Seize mille policiers pour mater la révolte

DE BOURBON,TRISTAN; VANDEMEULEBROUCKE,MARTINE; MARTIN,PASCAL; REGNIER,PHILIPPE

Page 2

Mercredi 10 août 2011

David Cameron a choisi de répondre par la force aux émeutes, qui se sont étendues mardi à plusieurs villes de Grande-Bretagne. Rentré d’urgence après avoir refusé dans un premier temps de mettre fin à ses vacances en Toscane, le Premier ministre britannique a promis qu’il fera « tout ce qui est nécessaire pour rétablir l’ordre dans les rues et les rendre sûres pour ceux qui respectent la loi ».

Concrètement, les policiers de la capitale ont été rappelés de congé. Ils devaient être dix mille de plus dans les rues de Londres, mardi soir. Soit un total de seize mille hommes, sommés de mater la révolte dans la capitale.

Le recours à l’armée est toutefois exclu pour l’instant bien que les émeutes aient désormais gagné Liverpool, Birmingham, Bristol et Nottingham.

Jusqu’à présent, les policiers n’ont pas réussi à canaliser la violence des manifestants, qui saccagent les rues, pillent les commerces et incendient les immeubles ; 650 arrestations ont pourtant été enregistrées rien qu’à Londres et à Birmingham. Parmi eux, un enfant de onze ans, accusé de vol. Lundi soir, un homme de 26 ans a été blessé par balle dans la capitale avant de succomber à ses blessures. Il s’agit du premier manifestant à mourir depuis le début des violences.

Sur le plan politique, la lecture des événements est double : le Labour pointe du doigt son caractère social et souligne les inégalités qui frappent les personnes de couleur dans les quartiers déshérités. Les conservateurs au pouvoir y voient, au contraire, une addition d’actes criminels.

Parmi ces derniers, un parlementaire Tory nommé Nick de Bois estimait mardi dans les pages du Guardian que l’attitude des manifestants ne pouvait être jugée sur la base de privations sociales : « Ces gars ont de belles voitures, de beaux téléphones. »

Suivant cette logique, le conservateur David Cameron a joué la carte de la fermeté : « Vous sentirez la force de la loi, a-t-il affirmé à l’adresse des jeunes émeutiers, dont certains n’ont qu’une dizaine d’années. Si vous êtes assez vieux pour commettre de tels crimes, vous êtes également assez vieux pour être punis. »

Le ton ne trompe personne : non seulement, le Premier ministre entend rétablir la sécurité dans le pays, mais il doit aussi rassurer le reste du monde quant à la capacité de la Grande-Bretagne à se montrer à la hauteur de l’organisation des Jeux olympiques qui auront lieu à Londres en 2012. La ministre de l’Intérieur Theresa May a ainsi assuré que les autorités « regarderaient ce qui est nécessaire de faire » pour assurer des Jeux sans heurts.

La traque à l’homme s’organise. Les policiers de Scotland Yard comptent sur la collaboration du fabricant du Blackberry, Research in Motion (RIM), pour pister les messages que les manifestants s’envoient afin de se regrouper, de se mouvoir et inciter à la violence. Le Blackberry semble en effet être le moyen le plus utilisé par ceux qui tiennent tête à la police depuis quatre jours.

Mais l’enquête dira-t-elle pour autant les raisons de la colère ? Pour le spécialiste des relations intercommunautaires Gus John, « il y a un certain nombre de jeunes très en colère, marginalisés depuis des décennies. Ils éprouvent un immense ressentiment depuis des années envers la police, à cause du comportement des forces l’ordre, en particulier à cause des interpellations accompagnées de fouilles. Ce sont des gens qui ne se voient aucun avenir ». Ce professeur d’université relève aussi que ces jeunes se moquent des caméras qui les filment en plein pillage. « Ils ne se soucient absolument pas de ce qui peut leur arriver. »

1

Manifestant tué. Un homme de 26 ans a été blessé par balle dans une voiture, à Londres. Il a succombé à ses blessures. C’est la première personne à décéder lors de ces violences qui ont débuté dans la nuit de samedi à dimanche.

650

Arrestations. Il a été procédé à 650 arrestations à ce jour à Londres et à Birmingham. L’une d’elles concerne un enfant de 11 ans, arrêté pour vol.

