MATHIL,POL
Lundi 6 août 2007
Tout ici respire la paix. La paix des cimetières. Tout est serein. La sérénité du deuil. C’est un mémorial. Pas comme les autres. Jamais, et nulle part, un endroit si serein n’a caché une tragédie d’une telle ampleur, ni commémoré un nombre aussi important de victimes.
C’est une colline à l’ouest de Jérusalem. Elle s’appelle Har Hazikaron (en hébreu, la « colline du Souvenir »). Yad Vashem est le Mémorial national du Souvenir des martyrs et des héros de la Shoah. Il a été créé, en 1953, par une loi de la Knesset (le parlement d’Israël), pour commémorer le souvenir des six millions de Juifs assassinés par les nazis et leurs collaborateurs, de 1933 à 1945. Pour entretenir, aussi, le souvenir de l’héroïsme et du courage des partisans et combattants juifs durant les révoltes dans les ghettos. Et pour perpétuer encore, avec admiration et reconnaissance, le souvenir des Justes des Nations, ces non-Juifs ayant sauvé, parfois au risque de leur propre vie, des vies juives. Bref, perpétuer la mémoire et les leçons de la Shoah auprès des générations suivantes.
Murs de béton, allure austère, toit bas évoquant celui d’une tente… le Sanctuaire du souvenir (Ohel Yizkor), mémorial principal de Yad Vashem, est une demeure entièrement vide. Seule une flamme brûle en permanence dans la pénombre et le silence. Les noms de vingt et un camps d’extermination, camps de concentration et sites des massacres nazis en Europe centrale et orientale sont gravés dans le basalte noir du sol. Une crypte contient les cendres de victimes de l’Holocauste. Tout, ici, doit perpétuer la mémoire et les leçons de la Shoah. Afin que cela ne se répète plus jamais.
L’Holocauste est un terme religieux. Il désigne « le sacrifice par le feu », par l’immolation dans la tradition du judaïsme. C’est au XIII
L’Holocauste a, au XX
Mais peu importe le terme. « Holocauste » et « Shoah » désignent la même chose : le génocide des Juifs, l’extermination par les nazis des deux tiers de la population juive européenne, environ 40 % des Juifs du monde. Cela représente environ six millions de victimes, dont un million et demi d’enfants. Ainsi fut réalisée par Hitler la « Solution finale à la question juive » (die « Endlösung der Judenfrage »), perpétrée par la faim dans les ghettos de la Pologne et de l’URSS occupées, par les unités mobiles d’exécution, les Einsatzgruppen sur le front de l’Est, par le travail forcé dans les camps de concentration et l’extermination dans les chambres à gaz des camps de la mort. La « Solution finale » a un caractère unique. Cette mise à mort d’un peuple se singularise des massacres antérieurs par son caractère industriel, bureaucratique et systématique. Paroxysme et aboutissement de longs siècles de haine antisémite, c’est aussi le seul génocide à avoir voulu traquer et éliminer radicalement, jusqu’au dernier bébé ou vieillard, un peuple désarmé, qui n’était lié à aucun Etat, dispersé sur tout un continent, n’occupait aucun territoire disputé, et ne représentait aucune menace, sinon dans l’imagination des bourreaux. C’est un crime sans équivalent dans l’histoire de l’humanité.
L’allée menant au cœur de Yad Vashem, au « Sanctuaire du souvenir », est bordée d’arbres plantés en l’honneur des « Justes parmi les nations », terme qui provient de la tradition juive, biblique et talmudique. Alors que la plupart des Européens restèrent muets ou indifférents face au génocide, quand ils n’ont pas collaboré, certains ont tenté de sauver des Juifs pendant la Shoah. Au péril – et très souvent, surtout en Pologne occupée – au prix de leur vie.
Qui sont-ils ? Ils viennent de toutes les couches sociales, de tous les milieux professionnels. C’étaient des hommes, des femmes, des familles entières, des civils et des militaires, intellectuels et ouvriers, citadins et paysans, agnostiques et croyants, souvent des ecclésiastiques, mais aussi des organisations clandestines spécialement crées comme la célèbre Zegota en Pologne.
