CHRONIQUE D'UN DIMANCHE A JT

LETIST,FERNAND

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Mercredi 4 août 1993

CHRONIQUE D'UN DIMANCHE À JT

Le Roi est mort... vive la RTBF! La chaîne publique s'est surpassée pour couvrir le décès royal. Suprématie du nombre et des archives.

A la RTBF, on se souviendra longtemps de cette journée du 1er août, frappée d'un triste sceau: la mort du Roi. L'événement aurait surgi tôt ou tard. Malgré tout, il a surpris. Tirant, côté francophone, le géant RTBF et la petite RTL/TVI de leur ralenti de fin de week-end. Bien que la chaîne privée ait «fait son possible» pour être à la hauteur, la couverture RTBF l'aura emporté en qualité et en audience (voir article ci-contre). Coup de rétro dans les coulisses RTBF de cette journée extra-ordinaire.

LA PETITE HISTOIRE

D'UN DIMANCHE HISTORIQUE

Dimanche, 1 h 30. Une sonnerie de téléphone sort Jacques Bredael des bras de Morphée. Au bout du fil, un technicien du centre de commutation de la RTBF, cerveau technique du paquebot public. Encore endormi, le présentateur du JT s'entend annoncer: Le Roi est mort!. Le technicien a vu la nouvelle s'afficher sur un ordinateur. Bredael ne fait ni une ni deux, il téléphone tous azimuts puis s'habille en hâte. Il tente de choisir la plus sobre des tenues que lui offre sa garde-robe trop haute en couleurs dans de telles circonstances.

Arrivé au deuxième étage de Reyers, centre névralgique de l'info, il se rend compte qu'il n'est pas le seul à être tombé du lit. Une réunion de crise met au point le déroulement des opérations. Il est décidé d'une édition spéciale à 7 h 30. Rush, stress. C'était quelque chose d'extraordinaire, nous expliquait lundi Jacques Bredael, les yeux battus par son baroud d'information de la veille. On voit qu'à la RTBF il y a une solide infrastructure et un réel intérêt des gens pour leur travail. De la part des journalistes évidemment mais aussi des autres membres du personnel. Une des plus belles histoires est d'avoir vu arriver notre «dépouilleuse» (personne chargée de trier les dépêches). Elle avait entendu la nouvelle au Mirano. La sono s'est arrêtée, une minute de silence a été observée et le DJ a mis la «Brabançonne». Notre dépouilleuse a rappliqué ici illico.

Vers 8 h 30, après la première édition spéciale, Bredael s'aperçoit qu'un petit détail a irrité des téléspectateurs qui assaillent le standard téléphonique de la RTBF: sa cravate! Mauve sombre avec des torsades jaune foncé, ma cravate était encore trop «claquante» pour l'occasion. Pour les éditions de 9 et 10 heures, j'ai emprunté celle de Joseph Buron, qui était, me semble-t-il, le comble de la sobriété. Noire avec de petits points bleus, rouges, jaunes, très discrets. Rien n'y a fait, le téléphone a continué à crépiter. Ce n'est que l'après-midi, en repassant chez moi, que j'ai fouillé dans les affaires de mon propre père décédé il y a quelques années pour trouver une cravate noire pour le 19 heures. (Le syndrome de la cravate a aussi frappé René Thierry au 19 h 30 de lundi soir.)

Paul Germain de son côté aura assuré l'édition de 12 h 30, celle de 17 heures et le JT dernière très suivi.

LES ATOUTS DE LA RTBF

Pour tenir le choc info face à une telle nouvelle et réagir au quart de tour, la chaîne publique disposait d'un dispositif qui révélera son efficacité. Deux noms resteront longtemps associés à ce succès. Celui de Christophe de Borsu et surtout celui de la réalisatrice Myriam Lanotte qui avait oeuvré sur la célébration 60/40. Coup de chapeau de Bredael. Ils avaient réalisé, il y a des mois (au moment des problèmes de santé du Roi), une sélection et un recopiage systématique de tous les documents maison concernant le Roi depuis la création de la télé belge en 1953. Un véritable dépouillement, un travail extraordinaire de bénédictin auquel s'est surtout attelée Myriam Lanotte. C'est peut-être cela qui a fait notre supériorité, ainsi que le nombre de journalistes.

Myriam Lanotte, entre deux montages, parle modestement de ses mérites. Si ce travail n'avait pas été fait, cela aurait pu être une catastrophe. Mais, soyons lucides, les images ne prennent leur valeur que par le montage, le commentaire, l'emballage. J'ai travaillé uniquement sur les archives de la RTBF et j'ai refusé que nous en achetions. Je savais que nous disposions d'une mine d'or dont il a fallu tamiser les pépites. Ce que j'ai fait. Des sujets étaient prêts depuis un certain temps. D'autres ne demandaient qu'à être montés. Notre dispositif a pourtant ses limites. On était moins préparé à ce que Albert succède à Baudouin. Je n'avais au départ qu'une courte séquence... Une petite frayeur, mais cela fait vivre!

Sur ce plan, Bredael n'est pas en reste d'adrénaline. Cela restera comme une des journées les plus marquantes de ma carrière de présentateur. J'ai eu l'impression de camper dans le studio. Pour la première fois de mon existence, je prenais l'antenne avec seulement la moitié de mes chapeaux (textes d'introduction aux reportages) écrits.

Lundi après-midi, même si la tension avait baissé de quelques crans, toute la rédaction était encore sur le qui-vive. D'autres journées royales se préparent. Et ne pensez pas une seule seconde que ce fut un «avantage» que l'événement survienne au creux d'un week-end. Un dimanche et en été, les équipes sont réduites, constate Jacques Bredael. Ce qui s'est passé dimanche représente beaucoup de boulot, beaucoup d'argent, beaucoup de perte publicitaire... Budgétairement, cela doit être une catastrophe pour la RTBF. On a certainement gagné en image de marque, mais cela ne remplace pas le budget.

FERNAND LETIST