Cherche informaticiens, désespérément
NACZYK,RAFAL
Page 6
Samedi 24 octobre 2009
Dossier
Cliché nº 1 : votre fils de 17 ans est un pro du clavier. Le soir venu, il se branche avec son PC en mode multi-joueurs. Derrière son bureau, il dirige une escouade, sort de gros calibres, ajuste ses tirs, explose un crâne, puis zoome sur un véhicule dont le capot se retrouve entièrement maculé de petits fragments de gélatine rougeâtre, comme si quelqu’un avait eu l’idée saugrenue de planter un gros pétard allumé dans un pot de confiture de fraises. La suite de l’action se discute sur MSN ou sur l’interface Facebook de son iPhone 3G, tout clinquant. Pour lui, l’informatique, c’est ça : 267 amis, des « pokes » à sa copine, du clavardage et des giclées d’hémoglobine pixellisée. Très aguichant…
Cliché nº 2 : Un patron d’entreprise a signé pour 4 millions d’euros de contrats pour l’année. Son but : moderniser le système d’information d’un grand hôpital bruxellois. Pour cela, il doit revoir la gestion administrative des patients ; le système d’information économique, financier et logistique ; la gestion des ressources humaines ; la qualité et la gestion des risques ; le pilotage ; les outils de communication et les échanges sécurisés avec l’extérieur. Seul écueil : il n’a pas les 40 informaticiens pour réaliser ces changements. Et les seuls candidats aux postes sont des « Nerds » : tous maigres, autistes, avec un début de cancer de la peau du visage. Bref, des créatures socialement infréquentables… L’informatique ? C’est ça : une distraction hypnotique pour les jeunes, mais pas uniquement ; des stéréotypes, mais pas seulement ; l’alliance d’une science inexacte et d’une activité humaine faillible, souvent ; un monde de possibilités, de richesse, de diversité… Et une pénurie de main-d’œuvre en Europe, en Belgique et ses trois Régions. Bref, une grande incompréhension. Et une désertification massive : en Belgique francophone, environ 1.000 diplômés en informatique sortent chaque année, tous enseignements confondus, des établissements en Communauté française. Alors que les besoins des entreprises tournent actuellement autour de 1.500 travailleurs et que la reprise va encore accroître les besoins.
Du coup, c’est tout le secteur informatique qui allume ses sirènes. Nerf de la guerre : essayer d’orienter les jeunes vers les études d’informatique.
Côté pile : Agoria, la fédération des entreprises de l’industrie technologique, déploie 100 informaticiens dans 100 écoles francophones. Pendant toute la semaine, un professionnel de l’informatique est venu présenter les différentes facettes de son expérience dans les technologies de l’information et des communications (TIC) à une trentaine de classes de rhétoriciens en Communauté française. « Les jeunes qui baignent dans la technologie ne se tournent pas vers le métier. Il faut donc leur donner envie d’aller au-delà de l’écran pour qu’ils s’intéressent au fonctionnement, et veuillent comprendre comment ça marche», explique Thierry Castagne, directeur adjoint d’Agoria Wallonie. La première séance s’est déroulée à l’athénée Maurice Carême de Wavre, lundi 19 octobre, où près de 60 rhétoriciens ont écouté avec attention la présentation de Bruno Schröder, directeur technologique chez Miscrosoft Belgique. Après 25 ans de métier dans le secteur, M. Schröder a présenté le secteur et ses réalités : la variété des projets, la dimension humaine et relationnelle, la réflexion et l’imagination. Des conditions bien éloignées des clichés véhiculés dans les médias et relayés dans les cours de récréation. Résultat ? « Sur la soixantaine d’élèves, 12 ont déclaré avoir changé de perspective après ma présentation. Ils ne savaient pas qu’une carrière dans l’informatique pouvait être aussi diversifiée «, confie Bruno Schröder. En Flandre, c’est une soixantaine de chefs d’entreprise du secteur ICT qui ont repris le chemin de l’école secondaire, afin de faire valoir leur profession et le secteur auprès des élèves. Cette initiative fait même l’objet d’un suivi de la part de la Commission européenne, qui a choisi cette visite des CEO comme projet pilote européen. « Il faut casser cette image destructrice de l’informaticien passif derrière son ordi. Et montrer qu’il y a une panoplie d’environ 80 métiers », avance Thierry Castagne. Côté face : Interface3 et Evoliris, un Centre de Formation Continue et un Centre de Référence Professionnelle TIC de la Région Bruxelles Capitale, ont lancé le projet « Informaticien d’un jour « dans les écoles secondaires. À la base du projet, le même lourd constat : une croissante désaffection des jeunes à l’égard des filières informatiques, surtout auprès des filles. « Même si les chiffres des inscriptions remontent, alors qu’elles avaient chuté de 40 % entre 2000 et 2005, les études en informatique n’ont pas vraiment la cote auprès des filles, qui ne représentent que 6,3 % des inscriptions en Communauté française pour l’année académique 2007-2008», explique Laure Lemaire, Directrice d’Interface3.
