Ces menaces qui pèsent sur la Belgique

METDEPENNINGEN,MARC; GUTIERREZ,RICARDO; ALT; LALLEMAND,ALAIN

Page 2

Mardi 10 janvier 2012

Le 3e rapport annuel de la Sûreté de l’Etat offre un aperçu, sans doute tronqué par les besoins du secret, des menaces qui planent sur la Belgique. Ce survol de la situation de 2010 (qui sera approfondi dès juin par la sortie accélérée du rapport 2011) confirme les craintes des services de la sécurité intérieure de l’Etat à l’égard de la montée des mouvements islamistes les plus radicaux. Le salafisme (lire ci-contre) est ainsi pointé du doigt comme une menace majeure, à l’égale de celle que représente le radicalisme religieux général. La Sûreté estime que l’intégration des personnes d’origine musulmane est menacée par le développement de ces courants. Des dizaines de prédicateurs extrémistes venus des quatre coins du monde ont pu venir déverser leur (mauvaise) parole dans les communautés belges. Le développement de l’organisation Sharia4Belgium est particulièrement dénoncé. Ces islamistes radicaux promettent, sur internet et dans leurs prises de parole, une « islamisation » de la Belgique, la mise à bas des valeurs démocratiques. Fin 2011, ses militants se sont mis en scène devant le Palais Royal de Laeken et l’Atomium. L’un de leur militant a été arrêté pour possession d’une kalachnikov.

Islamisme et extrême droite

Cet extrémisme musulman, que la Sûreté redoute de voir se développer, semble être au cœur d’autres menaces pour la sécurité intérieure de l’Etat.

Le rapport 2010 souligne ainsi que la plupart des mouvements d’extrême droite continue à se nourrir, et parfois à prospérer, en puisant dans « l’islamisation de notre société » l’essentiel de leur rhétorique.

Les partis politiques ne sont plus cités, comme autrefois, à l’exception du PTB+, mouvement d’extrême gauche, auquel la Sûreté attribue une percée électorale en raison de l’adoption d’un langage « plus proche des préoccupations » des gens.

Ce rapport ne mentionne pas les difficultés auxquelles la Sûreté a été confrontée du fait de la crise gouvernementale. L’administrateur de la Sûreté Alain Winants, en fin de mandat, a dû être prolongé dans ses fonctions en octobre dernier et espère être reconduit à son poste. André Dumoulin, l’administrateur général adjoint, a été admis à la retraite et n’a toujours pas été remplacé.

Ce nouvel exercice de transparence de la Sûreté rappelle aussi que l’autre service belge de renseignement, le Service général du renseignement et de la sécurité (SGRS, le service belge de renseignement militaire), ne se livre à aucun exercice comparable de transparence publique.

Puisque les deux services de renseignement font déjà l’objet d’un contrôle externe, assumé par des magistrats indépendants (le Comité R), l’opinion publique pourrait éventuellement s’accommoder du grand silence du SGRS si ce service n’était la cible de rumeurs et rapports inquiétants : manque de moyens et de compétences informatiques, critique sur la direction de l’amiral Michel Hellemans.

94.404

Le chiffre

C’est le nombre d’heures de « protection de personnes » assumées en 2010 par la Sûreté de l’Etat : 42 chefs d’Etat, 42 Premiers ministres, 6 ministres des Affaires étrangères, plus la protection des missions permanentes (ambassadeurs, etc.)

Les conflits importés chez nous

Al-ShabÂb

La Somalie

mérite désormais l’attention des agents de la SE. En cause : la menace croissante des milices radicales islamistes de la nouvelle génération (Al-shabâb, « les jeunes »). La Sûreté craint que la situation somalienne puisse « exercer une influence sur la diaspora somalienne de Belgique. Le succès du groupement islamique extrémiste « Al-shabâb » sur place, par exemple, peut entraîner une radicalisation de certains individus somaliens hors de Somalie. Cette évolution

a déjà été remarquée aux Etats-Unis et dans certains pays de l’Union européenne. Elle peut donc aussi survenir en Belgique. » Bien vu : à l’Est de la Wallonie évoluent des Somalis (venus d’Erythrée, de Djibouti, de Somalie même) dont les réseaux de relations sont étonnants. Autre préoccupation de la SE : les Shabâbs ont menacé de frapper le Burundi. Et Bujumbura reste une capitale très chère à Bruxelles.

