Change La monnaie unique européenne vaut à nouveau plus qu'un dollar L'euro devient bon pour le moral Une parité qui ne fait pas le bonheur des Bourses

SERVATY,PHILIPPE; THOMAS,PIERRE-HENRI

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Mardi 16 juillet 2002

Change La monnaie unique européenne vaut à nouveau plus qu'un dollar

L'euro devient bon pour le moral

La parité de l'euro avec le billet vert a surtout une valeur symbolique. Elle peut redonner confiance à une zone économique qui, après avoir connu une naissance euphorique, a souffert d'une dépréciation continue de sa monnaie.

PHILIPPE SERVATY

Guy Quaden a bien fait de ne pas parier. Vendredi dernier, le gouverneur de la Banque nationale de Belgique, et de ce fait membre de droit du conseil de la Banque centrale européenne (BCE), avait refusé d'avancer le moindre pronostic temporel sur le retour de la parité de l'euro avec le dollar, préférant se mouiller sur l'identité du vainqueur du Tour de France (sans surprise : Lance Armstrong).

Prévoir les mouvements de change est un sport à plus haut risque. Depuis la naissance de l'euro sur les marchés financiers, en janvier 1999, son évolution a systématiquement contredit les analyses des banquiers centraux européens. Parti de 1,18 dollar, l'euro est tombé jusqu'à un plancher historique de 0,82 dollar le 26 octobre 2000, perdant ainsi 30 % de sa valeur en moins de deux ans, alors que, de Francfort à Bruxelles, les autorités européennes s'époumonaient à vanter son « potentiel d'appréciation ». C'était l'époque où l'économie américaine paraissait invulnérable : les capitaux européens y affluaient, ce qui renforçait le dollar et tempérait l'inflation, contribuant ainsi à doper la croissance et à attirer toujours plus de fonds étrangers. Ce cercle vertueux s'est peu à peu disloqué. L'éclatement de la bulle boursière, à partir de mars 2000, les attentats du 11 septembre 2001 et surtout la multiplication des scandales comptables (Enron, WorldCom...) ont sérieusement terni l'image de l'économie américaine et de sa devise reine.

Depuis quelques semaines, il ne faisait plus de doute que l'euro remonterait assez vite vers le niveau de parité avec le dollar. Lundi, sous les applaudissements de nombreux cambistes, il a franchi le pas, profitant d'un dollar affaibli par les craintes d'une nouvelle brassée de mauvais résultats de la part des grands groupes américains au deuxième trimestre.

Il est clair que l'euro ne doit pas sa remontée à ses mérites propres. La conjoncture n'est pas plus fringante en Europe qu'aux Etats-Unis (les prévisions de croissance pour 2002 y sont même inférieures). Une appréciation trop forte de l'euro constitue donc un risque pour l'économie du Vieux Continent dans la mesure où elle pénalise ses exportateurs. Les Bourses s'en sont inquiétées (voir ci-dessous). Les techniques de couverture de risque de change limitent ce danger.

En réalité, pour l'heure, la parité de l'euro avec le dollar présente une majorité d'avantages. Sur le plan économique, un euro plus fort contribue à freiner l'inflation en réduisant la facture des importations, notamment celle des produits pétroliers généralement libellée en dollars. Cela devrait inciter la BCE à retarder de quelques semaines, voire de quelques mois, un relèvement de ses taux d'intérêt (toujours largement supérieurs au loyer de l'argent américain). Et sur le plan psychologique, la hausse de l'euro est certainement bonne pour le moral. Elle redonne, en tout cas, de la crédibilité à une zone économique (et politique) dont le sort avait été, à tort ou à raison, « indexé » sur l'évolution de sa monnaie. Le « canard boiteux » Gerhard Schroeder qualifiait ainsi l'euro avant de devenir chancelier allemand ne claudique plus. Et disparaît ainsi un des arguments favoris des eurosceptiques des trois pays de l'Union européenne qui n'ont pas adopté la monnaie unique (Royaume-Uni, Danemark et Suède). On peut compter sur eux pour dire que l'euro est à présent trop fort. ·

Une parité qui ne fait pas le bonheur des Bourses

PIERRE-HENRI THOMAS

Après avoir connu, la semaine précédente, le pire climat depuis les attentats du 11 septembre, les marchés ont « remis le couvert » ce lundi, en s'offrant une nouvelle tranche, fort consistante, de krach salami.

Lundi, l'indice EuroStoxx 50, qui réunit les 50 valeurs les plus importantes de la zone euro, a terminé en chute de 5,80 %. L'indice de référence de Bruxelles a perdu 3,2 % et, en cours de séance, le Dow Jones américain a perdu jusqu'à 5 %, se reprenant ensuite. Londres cédait 5,4 % et se retrouvait au plus bas depuis décembre 1996.

Preuve de la nervosité des opérateurs, les freins à la baisse (des suspensions temporaires de cotation pour laisser le temps aux investisseurs de reprendre leurs esprits) ont été actionnés sur les marchés américains.

Ce sont toujours les mêmes éléments qui expliquent ces ventes paniques : la crainte de nouveaux cadavres dans la comptabilité des multinationales, la revue à la baisse des estimations bénéficiaires des entreprises et l'état de santé déplorable qui règne dans les secteurs autrefois porteurs comme la technologie ou les télécommunications. Mais le fait que l'euro ait retrouvé, lundi, la parité avec le dollar a également porté un sale coup au moral. Un titre comme celui du groupe cosmétique L'Oreal, sensible au marché américain, a ainsi cédé plus de 7 % hier, malgré les propos du président Bush qui a qualifié l'économie américaine de « fondamentalement solide ».

Au niveau comptable, les dernières révélations du « Financial Times », sur une possible spéculation de 7,4 milliards de dollars du géant pétrolier Royal Dutch/Shell, ont également provoqué une nouvelle vague de suspicion sur le marché.

Cela, alors que la situation économique dans les pays émergents comme la Turquie, le Brésil ou l'Argentine est de plus en plus précaire et oblige les banques (comme, lundi encore, la Commerzbank) à augmenter leurs provisions.

Ce n'est sans doute pas non plus un hasard si les dégagements se multiplient ces derniers jours, alors que l'on attend une nouvelle vague de résultats de sociétés. Sur les quinze jours à venir, près des deux tiers des 500 entreprises, qui composent l'indice américain S&P-500 et la moitié des 30 valeurs du Dow Jones, doivent publier leurs chiffres trimestriels. Et l'on n'attend rien de très folichon.·