Koen Mortier, le Flamand explosif

CROUSSE,NICOLAS

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Mardi 19 octobre 2010

Cinéma « 22 mei » au Festival du film de Gand

Vendredi soir, la faune noctambule de la jeune Flandre s’était donné rendez-vous au Vooruit de Gand pour y découvrir le nouveau long-métrage de Koen Mortier. Jeune réalisateur chéri par la scène rock du nord du pays, l’ancien pubard pouvait compter dans l’assistance sur le soutien d’artistes tels que Tom Barman (dEUS) ou Fien Troch. Présenté en première mondiale au Festival de Toronto il y a un mois, 22 mei, le nom de ce nouvel opus qui sera sur nos écrans dans un mois, tient ses promesses.

Pas sûr qu’il deviendra pour autant un grand succès public en Flandre, où le cinéma régional fait fureur depuis quelques années. Et pour cause : on doit cet ovni, au scénario extrêmement gonflé, à un auteur qui ose une fiction universelle et presque expérimentale, d’une audace remarquable et pourtant basée sur un point de départ qu’on jurerait inspiré par un fait divers : à tort ! Mortier nous le confesse : « Tout vient de mon cerveau malade. »

Un jour, un 22 mai donc, un agent de sécurité de centre commercial assiste impuissant à un attentat, qui manque de peu de lui prendre la vie. Et qui lui emporte la totalité de sa sérénité. Car dès instant, il revoit en boucle les quelques moments qui ont précédé la tragédie. Non seulement il se sent coupable – après tout, son job consiste à détecter les menaces à la sécurité. Mais il devient surtout le confident post-mortem de victimes de l’attentat, qui n’ont de cesse de hanter ses rêves ou de provoquer en lui des hallucinations. Qui le mettent à l’épreuve. Qui tantôt se confient à lui, en lui racontant la vie qui était la leur avant l’attentat terroriste. Et qui tantôt l’agressent, en l’exhortant à mener une enquête pour trouver le criminel. Mais une enquête métaphysique, puisque ici, il n’y a plus que des fantômes pour lui tenir compagnie.

Une noirceur terrible

Comme dans la comédie burlesque Groundhog day, avec Bill Murray, mais ici avec une noirceur terrible, et une tonalité philosophique qui rappelle par moments le Wenders des Ailes du désir, le film avance par couches progressives. Le gardien revoit incessamment le cauchemar, mais y intègre chaque fois les éléments engrangés. L’enquête alors avance à hauteur du délire, sur un mode irréel, pour ne pas dire surréaliste.

Le film a été tourné entre Anvers, Bruxelles et surtout Liège. C’est dans la Cité Ardente que se déroule l’attentat. Tiens tiens… Pour une fois que les Flamands tournent dans le sud du pays, c’est pour y faire sauter la Wallonie. Derrière la plaisanterie, un constat étonnant : 22 mei filme Liège et ses magasins aux enseignes francophones dans un décor linguistique néerlandophone, en renforçant l’étrangeté du film. Cela ne choquera que les puristes de la cartographie belge.

Dans son premier long-métrage, Ex-drummer, Mortier lâchait déjà, sans toujours en avoir le contrôle, le furieux chaos qui grondait en lui. Il commence ici à en prendre possession. Et nous promet peut-être de plus grandes choses encore pour le futur.