied », des garçons ordinaires faisant parties de familles ordinaires. Là, pas de sévices, pas de pauvreté, pas d’exclusion… rien qui nous permette de comprendre. Cela laisse planer la menace. Qui de nous est le suivant ?

Avec d’autres excès – comme la « biture express », la pratique des microcoupures, le shoot à l’ecstasy –, le jeu du foulard est une des manières pour les jeunes de dépasser des limites dangereuses. En tant qu’adolescents, ils doivent revoir leurs rêves et s’adapter mieux à leur vie réelle. Découvrir ses propres limites, explorer et apprendre à accepter, est une tâche qui peut être pénible. L’adolescent doit choisir, il ne peut pas y échapper, et se trouve dans une phase intermédiaire qui implique des risques. La période de l’enfance, pendant laquelle maman et papa le protégeaient, est terminée, et le futur n’est pas encore très clair. Enfant, il se sentait invulnérable : tout allait être résolu – au dernier moment, si nécessaire. Devenu adolescent, il ne veut pas lâcher cette illusion d’invulnérabilité ; il la provoque, se fait mal, se serre la gorge pour prouver qu’il contrôle toute situation. Si ça tourne mal, il faut la proximité des amis ou des parents qui peuvent mettre fin au danger fatal. S’il est seul, sa méconnaissance peut le tuer.

Durant l’expérience, il découvre que le comportement dangereux a aussi un côté agréable. La drogue, l’alcool, la chaleur qui envahit le corps lorsqu’il respire finalement après la strangulation, donnent une ivresse bienheureuse. Comme antidote contre la morne solitude, c’est quelque chose qui compte. Dans la strangulation, le jeune trouve donc une limite qui peut lui révéler son envie de vivre… mais qui peut la lui enlever également. Traverser la crise représente un grand risque. Pour lui-même, il la transforme en un rite. C’est une manière de résoudre les événements liés à la crise, aux changements dans la vie, aux problèmes. Les jeunes savent des adultes, qui racontent des expériences similaires pendant leur jeunesse, qu’ils ne savaient souvent pas eux-mêmes qu’ils allaient trop loin. La décision est souvent prise dans un moment de solitude. Ils se livrent à l’expérience, ne sachant pas si cela tombe bien ou mal. En le faisant en silence et dans la solitude, ils empêchent toute chance de sauvetage par autrui. Ce n’est qu’eux, ils ne sont confrontés qu’avec eux-mêmes.

Cette semaine – on parlait à la radio de ce comportement des jeunes –, un premier mail arrivait déjà, venant d’un adulte qui écrivait que, rien de nouveau, il jouait, jeune, à « tomber dans les pommes » avec ses amis. La différence avec ce qui nous préoccupe ici dans le jeu du foulard est que cela se passait en groupe, avec filet de sécurité. Si l’on perdait connaissance, on était aidé, ou des cris mettaient fin à l’expérience. C’est tout différent des cas mortels qui se produisent aujourd’hui : ceux des jeunes qui le font seul dans leur chambre.

Aujourd’hui, trop de jeunes habitent dans une chambre-appartement au sein de la maison. Ils ont accès à internet et la TV depuis leur lit. Il n’y a plus aucune raison de vivre dans la salle de séjour après le repas. Tout le monde se trouve quelque part, et personne ne sait qui fait quoi. Par SMS et en chattant, ses amis sont plus au courant des sentiments du jeune que ses propres parents. Dans cette solitude, internet offre une fausse liberté, celle de décider si l’on prend un risque ou non. Par l’information détaillée qui décrit la procédure et quelle ivresse on peut ressentir, internet donne le mode d’emploi. Plus elle est disponible, plus l’expérience devient contagieuse, parce que refuser de se joindre à la liste des gens qui l’ont osé devient plus difficile, et le défi de montrer qu’on peut respirer au dernier moment le devient aussi.

Il n’est pas facile de dire aux parents et professeurs ce qu’ils peuvent faire. Etre lié à son enfant, savoir où il (elle) se trouve, c’est le début. Là où on se réfère souvent au lien parent-enfant, il s’agit ici plutôt du lien du jeune adolescent avec lui-même. Ose-t-il réfléchir aux questions de la vie ? Peut-il traverser une crise alors qu’il partage ses doutes avec ses amis ? Ce n’est pas le fait de « tout avoir » qui protège les jeunes. Peut-être parce « tout » réfère à « avoir » et pas à « être ». Une chambre avec un iPod, une TV, internet, peut-être que cela veut dire qu’on a beaucoup, mais ça ne dit pas si le jeune a appris quelque chose sur le fait d’être heureux. Un bon contact avec le parent ne peut prévenir à lui seul ce drame avec certitude. Connaître la solitude de son enfant, les questions avec lesquelles il lutte, et l’aider à maintenir le contact avec les côtés positifs de sa vie, n’est pas une mission simple. Il faut être certain que les adultes en contact avec les enfants déploient toute leur attention et essayent de percevoir toute anormalité. Tout le monde doit donc connaître les risques, et ceux du jeu du foulard, pour réagir adéquatement.