Scotland Yard.

Scotland Yard.

L’impuissance de la police britannique face aux émeutes qui secouent

Londres met à nouveau sur la sellette Scotland Yard, affaiblie par la démission de son patron dans l’affaire Murdoch et démoralisée par les coupes budgétaires.

« Prudence ».

La Belgique, l’Allemagne, la France, les pays scandinaves et d’autres encore ont recommandé mardi à leurs ressortissants présents au Royaume-Uni de faire preuve de prudence. « Il est conseillé aux voyageurs qui se rendent au Royaume-Uni de s’informer via les médias sur la localisation des troubles », recommande le ministère belge des Affaires étrangères. Il est également conseillé aux touristes d’éviter les manifestations et de faire preuve de prudence lors de leurs sorties nocturnes.

Remise.

Le match amical de football Angleterre - Pays-Bas, programmé mercredi à Londres, a été annulé en raison des émeutes qui frappent actuellement la capitale, a annoncé mardi la Fédération anglaise (FA). Deux stars anglaises Rio Ferdinand et Wayne Rooney avaient mardi utilisé

leur compte Twitter pour lancer un appel au calme, en vain.

anarchy in the U.K.

Un dégât collatéral inattendu

Le punk-rock anglais a tôt fait, dès 1977, de chanter la révolte, la colère de la jeunesse délaissée des années (pré)Thatcher, le chômage dévastateur, l’antiracisme nécessaire. Le groupe londonien The Clash (le fracas) marque les esprits, et plusieurs de leurs titres viennent immédiatement à l’esprit à la vue des images du jour : White Riot, Career Opportunities, I Fought the Law ou, bien entendu, London’s Burning… Paradoxe : aujourd’hui, avec l’incendie dans les émeutes d’un entrepôt exploité par Sony à Enfield, c’est tout un stock de disques de labels indépendants (Rough Trade, Ninja Tunes, Domino) vendus en Europe par le distributeur Pias né à Bruxelles qui est parti en fumée… (lire aussi page 30)

A Enfield comme à Hackney, la douleur des sinistrés se mêle à l’incompréhension

reportage

londres

de notre correspondant

D’épaisses volutes de fumée s’élèvent de l’une des zones industrielles d’Enfield, dans la banlieue nord de Londres. L’entrepôt de la société japonaise Sony brûle depuis plus de quinze heures et des dizaines de pompiers se relaient pour tenter d’éteindre les flammes. Des habitués du centre commercial ne comprennent pas. « A quoi cela sert-il ?, se demande Raju, 45 ans. Pourquoi brûler le bâtiment d’une multinationale après être parti avec des téléviseurs et des chaînes hifi ? » Il remue la tête, les yeux hagards, tout comme ses voisins qui regardent depuis de longues minutes déjà ce morbide spectacle. Comme s’ils cherchaient à comprendre le geste de ce groupe de jeunes Britanniques, qui a décidé de mettre le feu ici dans la nuit de lundi à mardi. Exactement comme d’autres l’ont fait avec d’autres enseignes connues dans la banlieue sud, à Croydon.

Mare Street, à Hackney, l’une des municipalités de la capitale qui accueillera l’an prochain les Jeux olympiques, a été touchée elle aussi par la vague destructive. Des dizaines de boutiques sont éventrées. Si les trottoirs ont été nettoyés dès le lever du soleil par les services de la municipalité, de nombreuses vitrines sont béantes. Briques, bâtons, barres de fer, chaises, poubelles : tout était bon pour accéder à l’intérieur. « Des garçons blancs ont éventré les rideaux de fer puis huit ou neuf d’entre eux sont entrés dans le magasin, répète inlassablement aux passants Cypran Asota, le gérant du magasin d’optique Boots. J’ai couru après eux car ils ont volé toute la recette de la journée et environ 15.000£ (18.000 euros) de montures. Mon assurance ne couvre pas les actes de terrorisme de ce type. La perte est donc pour moi. » Sa colère est mêlée là encore d’incompréhension. D’autant que « la police est restée à plusieurs dizaines de mètres sans rien faire. Comme si les policiers étaient plus effrayés que nous ».

