CES PIERRES QUI LES ONT SEDUITS FREDDY THIELEMANS CHOISIT AUSSI LE MONUMENT AU TRAVAIL

n.c.

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Mardi 8 août 1989

Ces pierres qui les ont séduits

Freddy Thielemans choisit

aussi le Monument au Travail

DEUX voix pour Constantin Meunier (1831-1905). Philippe Robert-Jones, l'ancien conservateur du Musée des Beaux-Arts, l'avait choisi; Freddy Thielemans, l'échevin bruxellois de la Culture l'imite. Pour d'autres raisons car des regards très différents peuvent être amoureux d'une même femme ou d'une même sculpture. Mais celle-ci est très virile, c'est le monument au Travail, à l'extrémité du bassin Vergote.

Un ensemble inauguré en 1930 avec ses quatre reliefs figurant l'Industrie, le Port, la Mine et la Moisson et ses cinq statues: Maternité, Forgeron, Ancêtre, Mineur et Semeur...

Beaucoup de monuments de Bruxelles me sont particulièrement chers: la statue de Ferrer - «Francese» Ferrer, pour le dire à la catalane - les «Passions humaines» de Lambeaux dans leur pavillon Horta, la fontaine de Brouckère, fort mal replacée à mon goût... Surtout lorsqu'ils sont la cible de fanatiques et de bigots. Mais celui qui gardera toujours une place particulière dans ma mémoire, c'est le Monument au Travail de Constantin Meunier.

Pour plusieurs raisons.

La première parce que lui-même considérait ce monument comme son oeuvre maîtresse et qu'il y investit plus de vingt ans de sa vie. La seconde, pour des raisons évidentes, dans ma pensée philosophique, parce qu'il s'agit d'une glorification presque sanctifiée de l'être humain au travail. Enfin, parce que la qualité sculpturale de ses oeuvres me paraît exceptionnelle de justesse, sans doute le résultat d'une formation classique et d'un amour du classicisme grec au service d'un sujet moderne: exprimer les attitudes douloureuses, mais ô combien belles et interpellantes des déclassés, des robots humains, des désespérés et des «laissés pour compte» du XIXe siècle tant décrits par Zola... Or, l'étrange chez ce sculpteur, c'est que sa préoccupation artistique ne l'a jamais conduit dans les rangs du Parti ouvrier belge (son contemporain); c'est que jusqu'au bout, sa foi l'a porté. Sans pourtant l'aveugler aux passions humaines puisqu'il a peint avec un oeil connaisseur tant les «cigarières» de Séville (dont Pierre Louÿs et Prosper Mérimée nous ont fait un portrait saisissant et érotique) que les petites «hiercheuses», chères aux fantasmes miniers du Borinage.

Malheureusement, il faut bien reconnaître que le lieu choisi pour recevoir ce monument n'a pas gardé sa qualité symbolique originelle et qu'il me plairait beaucoup plus de le voir réinstallé sur le rond-point vide et tristounet entre la place Saint-Lambert et l'Atomium. On peut rêver quand même, non?

FREDDY THIELEMANS.