Russie et Tchétchénie

Le Caucase

est un casse-tête. D’abord parce que « les combattants wahhabites de l’“Emirat du Caucase” » peuvent impacter sur la Belgique : « Des arrestations ont d’ailleurs eu lieu le 23 novembre 2010 à Anvers (…) Une partie des personnes arrêtées est soupçonnée d’avoir été active dans le soutien logistique de groupes armés dans le Caucase du Nord. » Et la SE de rappeler que « Doukaev, Tchétchène naturalisé belge résidant à Liège, a provoqué une explosion dans un hôtel de Copenhague le 10 septembre 2010. » Mais cette menace n’aligne pas pour autant la Belgique sur la Russie : en 2010, la SE a « pu constater des activités de renseignement menées par des services russes en Belgique qui ne semblent pas refléter la tendance au rapprochement politique observée sur le plan transatlantique. » Autrement dit : c’est reparti comme durant la Guerre froide, les Russes espionnent « la politique économique européenne et la communauté russophone de Belgique. »

Espionnage d’État et relais de guérillas

La Colombie

fait son entrée – la toute première mention depuis trois ans – dans les menaces surveillées de près par la SE. Les lecteurs du Soir savent pourquoi : des « surveillances illégales » et au moins une « diffamation » sont reprochées au « Departamento Administrativo de Seguridad » (DAS), puissant service de renseignement colombien qui a tenté de faire pression sur des ONG actives à Bruxelles. C’est un euphémisme : il y aurait eu cambriolage à Hoeilaart et vol d’ordinateurs.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là : deux vastes guérillas sont toujours actives sur le territoire colombien, Farc et ENL, et les agents belges craignent qu’elles ne disposent de relais : la SE évoque « la présence en Belgique de militants d’extrême gauche d’origine latino-américaine – dont certains sympathisants d’organisations considérées comme terroristes par l’Union européenne – et les liens que ces militants entretiennent avec les groupements d’extrême gauche belges ».

Les islamistes

C’est l’une des principales préoccupations de la Sûreté de l’Etat : « l’extrémisme islamique ne perdra pas en importance à l’avenir », indique le rapport. « Les ambitions que nourrissent les extrémistes musulmans exercent une influence négative sur l’intégration des musulmans dans la société occidentale. Il n’est pas exclu que certains extrémistes musulmans se montrent à l’avenir ouvertement favorables à la violence, à laquelle ils n’hésiteront pas à recourir. »

La Sûreté confirme que ces perspectives d’évolution négative « ont justifié une surveillance continue et approfondie (qui) a fait l’objet d’une fréquente correspondance avec des partenaires externes ».

Le rapport pointe particulièrement l’expansion en Belgique du salafisme, un « courant islamique réactionnaire qui entend assujettir la vie individuelle et sociale par l’imposition de règles strictes. Il s’oppose à l’ordre juridique démocratique (…) et à l’intégration des musulmans dans la société occidentale ». des prédicateurs salafistes, venus des quatre coins du monde sont venus prêcher en Belgique.

Le rapport souligne aussi l’émergence de l’association Sharia4Belgium « le groupe salafiste le plus expressif » en Belgique qui se livre sur son site internet « à de la propagande gratuite en faveur de terroristes internationaux ». Cette association s’est encore renforcée en 2011 en promettant la fin de l’Etat belge et en se mettant en scène devant le palais royal de Laeken.

ISLAM

L’Exécutif musulman sous influence

« Des puissances étrangères et un groupement turc radical se sont ingérés dans les structures de l’islam institutionnel pour tenter d’imposer leurs vues »… Le constat de la Sûreté est un secret de Polichinelle, souvent commenté dans Le Soir : bien que le rapport ne cite ni le Maroc ni la Turquie, les instances diplomatiques marocaines et turques ont multiplié les manœuvres pour infléchir les projets de refondation de l’Exécutif des musulmans, organe en charge du temporel du culte islamique, en Belgique. Pour l’heure, les propositions de réforme opposent toujours les tenants des grandes fédérations musulmanes, sous contrôle turc et marocain, aux « rénovateurs » de l’Alternative Démocratique des Musulmans de Belgique (ADMB), partisans d’un Exécutif plus indépendant et d’une représentation accrue des femmes et des minorités. L’Exécutif musulman est sans mandat depuis le 31 décembre 2011.