Dès 16 h 30 lundi, plusieurs centaines de jeunes sont arrivées en rue et ont commencé à tout saccager. Notamment les vitrines de tous les magasins, pour en voler ou non le contenu. Mais aussi les vitres des voitures garées et celles des immeubles. « Ils ont tout pris dans ma boutique, raconte les yeux pleins de larmes Shiva Kadih, le propriétaire d’une supérette. Il ne reste rien mais au moins nous les avons empêchés de la brûler. » Et là encore les policiers étaient visiblement proches mais ils n’ont pas bougé. Shiva ne sait pas si son assurance prendra en charge les dégâts et les pertes.

Carima ne comprend ni leur geste ni leur motivation. « Ce sont des jeunes du quartier, cela semble évident, assure cette femme de 42 ans. Quel intérêt ont-ils donc à détruire leur propre communauté, leurs propres services, à faire du mal à leurs voisins ? Ils ont transformé leur environnement en une zone de guerre. » Les mains sur les hanches, elle regarde sa rue blessée.

Après cette nuit, et suite au développement des incidents dans de nombreuses villes du pays, 16.000 policiers ont été déployés dans les rues de la capitale mardi soir, aux dires du Premier ministre David Cameron.

Ces déclarations n’ont pas empêché les habitants de la capitale d’avoir peur. Ainsi, hier, à Enfield et Hackney, la plupart des commerces avaient fermé leurs portes tôt, dès le milieu de l’après-midi, quand ils les avaient seulement ouvertes.

« Nous ne bougeons pas de chez nous ce soir, la traditionnelle tournée au pub d’après boulot est annulée !, s’exclame mi-souriant mi-nerveux, Adam, un Anglais d’une trentaine d’années. Les annonces de David Cameron ne rassurent pas grand monde. On a vu hier que les groupes étaient très mobiles, bien connectés, qu’ils connaissaient bien leur quartier d’intervention et échappaient donc facilement aux policiers. Il faudra donc plusieurs jours de calme avant que les gens ressortent une fois le soleil couché, sereinement. » En attendant, les habitants de nombreux quartiers ont décidé d’agir par eux-mêmes et ont lancé des campagnes de nettoyage de leurs rues. Un premier moyen d’effacer de leur mémoire les événements de ces trois derniers jours.

P 11 POLÉMIQUES

Chez nous

La police bruxelloise reste zen

« Cela va se produire à Bruxelles aussi. » Le député MR Alain Destexhe joue les prophètes et prédit une explosion de violences « dans un avenir plus ou moins proche » à Bruxelles. Pas de date annoncée mais bien des lieux précis : Anderlecht (Cureghem) et Molenbeek (quartier Etangs Noirs).

En cause, selon le député libéral, « une immigration qui n’est plus maîtrisée depuis une quinzaine d’années » et un chômage des jeunes frôlant les 50 % dans certains quartiers.

Le concurrent direct d’Alain Destexhe dans ce créneau politique d’ultra-droite, le président du Parti populaire, Mischaël Modrikamen, a surenchéri. Il voit, lui, dans les émeutes anglaises « les prémisses d’une véritable guerre civile menée par des minorités », guerre qui nous menace aussi, selon le PP, puisque « le rejet de notre société occidentale se répand chez les immigrés » et que nos dirigeants mènent « la politique de l’autruche » en matière d’immigration.

Pas de réaction à ces propos chez les bourgmestres des communes concernées ; et du côté policier, ces « avertissements » laissent de marbre. Le porte-parole de la zone de police de Bruxelles-Ouest parle de « jeux purement politiques » entre le MR et le bourgmestre PS de Molenbeek, Philippe Moureaux. Les policiers bruxellois n’ont en tout cas reçu aucune consigne spécifique pour ces prochains jours et disent « faire leur travail partout de la même façon ». La ministre de l’Intérieur, Annemie Turbelboom (Open VLD), refuse aussi tout alarmisme. « Bien sûr, nous dit-elle, je surveille ce qui se passe à Londres. Ce type d’émeutes peut arriver partout en Europe, on l’a vu encore en France récemment. Mais à Bruxelles, chaque fois que des incidents se sont produits, les policiers ont réagi très rapidement, ce qui n’a pas été le cas à Londres. De ce fait, les policiers bruxellois ont toujours pu garder le contrôle de la situation. »