Christian Libens parmi les Marie

DE DECKER,JACQUES

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Vendredi 27 février 2009

Une écriture qui ne ressemble à nulle autre, mais qui appelle les voisinages. On songe à Mandiargues, comme chaque fois que l’érotisme se teinte d’une forme de préciosité esthétique, mais ici, heureusement, l’afféterie est moins présente. On songe à Pierre-Jean Jouve, parce qu’ici aussi l’amour physique prend sa dimension initiatrice et métaphysique, mais de manière moins ténébreuse que chez l’auteur de Sueur de Sang. C’est dire si ce roman composé de nouvelles de Christian Libens plane haut, tout en restant au plus près des chairs. Il y avait longtemps, par nos temps de lâcher tout, qu’on n’avait plus eu affaire à une écriture qui fasse sa place au débat et aux ébats des corps avec une telle ampleur de vue et une véritable hardiesse. Dans un domaine surtout occupé dans nos lettres par les femmes (Caroline Lamarche, Nathalie Gassel…), Amours crues apporte un autre écho, où l’on pourrait identifier une approche masculine, particulièrement sensible, dépourvue de machisme.

Christian Libens est un excellent intercesseur littéraire. On lui doit des guides érudits, des récits situés dans l’Ardenne qu’il connaît bien. Il a exercé les fonctions de secrétaire d’écrivain auprès d’Alexis Curvers, ce qu’il évoque dans un texte d’Amours crues où il confère à des souvenirs prégnants (notamment la rencontre de l’auteur de Tempo di Roma avec Hubert Nyssen et Sabine Wespieser) une dimension romanesque. Avec ce livre-ci, il traverse le miroir et entre pleinement en littérature, champ périlleux où les réussites se mesurent au degré des risques pris.

L’équation, dans ces pages brûlantes, est des plus concluantes.

Pierre est un amant et un ami des femmes, cela se perçoit à chacune de ses rencontres. Il éprouve pour elles cette tendresse brutale quelquefois, ce respect qui n’exclut pas l’assaut, et surtout une compréhension qui va parfois jusqu’à la dévotion. On est au-delà de la pudeur ou de l’impudeur lorsque des êtres sexuellement opposés accèdent à un tel degré d’aveu et d’intimité.

Cela commence très fort par le récit insoutenable d’une victime de sévices lors du conflit rwandais. Elle est la première des multiples Marie que Pierre croise : il saura à chaque fois trouver langage et gestes de réconfort. Son attention est nourrie d’une fascination inspirée. L’auteur en cherche les échos dans le Cantique des Cantiques, dans la poésie amoureuse d’Apollinaire qui hante toujours son pays de Stavelot, et dans la célébration par Michelet, dans son Journal, de sa tant aimée Athanaïs.

Pétries de littérature, ces Amours crues le sont, mais d’une littérature elle-même irriguée du sang de la passion. De sorte que voilà un livre vibrant où chaque page irradie d’une chaleur charnelle peu commune, où les mots demeurent les meilleurs conducteurs de l’énergie de l’éros.

L’auteur sera à la Foire le samedi 7 mars.