L’extrême gauche

La Sûreté de l’Etat réserve plusieurs pages de son rapport à l’évolution des mouvements d’extrême gauche. Elle constate la poursuite du « mouvement d’ouverture » de ces partis qui se sont départis « de l’attitude de sectarisme qui (…) avait caractérisé leur fonctionnement antérieur ». Les analystes de la Sûreté, qui se font politologues, relèvent que les militants de ces partis « se sont attachés à faire passer (leur message), en axant leur communication sur des propositions précises et concrètes, visant le quotidien immédiat des gens et au ton volontiers populiste ». Cette nouvelle stratégie, selon la Sûreté, a porté ses fruits : « en comparaison avec les élections nationales de 2007, un parti tel que le PTB+/PVDA a pratiquement doublé son score. » C’est le seul parti politique cité dans le rapport de la Sûreté qui avait encouru des foudres parlementaires en ayant cité, antérieurement, Ecolo/Groen ou le Vlaams Belang. Le PTB+ compte se plaindre de sa citation dans ce rapport.

Le chapitre consacré à l’extrême gauche englobe aussi les actions menées lors de l’opération « Flottille de Gaza ». La renaissance des gauches radicales, estime la Sûreté, a réactivé la « sphère anarchiste », impliquée dans des mouvements contre les centres fermés, ou de solidarité avec les anarchistes grecs ou italiens.

La Sûreté s’intéresse aussi aux « groupes d’action antiautoritaires », parmi lesquels les « extrémistes animaliers », les antimilitaristes, ou les groupes de soutien aux sans-papiers.

Terrorisme

Les ex-CCC, toujours sous surveillance

Pierre Carette et Bertrand Sassoye, autrefois condamnés pour les attentats terroristes (deux pompiers tués) commis par les Cellules Communistes Combattantes (CCC) demeurent un cœur de cible pour la Sûreté de l’Etat. Le rapport des services secrets estime que leur conviction « toujours vivace (…) quant à la nécessité du combat armé pour concrétiser la révolution communiste, ainsi que leur passé terroriste, justifie le suivi de leurs activités par la Sûreté de l’Etat. Ni Pierre Carette, ni Bertrand Sassoye n’ont délaissé leur positionnement idéologique antérieur à leur arrestation en 1985 ». Les deux ex-CCC sont suivis dans leurs déplacements à l’étranger. Le rapport de la Sûreté rappelle que la Chambre du conseil de Bruxelles doit statuer (le 25 janvier) sur un dossier, impliquant Bertrand Sassoye, dans des liens présumés avec l’organisation italienne PCPM, le Parti communiste politico-militaire.

L’extrême droite

La Sûreté de l’Etat relève que la thématique de « l’islamisation de notre société » forme le fonds de commerce de l’extrême droite belge. À l’exception de Nation, constatent les services secrets, « tous les partis francophones d’extrême droite qui se sont présentés aux élections législatives du 13 juin 2010 sont constitués d’anciens militants du « Front National » historique ». Ces dissidences (Wallonie d’abord, FN +, Force Nationale), note la Sûreté ne sont pas le résultat « d’opposition idéologiques », mais de la « convoitise de meilleures places sur les listes électorales ». Ces groupuscules pourraient former des alliances avec Nation lors des prochaines élections, mais « de nouvelles dissensions apparaîtront lorsqu’il faudra choisir les candidats pour les têtes de liste ».

La Sûreté cite aussi les mouvements « Terre et Peuple », « Belgique et Chrétienté », toutes unies au sein des réunions de « Nation »

La Sûreté identifie le mouvement nationaliste Voorspost comme l’un des plus actifs de l’extrême droite en Flandre. Le « Nieuwe-Solidaristich Alternatief » (N-SA) ne compterait qu’une vingtaine de militants actifs, dont des skinheads néonazis.

« Blood and Honor » et sa culture skinhead sont considérés comme moins attractif « pour la nouvelle génération de jeunes extrémistes ». Ses concerts néonazis empreints de slogans racistes sont devenus quasi inexistants, en raison des poursuites judiciaires opérées contre ses membres.

SECTES

Guérisseurs, orientalistes, psychanalytiques

Nombre de groupements à caractère sectaire ou nuisible sont suivis par la Sûreté de l’Etat. Son rapport mentionne, sans surprise un suivi de l’Eglise de Scientologie et de ses différentes succursales implantées en Belgique. Il pointe aussi le développement de mouvements orientalistes, comme le Sahaja Yoga ou la Méditation transcendantale. La Sûreté relève la présence à Bruxelles, Anvers et Gand, de l’Eglise pentecôtiste d’Edir Macedo, « l’Eglise universelle du Royaume de Dieu ». L’Eglise de Moon, les Témoins de Jéhovah (dont le Congrès à Gand a réuni 5.000 personnes) sont également citées. Le succès grandissant de l’Église africaine « Fondation Olangi-Wosho » est pointé, tout comme le « Cercle des amis de Bruno Gröning » qui propose des méthodes de guérison non autorisées. Le Mouvement raëlien demeure sous surveillance, comme les apocalyptiques mayas.