CINÉMA «Tout sur ma mère», flamboyant mélo de Pedro Almodovar, sort sur nos écrans: bonheur La capacité des femmes à mentir et à s'entraider

BRADFER,FABIENNE

Page 13

Mercredi 16 juin 1999

CINÉMA «Tout sur ma mère», flamboyant mélo de Pedro Almodovar, sort sur nos écrans: bonheur La capacité des femmes à mentir et à s'entraider

En filmant un groupe de femmes, l'Espagnol Almodovar revient à l'origine de la vie et de la narration.

Garcia Lorca disait de l'Espagne qu'elle avait toujours été un pays d'actrices nées. Dès sa petite enfance, Pedro Almodovar pressent cette faculté à jouer la comédie chez les femmes de sa famille. Dans le patio de la Mancha qui marqua sa vie, il n'a jamais oublié l'image de ces femmes faisant semblant, mentant, dissimulant, permettant ainsi à la vie de couler et de suivre son cours à l'insu de leurs hommes. A force de mensonges, elles parvenaient à éviter plus d'une tragédie.

Des années plus tard, cette révélation de la nature féminine allait devenir un thème de son treizième film: la capacité des femmes à mentir. Mais aussi la maternité blessée. Et la solidarité spontanée entre les femmes.

Tout ce que je sais sur la vie vient de mon enfance, de ces huit années passées dans la Mancha, région aride et machiste, où l'homme régnait dans son fauteuil pendant que les femmes résolvaient réellement les problèmes, en silence, à coups de mensonges. C'est là que j'ai compris combien le mensonge était nécessaire pour la paix familiale, explique le réalisateur espagnol.

L'EXIGENCE DU GROS PLAN

Pour l'exprimer à l'écran, il s'est entouré de six femmes, six actrices exceptionnelles (Cecilia Roth, Marisa Paredes, Candela Pena, Antonia San Juan, Penelope Cruz, Rosa Maria Sarda), six personnages d'une richesse humaine à la fois drôle et émouvante qui se mettent en place quand Manuela (Cecilia Roth), effondrée par la mort accidentelle de son fils de 17 ans, revient à Barcelone pour retrouver l'homme qu'elle avait aimé et qui lui avait donné cet enfant. Manuela croise ainsi d'autres routes comme celle d'une vedette de théâtre au coeur brisé, d'une jeune religieuse enceinte et porteuse du sida, d'un travestiau grand coeur... J'avais décidé que ce film serait un film d'actrices. Je voulais filmer en «scope» avec une caméra très intime. Au fil du temps, on apprend à bouger avec cet instrument. Pour mon treizième film, je voulais être plus calme et regarder ces visages de femmes.

On dédaigne trop souvent le gros plan et cela m'énerve. On peut dire qu'il est facile de faire un gros plan mais j'aimerais aussi qu'en le voyant, le spectateur pense qu'un tel plan n'accepte pas un millimètre d'erreur. Ce fut un énorme travail de la part des comédiennes. Pas question de mentir dans cette proximité-là, ni au niveau de l'histoire ni au niveau du jeu. Car je voulais que mes actrices traduisent avec leur visage le plus fort des sentiments. Et elles m'ont épaté. Cecilia Roth, qui joue la mère en quête du père de son fils renversé par une voiture, est présente dans tous les plans. Et je ne sais comment, durant les trois mois de tournage, elle a su se retenir et être au-delà de la douleur tout en la reflétant. L'actrice reste pour moi un mystère.

Et Almodovar de dédier «Tout sur ma mère» à la Gena Rowlands de «Opening night», la Bette Davis de «All about Eve» et la Romy Schneider de «L'important c'est d'aimer». L'esprit de ces trois actrices imprègne de fumée, alcool, désespoir, folie, désir, abandon, frustration, solitude, vitalité et compréhension les personnages de mon film. Le cinéaste de «La fleur de mon secret» ajoute: La littérature a développé un genre: la recherche du père. Dans «Tout sur ma mère», titre que je revendique bien qu'il n'est pas question de ma mère et qui vient de «All about Eve», de Mankiewicz, qui aborde notamment le thème des femmes et des actrices, je m'en inspire tout en mettant l'accent sur le fait que la quête du père de mon héroïne doit lui redonner le goût à la vie qu'elle avait en elle. Quant à ma mère? Je n'ai pas besoin de l'appeler tous les jours. Mais elle est très importante dans ma vie. Je l'aime.

L'image maternelle est, de fait, toujours au centre des films almodovariens. Mais plus généralement, les femmes construisent pratiquement toute l'oeuvre de l'Espagnol, du «Labyrinthe des passions» à «La loi du désir», de «Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier» à «Talons aiguilles» à «Tout sur ma mère». Face à ce fait, l'auteur précise: L'image d'un groupe de femmes symbolise pour moi l'origine de la vie, mais aussi de la fiction et de la narration.

«JE VEUX TOUT»

En cinéma comme dans la vie, Pedro Almodovar n'a pas de limite. Il le dit volontiers: Je veux tout. Et pour arriver au miracle qu'est «Tout sur ma mère», celui qu'on surnomme parfois le Fassbinder méditerranéen - Almodovar précise néanmoins qu'il y a plus d'humour dans ses films, culture espagnole oblige - a prôné l'austérité et la simplicité dans le travail pour réussir un mélo flamboyant, drôle et émouvant.

Depuis l'enfance, je suis attiré par le mélo, dit le cinéaste, mais le mélo en général. Celui des Etats-Unis mais aussi d'Amérique du Sud. Au Mexique, en Argentine, les cinéastes qui osent ce genre-là vont très, très loin dans les sentiments. Parfois jusqu'à des points de non-retour. C'est incroyable et j'adore.

Dans «Tout sur ma mère», j'ai essayé que les sentiments soient le véhicule de la tolérance. Almodovar souligne la scène où Manuela montre l'enfant de Rosa à Lola le travesti qui a des seins et un sexe d'homme. Pour moi, cette scène est très symbolique d'un changement de la cellule familiale, de la tolérance vitale à avoir vis-à-vis de ces modifications de comportement et d'une attitude naturelle à prendre face à ces bouleversements sociaux de fin de siècle.

Et de conclure en brandissant ce qui pourrait devenir le fer de lance du 7e art européen du III e millénaire. Petits ou grands sentiments: là est le patrimoine des cinéastes européens. Cela n'exige pas d'effets spéciaux, ni de budgets colossaux. Une place de village, une salle de bain et on peut atteindre une réalité absolue.

Nous sommes gavés de séries télé américaines qui rendent très, très mal les sentiments et qui manquent totalement de sincérité. La vie actuelle nous donne parfois des personnages baroques mais ils collent à notre réalité. Nous, Européens, avons une sensibilité et une sincérité pour parler de ce qui nous entoure avec un coeur et un regard. Je pense à «Breaking the waves», de Lars von Trier, aux films de Kieslovski. Ils nous montrent où est notre force par rapport au cinéma américain. A chacun de l'utiliser au plus près de nos réalités pour toucher et faire rire notre public.

FABIENNE BRADFER

Palme d'or idéale pour bien des festivaliers cannois, Almodovar repartit avec le prix de la mise en scène.