CERCEAU AU RIDEAU:POESIE DE LA GLASNOST

DE DECKER,JACQUES

Page 20

Jeudi 9 février 1989

Cerceau

au Rideau:

poésie

de la glasnost

L'EVENEMENT, et il est de taille, c'est d'abord que la création en français de cette pièce essentielle ait lieu à Bruxelles, et plus particulièrement, ce qui n'étonnera que les ignares, au Rideau de Bruxelles. Depuis près d'un demi-siècle, cette compagnie oeuvre, à la pointe septentrionale de la francophonie, à l'enrichissement du répertoire international. Cette fois, elle révèle dans notre langue non pas un auteur anglais ou allemand, mais un Soviétique d'aujourd'hui, ce Viktor Slav-kine qui, depuis que son Cerceau a été créé à la Taganka de Moscou, passe pour le poète de la glasnost. Une vaste tournée a promené à travers l'Europe - y compris à Bruxelles, il y a quelques semaines - la mise en scène du texte original par Vassiliev. Mais c'est seulement dans cette traduction - fine, scrupuleuse, élégante - d'Alexis Guédroïtz que l'on peut réellement entendre, pour qui n'a pas l'avantage de savoir le russe, ce que Slavkine a à dire à ses concitoyens et au monde...

Il est certain que la conjoncture politique a beaucoup fait pour associer Cerceau à la «génération Gorbatchev». Mais la coïncidence n'est pas si fortuite que cela: on sent, tout au long de cette comédie douce comme un appel d'air, une absence de crispation, une décontraction qui éloignent l'oeuvre à la fois de la pièce à thèse et du pamphlet. Les deux redoutables tentations de la dramaturgie soviétique post-stalinienne sont remarquablement évitées: on ne fait pas plus l'apologie bénisseuse d'un régime qu'on n'en dénonce violemment les tares.

On se met à l'écoute des êtres, de leurs aspirations, de leurs rêves, de leurs déceptions. On reconnaît qu'il est bien difficile de les organiser en réseaux - le mot revient souvent -, de prendre en compte les variantes, bref de mettre la vie en ordre. Cette vie qui n'est faite que de flux et de reflux, d'attractions-répulsions, de nostalgie et d'espoir.

Comme dans certaines pièces de Tchekhov, tout tourne autour d'une maison, où le supposé héritier voudrait réunir une compagnie d'adultes libres qui aiment être ensemble. Il n'a pas seulement convié des proches - une femme avec laquelle il vécut, un supérieur hiérarchique -, mais aussi des gens rencontrés fortuitement, à la faveur d'un feu rouge au coin d'une rue, par exemple. Cette mosaïque d'humains commence par s'exprimer dans la confusion: le premier acte est l'ajustement difficile de discours isolés, qui se tressent comme en un choeur en train de se constituer. Et puis, peu à peu, des liens se nouent, des comptes se règlent, des affinités s'imposent, bref une société se structure. Mais pas pour longtemps.

Le moment où elle semble fonctionner vraiment est celui du jeu du cerceau, ce divertissement d'ancien régime dont raffolaient les têtes aristocratiques que la guillotine allait bientôt trancher. Il y faut de l'adresse, de la précision, de l'attention aux autres. Bref, du talent. Et les communautés humaines n'ont du talent ensemble que dans les moments de grâce. Ce n'est pas l'auteur qui le dit, c'est nous qu'il conduit à le penser. Toute la pièce est comme ça: faite de signes plus ou moins évidents et de symboles livrés à l'interprétation libre.

Des allusions à la vie quotidienne soviétique font que l'on ne peut pas se méprendre sur le pays où cela se passe: les critiques d'art peuvent y être affectés au tapissage des portes, les ouvriers y sont mieux payés que les bibliothécaires, les chambres à coucher étroites comme un tramway. Et puis l'on se ravise: notre société nous préserve-t-elle vraiment de ces problèmes? Il serait faux de cantonner Cerceau dans le contexte où il a été écrit: c'est ce qui garantit à cette oeuvre son universalité. On peut évidemment attacher beaucoup de connotations précises à une phrase comme on peut vivre sans pommes, pas sans oxygène, mais où cette vérité première n'aurait-elle pas cours? On peut aussi voir dans l'apologie du respect de la signalisation routière dans laquelle se lance tel personnage la défense d'un système contraignant (passer au vert permet de penser à autre chose, passer au rouge obnubile sur le danger qu'entraîne ce geste), mais, là aussi, c'est le principe général de la convention sociale qui est abordé.

Vassiliev avait, paraît-il, mis en scène la pièce dans un style à la fois expressionniste (éclairages violents, très contrastés), et naturaliste (une vraie maison trônait au milieu du dispositif et empêchait les spectateurs, assis autour, de voir tout ce dont il retournait). Adrian Brine, dont on sait qu'il est un fin slavisant, a joué la carte de la clarté (oserait-on dire de la transparence?). Par une mise en place très rigoureuse, il fait ressortir l'architecture à proprement parler poétique de l'oeuvre, ses symétries et ses parallélismes, ses alternances de scènes à deux et de morceaux choraux. Le décor simple de Raymond Renard, où la maison apparaît en réduction, est surtout le support des relations entre les personnages.