Pourquoi risquaient-ils leur vie ? Si certains le firent pour l’argent, les vrais futurs « Justes » étaient motivés par l’amitié et la fidélité, l’amour ou, en tout héroïsme, par l’humanisme. Il y eut même parmi eux des antisémites reconvertis tant ils étaient écœurés par l’immensité du crime. Les critères de reconnaissance d’un Juste étaient – et sont toujours – relativement sévères. Ainsi, s’il fallait, évidemment, apporter l’aide dans des situations où les Juifs étaient impuissants et menacés de mort ou de déportation, le sauveteur devait être conscient qu’en apportant cette aide, il risquait sa vie, sa sécurité et sa liberté personnelle, mais aussi qu’il n’exige aucune récompense en contrepartie. Le sauvetage devait en outre être confirmé par les personnes sauvées ou attesté par des témoins directs.
Quelles formes pouvait revêtir l’action des Justes ? Très diverses : héberger un Juif chez soi, l’aider à se faire passer pour un non-Juif en lui procurant des faux papiers d’identité ou des certificats de baptême, l’aider à gagner un lieu sûr ou à traverser une frontière vers un pays plus en sécurité et même adopter des enfants juifs pour la durée de la guerre.
Combien de victimes a fait la Shoah ? Selon le livre « Atlas de la Shoah » de Martin Gilbert, parmi les 8.600.000 Juifs vivant en Europe sous domination nazie, le nombre estimé de victimes juives ayant péri entre le 1
Combien de Juifs les Justes ont-ils sauvé ? On ignore leur nombre exact, mais il s’agit de plusieurs dizaines de milliers. En France, plus de 200.000 Juifs ont survécu, dont un bon nombre grâce à des non-Juifs. En Belgique, 26.000. En Pologne, où l’aide à un Juif était automatiquement punie de mort, entre 25.000 et 45.000 (sur les plus de trois millions de Juifs qui y vivaient avant la guerre).
Combien y a-t-il de Justes sur les listes de Yad Vashem ? Au 1
Le « Jardin des Justes » a été inauguré en 1996. Les noms des Justes, qui ont reçu la médaille des Justes et un certificat honorifique (remis au plus proche parent, en cas de reconnaissance posthume), sont inscrits sur le Mur d’honneur du Jardin. C’est la distinction suprême décernée à des non-Juifs par l’Etat d’Israël, au nom du peuple juif. L’idée des « Justes parmi les Nations » est un concept et un symbole universel.
Qui étaient ces Justes ? Quelques-uns sont déjà bien connus. Oskar Schindler, par exemple. Le film La liste de Schindler a fait connaître dans le monde entier cet industriel autrichien, membre du parti nazi, qui a fait fortune à Cracovie occupée en profitant du travail forcé des Juifs. Interpellé par leur sort, aidé par sa femme Emilie, il a sauvé la vie de 1.100 d’entre eux en les rachetant et en les amenant en Tchécoslovaquie. Où vivait un autre « Juste », non moins célèbre, Raoul Wallenberg. Chargé d’affaires suédois à Budapest, il s’est servi de son statut de diplomate pour sauver un nombre important de Juifs hongrois, en leur délivrant des faux documents et en les déclarant des citoyens suédois en attente du rapatriement en Suède.
Ou… le Danemark, un pays entier. En septembre 1943, le diplomate allemand Georg Duckwitz a informé la résistance danoise de ce que les nazis préparaient la déportation des Juifs. La riposte fut immédiate : au bord de toutes les embarcations imaginables et possibles, les Danois ont, en 24 heures, transféré leurs 8.000 Juifs en Suède. Il n’y a pas de « Juste » au Danemark, c’est une reconnaissance collective.
Qui sont les 21.755 autres Justes moins connus ? Le choix était difficile. Il est donc arbitraire. Nous allons vous en présenter cinq, de cinq pays différents. Cinq de ceux qui, comme dit le Talmud, en sauvant une vie « ont sauvé le monde entier ».
Cinq Justes qui ont sauvé non pas une, mais de milliers de vies. Des milliers de mondes.