CE DESIR EPERDU DE CLARTE PAR LES CLOWNS DE HACI-ES AU THEATRE DE LA PLACE A LA RECHERCHE DU PETIT TRUC QUI MANQUE

PROUVOST,CHRISTELLE

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Mardi 15 mars 1994

«Ce désir éperdu de clarté» par les clowns de Haci-ès au théâtre de la Place

A la recherche du petit truc qui manque

Indécrottable petit bout d'homme jamais content de ce qui palpite entre ses mains! Petit vilain espérant toujours découvrir ailleurs le petit mieux qui mettrait du beurre dans son existence et qui ne se trouve jamais là où il vient de poser ses fesses... Le genre de contrariété qui fait danser de joie la moutarde à chatouiller le nez mais que la victime a le don d'étouffer sous des airs assurés. Moi ça va, j'ai de l'humour, des références, une vie intérieure fascinante, un physique bien proportionné, un signe astral épatant, une femme, une maîtresse, des enfants, une assurance-vie... vous dira l'être humain.

Il crâne, assure un max jusqu'au jour où il vous dit quand même: salut, je pars pour Ballybaba! Et le voilà qui sort ses ailes, cherche à décoller, régaler ses désirs de hauteur. Une autre fois, ce sera sa voisine qui vous lâchera tout de go: J'aime pas ici! Je vais m'ancrer quelque part! Croupissez là avec vos préoccupations de salle de bain... Le balluchon sur l'épaule, le coeur libéré de l'obsession matérialiste, la tête pleine d'oxygène, ils partiront à la recherche de ce petit truc qui leur manque et que Ballybaba, sans aucun doute possible, leur offrira.

Déconfiture et désespoir! Comme prévu, le désir un court instant comblé fera vite mine de s'évaporer pour faire place à un autre désir, laissant les explorateurs de bonheur tout démantibulés.

Divertissement Augusto-philosophique sans ambitions morales, comme le définit si joliment la compagnie Haci-ès, «Ce désir éperdu de clarté» conte nos éternelles tentatives d'évasion derrière un petit nez de clown. Petits pantins emmitouflés dans les joyeuses couleurs de Christine Flasschoen, Michel Champon, Annick Funtowicz, Catherine Mestoussis et Sara Puma arpentent des passerelles de bois surélevées (également conçues par Christine) qu'ils métamorphosent par leur seule parole en terrain d'aviation, radeau de dérive, pays lointain ou pays proche.

Autant d'occasions de s'amuser à tordre les expressions du quotidien pour les faire voyager dans le grotesque, de détourner les objets pour engendrer quelques instants de poésie. Un chou-fleur qui sort d'une valise, des béquilles qui se transforment en ailes d'avion, une vieille musique de peplum qui donne des allures burlesques au départ vers de lointains horizons. Même si le spectacle mis en scène par Sophie Bonhôte et Valérie Poirier s'essouffle un peu en court de route - manquerait-il un petit truc pour éviter que cela tourne un peu en rond? -, «Ce désir éperdu de clarté» est un spectacle attachant à bien des égards, plein d'images, d'astuces de jeu et de petites phrases qu'on a envie de garder dans un coin de sa tête au cas où... Sara Puma, irrésistible, s'impatientant de voir quelque chose sortir des graines qu'elle a jetées sur un sol peu fertile pour les songes. Annick Funtowicz et Catherine Mestoussis, duo de fortune et de galère, passant le temps en énumérant ce qui leur manque déjà. Michel Champon poursuivant un avion en papier après avoir kidnappé une échelle, une balançoire et un gros ballon rouge.

CHRISTELLE PROUVOST

«Ce désir éperdu de clarté», au théâtre de la Place, jusqu'au 19 mars.