Et comme Viktor Slavkine a créé quelques figures très attachantes, les comédiens, sous la baguette de ce maître portraitiste qu'est Brine, s'en donnent à coeur joie! De Claude Etienne qui fait le portrait tout en finesse d'un ancien dont même les raideurs sont infiniment touchantes à Vinciane Le-Mên en jeune fille d'aujourd'hui qui se pare d'une robe de jadis, il sont tous bouleversants de vérité et d'humanité. On sent que l'auteur a surtout voulu portraiturer cette génération des quadragénaires qui, quoi qu'il arrive, ne seront pas les héros des temps nouveaux. Anne Chappuis, Jules-Henri Marchant, Jacques Viala, Francis Besson sont ces laissés-pour-compte: qu'ils cherchent leur réconfort dans la sphère intime, dans l'utopie, dans les valeurs établies ou dans la création, ils ne guériront jamais vraiment d'avoir été des floués de l'Histoire. Alain Leempoel, très loin du timide farfelu qu'il campe dans Le Bonheur d'en face à la télévision, est un «vagabond du monde» qui, lui, s'en tirera peut-être.

Comme cette pièce nous parle intimement! N'est-ce pas parce que la voilà jouée dans un théâtre dont Paul Willems ou Jean Sigrid, parmi d'autres, ont fait un haut lieu du réalisme magique, et que Victor Slavkine semble être leur cousin?

JACQUES DE DECKER

Au Petit Théâtre du Rideau de Bruxelles, jusqu'au 5 mars.

Guédroïtz, l'adaptateur

- C'est la première fois, après Tchekhov, ou Dostoïevski, que vous traduisez un auteur contemporain de langue russe. Est-ce que vous avez éprouvé de grandes difficultés?

- La langue russe a relativement peu évolué. Cela, je m'en étais déjà aperçu en 1961, lors de mon tout premier voyage en Union soviétique, où j'ai accompagné une mssion belge qui devait rencontrer Khrouchtchev. J'étais très intimidé, je croyais que je n'avais de cette langue que je n'avais jamais pu pratiquer in situ, qu'une connaissance scolaire. En fait, il n'en était rien. Cerceau m'a cependant posé un problème précis, lié à l'argot contemporain qui y est employé. Je ne m'en suis pas caché à l'auteur, et je lui ai soumis, cet été, une liste de mots qui m'étaient étrangers. Il me les a très courtoisement expliqués, et j'ai cherché des équivalences en français.

- Dans le rythme même du dialogue, «Cerceau» vous a-t-il paru différent des textes dramatiques précédents sur lesquels vous avez travaillé?

- J'ai été frappé par la vivacité du dialogue, par sa rapidité, sa fluidité, que Brine a bien rendues en le faisant jouer «à l'américaine». Ma hantise était d'être fidèle à ce ton «parlant». Mais la pièce fourmille de niveaux de langue. Les nombreuses lettres qu'on y lit sont écrites dans un style ancien, il y a des citations de Pouchkine, de Pasternak, d'Alexandre Blok. La pièce a un côté collage auquel il a fallu que je me plie. Lorsque les personnages écrivent des lettres de leur cru, ils font presque des pastiches de correspondances «à l'ancienne».

- Vous qui avez rencontré l'auteur, savez-vous s'il est conscient des intentions que l'on prête à son texte, perçu aujourd'hui comme le reflet des mutations que traverse son pays?

- Il y a toujours, dans ce que dit un auteur, la part de Dieu, ce qu'il dit au-delà de ce qu'il désirait dire. Et plus un auteur est grand, plus cette part est considérable. J'ai rencontré un homme très intelligent, très talentueux, mais qui a pu être dépassé par son sujet, en ce sens que les circonstances ont peut-être conféré à ses propos des résonances auxquelles il n'avait pas songé.

-Quel est à votre avis la signification symbolique du jeu du cerceau?

- J'y vois l'allusion à un jeu d'avant la Révolution, à un temps paisible, insouciant, à une sorte de moment préservé. Mais il n'est pas indifférent, évidemment, qu'il fasse dire, pendant que les personnages se livrent à ce jeu, un poème d'Agnivtsev, un contemporain de Maïakovski et de Blok, sur le temps des sans-culottes...

- Et la chanson sur Sébastopol, que chante Claude Etienne?

- C'était une rengaine de l'époque sur la douceur de vivre dans cette ville très élégante, qui était un peu comme Yalta: on voyait passer les officiers en uniforme, les terrasses étaient magnifiques, la douceur de vivre y était intacte. C'est un autre de ces moments bénis qu'évoque la pièce. Je me suis fait envoyer la partition de cette valse qui était très populaire, et j'y ai mis des paroles françaises.

- Qu'est-ce qui vous a accroché à la lecture de Cerceau, et déterminé à en faire l'adaptation?

- D'abord que la pièce n'était pas politique au sens où elle n'est pas liée à une conjoncture précise. Même si les circonstances actuelles lui donnent, il faut le reconnaître, un écho politique indéniable.

- Dans quelle lignée situez-vous Slavkine?

- C'est un homme de 53 ans, il s'inscrit de son propre aveu dans la continuité d'un auteur comme Arbusov, l'auteur de Romance à Leningrad. Ses pièces sont longtemps restées dans les tiroirs, parce que leur forme déroutait (je ne le sais que par ouï-dire, parce que je ne les ai pas lues). Et puis, à la Taganka, qui est le théâtre le plus audacieux de Moscou, Vassiliev a décidé de la monter, sans vraiment y croire tout-à-fait à mon sens, sans quoi il n'aurait pas fait une mise en scène aussi compliquée. Mais il n'empêche que sans cette programmation, Cerceau ne serait pas actuellement en train de faire le tour du monde...

Propos recueillis par J.D.D.