Ce que femmes veulent... Les femmes sont rares dans les fonctions supérieures. Et plus encore dans le secteur informatique. Une piste: le «mentoring». Les femmes manquent de modèles féminins
NEUWELS,FABIENNE; BOKHORST,HERMINE
Page 34
Samedi 6 mai 2000
Ce que femmes veulent...Les femmes sont rares dans les fonctions supérieures. Et plus encore dans le secteur informatique. Une piste: le «mentoring».
Inséparables. Depuis trois mois, Hélène Rodes suit Annick Reyngoudt comme son ombre. Partout où la seconde, marketing manager chez Packard Bell NEC (1), pose ses pas, la première les lui emboîte. Que ce soit sur le plateau où se côtoient la quinzaine d'employés de la société de matériel informatique, proche du parc des Trois Fontaines, à Vilvorde, ou à l'extérieur de l'entreprise. Hélène est avide d'apprendre de son mentor (nom masculin!) tout ce qui lui sera nécessaire pour accéder, plus tard dans sa carrière qui démarre, à une fonction supérieure.
C'est purement par hasard que j'ai rencontré la responsable, en Belgique, du programme Preparing women to lead (lire ci-dessous), soutenu par la Commission européenne, confie Annick Reyngoudt, licenciée en sciences politiques et sociales et diplômée en management des hôpitaux.Mais j'ai toujours été sensible au travail des femmes. Quand j'ai commencé ici, il y a cinq ans, j'étais la deuxième engagée, après le «country manager». J'ai rapidement constaté que dans l'informatique, les femmes n'ont pas la cote. Elles sont censées ne pas être intéressées ni compétentes. Certains clients qui appellent notre «help desk» ne veulent pas parler à des femmes! J'ai tout de suite tiré la sonnette d'alarme: il faut impérativement équilibrer les sexes, parce que les femmes ont des qualités que n'ont pas les hommes. Des capacités d'écoute et de communication, par exemple. C'est très utile dans le marketing. Aujourd'hui, sur le plateau, nous sommes moitié-moitié.
UN RÉSEAU INFORMEL
QUI MANQUE AUX FEMMES
Hélène Rodes, la «filleule» («mentee»), cumule les diplômes: droit, sciences politiques et relations internationales. Arrivée de Bordeaux en passant par la Grande-Bretagne, et l'Allemagne, elle ne manque ni d'ambition ni de motivation. Mes études m'ont ouvert les yeux sur les grandes inégalités entre les hommes et les femmes. Aussi, quand j'ai entendu parlé du programme, je n'ai pas hésité. Je suis arrivée ici le 1er février, pour trois mois. Mais j e vais sans doute prolonger: c'est trop court.
L'observation constituait le tiers de son emploi du temps. Pendant un autre tiers, je travaillais normalement dans l'entreprise. Et le reste, j'ai développé un projet spécifique: Un sondage sur l'Internet et les clients de Packard Bell, leurs attentes, etc. J'ai appris beaucoup plus qu'une stagiaire normale. J'ai bénéficié d'une grande autonomie, on m'a fait confiance.
Son mentor pointe du doigt ce qui, pour elle, constitue l'un des freins majeurs à l'accession des femmes aux postes de commande: un réseau de relations informel qui leur permettrait d'être soutenues et informées des opportunités de promotion. Les hommes, en particulier dans l'informatique, s'en servent pour progresser: ils dînent ensemble le soir après le boulot, ils font du sport, ils grimpent aux arbres - très à la mode en ce moment - ils vont au foot...
Qu'est-ce qui empêche les femmes d'en faire autant? Entre autres, selon Annick Reyngoudt, des problèmes de conciliation entre leur vie familiale et leur vie professionnelle: c'est encore trop souvent sur les femmes que reposent toutes les tâches ménagères. Hélène renchérit:Il faut rendre le milieu du travail plus accueillant, avec une plus grande flexibilité horaire possible. Cela prendra du temps, des dizaines d'années peut-être. Aux entretiens d'embauche, on continue à demander aux femmes si elles ont des enfants, ou si elles comptent en avoir. «Et vous comptez garder vos enfants comment?», «Et si vous devez partir en voyage à la dernière minute?», etc.
Il faut changer ces mentalités , insiste Annick. Dans l'informatique, c'est le bon moment. Car certaines sociétés ont vraiment besoin de personnel. Les cadres féminins peuvent en profiter pour mettre leurs limites, oser dire que des réunions qui s'éternisent jusqu'à minuit, ce n'est pas possible...
FABIENNE NEUWELS
Les femmes manquent de modèles féminins
Preparing Women to Lead («préparer les femmes à diriger») est un projet pilote subventionné par la Commission européenne, qui se déroule en Allemagne, en Autriche, aux Pays-Bas et en Belgique. Il fait, en ce moment même, l'objet d'une évaluation globale.
Il est né en 1997, à l'Université de Berlin, du constat qu'on ne trouvait que 5 % de femmes dans le haut management allemand. Ce taux est encore plus élevé ici , précise Mieke Van Haegendoren, la responsable belge du programme. L'an dernier, selon l'Institut national de statistique, seulement 8 % des travailleuses étaient employées dans des fonctions supérieures.
La culture d'entreprise ne s'avère pas propice aux femmes , poursuit-elle. Janneke Jellema, la cheville ouvrière du programme pour la Belgique, précise: De plus, les femmes, même très diplômées, ne disposent pas du même réseau de relations que les hommes (foot, golf, services clubs). Et elles manquent de modèles féminins. D'où l'idée du projet européen: créer un réseau de dirigeantes mentors qui «parraineraient», chaque année, des jeunes diplômées, multilingues et motivées par l'égalité des chances.
Nous sélectionnons les candidates sur base d'une dissertation, en anglais, sur ce thème de l'égalité des chances , précise Mme Jellema.Peu de candidates francophones y parviennent... Leur niveau d'anglais s'avère trop faible.
Depuis 1997, une centaine de jeunes femmes ont suivi ce projet. Après la sélection, les jeunes femmes suivent (gratuitement) un séminaire de deux semaines à Berlin où leur sont enseignées les techniques de communication, de management, de résolution de conflits, de gestion du temps ou d'une équipe, ainsi que la manière de négocier un salaire... Toutes des matières qui sont rarement enseignées à l'université, souligne Mieke Van Haegendoren.
Après ce briefing intensif, les candidates sont assorties à leurs mentors. Chacune va suivre cette femme dirigeante (dans une entreprise, la politique ou le social) durant trois mois . Cela n'a rien à voir avec un stage normal. La collaboration doit être très étroite. Du point de vue des mentors, il s'agit aussi d'une expérience intéressante puisqu'elles sont amenées à s'interroger sur leur propre manière de fonctionner. En plus, elles disposent d'une interlocutrice à qui elle peuvent demander un avis honnête. De leur côté, les entreprises réagissent bien. Certaines avertissent même les médias.
A l'issue des trois mois, ces jeunes femmes auront gagné de l'expérience, de l'assurance et un réseau de relations... Parfois l'entreprise, séduite, les engage.
HERMINE BOKHORST
CONTACT
*Limburgs Universitair Centrum
Mieke Van Haegendoren, Universitaire Campus, gebouw D, 3590 Diepenbeek;
e-mail: mieke.vanhaegendoren@luc.ac.be
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