Dans le monde professionnel, la fracture de genre est radicale : 15 % des informaticiens, seulement, sont des informaticiennes. L’emploi des femmes reste toujours concentré dans les mêmes groupes professionnels qu’autrefois, et principalement dans le secteur tertiaire. Les femmes ne rêvent pas de technologie. Elles atteignent rarement des postes managériaux et sont moins bien payées que les hommes. D’où la volonté, pour Interface3 et Evoliris, de sensibiliser les élèves dès la deuxième secondaire, avant que ne se pose la question des choix d’options décisifs dans leur orientation. « Cette orientation du projet nous semble d’autant plus pertinente en termes d’égalité des chances hommes-femmes que c’est à ce stade que les filles commencent à délaisser les carrières scientifiques et techniques», précise Laure Lemaire. En 2008-2009, c’est essentiellement au niveau des écoles bruxelloises de la Communauté française que l’opération a été menée. Près de 1.000 élèves de 4e, 5e et 6e années ont participé à cette action, soit 76 classes dans 23 écoles secondaires. Par ailleurs 40 visites en entreprises ont été organisées. Au terme de l’opération, 34 % des élèves ont estimé que cette action a eu un impact positif sur leur rapport à l’informatique. Pour les entreprises, aussi, l’enjeu est important : par ces actions, elles sont confrontées à un public jeune, non-acquis à leur cause et empli de préjugés. « Pas mal de jeunes pensent connaître l’informatique parce qu’ils utilisent l’informatique par le jeu, par l’utilisation de sites web, par Facebook, par le chat, mais ils ne savent pas que derrière ces écrans il y a des dizaines de professions différentes. Nos animations permettent aux élèves de démystifier nos métiers », confie Rita Verreydt, CEO de Sogeti Belux. « Et si l’informatique, au sens large du terme, demande de bonnes capacités d’analyse, la connaissance des langues et les relations sociales y tiennent un rôle majeur. C’est une discipline transversale, intégrée dans différents aspects de l’entreprise », souligne la directrice de Sogeti. Des compétences que l’on ne retrouve pas seulement chez les matheux, solitaires et intellos, retranchés derrière d’épaisses montures, mais aussi chez les jeunes, garçons et filles, ayant étudié le latin, le grec ou d’autres sciences humaines. Car au fond, l’informatique, c’est quoi ? Une distraction hypnotique pour les jeunes ? L’emploi global pour tous ? Un lieu pour écrire, lire, créer ? On le pense, et donc on fait de l’informatique comme on ferait un journal : pour changer, donner à voir, penser au fond, soigner la forme, gueuler un coup, murmurer des infos, toucher, amuser, comprendre, résister, réinventer…
L’informatique, c’est du cochon ? Le cycle du cochon est une loi économique découverte dans le secteur de l’agriculture. Les éleveurs de porcs se développent souvent massivement jusqu’au moment où l’offre devient faible et les prix élevés, ce qui entraîne l’effondrement des prix et la faillite de nombreux éleveurs. Après cela, le cycle recommence. Le même phénomène s’est partiellement produit avec les étudiants IT. Lors du pic de l’emploi dans le secteur au cours du passage au nouveau millénaire, le secteur IT était euphorique et beaucoup d’étudiants se sont lancés dans une formation IT. Toutefois, au moment où tous ces étudiants ont terminé leurs études, le marché de l’emploi de l’IT avait légèrement reculé et la situation du secteur était nettement moins réjouissante. Ce secteur s’est alors retrouvé confronté à un déséquilibre entre l’offre et la demande avec une offre extrême et surtout décalée par rapport aux fluctuations de la demande. Aux alentours du passage au nouveau millénaire, les filières informatiques avaient, il est vrai, enregistré une forte progression, mais les étudiants qui sont entrés sur le marché du travail quelques années plus tard sont arrivés à un moment d’accalmie. De ce fait, les étudiants se sont mis à bouder l’informatique et quelque temps plus tard, le secteur s’est trouvé dans une situation dans laquelle la demande croissante n’a pas pu être satisfaite. Ce qui nous amène à la situation actuelle et son grand nombre de fonctions critiques. R.N.
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