Le scandale des fausses démobilisations

RENAUDAT,CHRISTINE

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Jeudi 17 mars 2011

Colombie Le nombre des paramilitaires rendant les armes avait été gonflé pour servir les statistiques

BOGOTÁ

de notre correspondante

L’organisation Human Right Watch l’avait à l’époque qualifiée de « parodie ». Certains jeunes « combattants » n’avaient reçu leur uniforme et leur arme que… quelques heures avant de les rendre. La démobilisation, fin 2003 de 868 paramilitaires, première du genre en Colombie, avait fait polémique. Aujourd’hui, la bulle éclate : les anciens dirigeants de ces milices, créées par des officiers, narcotrafiquants et propriétaires terriens pour lutter contre les guérilléros, sont passés à table. Tout cela n’aurait été qu’une farce.

Retour en décembre 2002. La Colombie, plongée dans une des périodes les plus sanglantes de son histoire, apprend que son tout nouveau président Alvaro Uribe a signé un pacte avec les escadrons de la mort antimarxistes qui font le nettoyage à la tronçonneuse dans les campagnes. Moins d’un an plus tard, après l’adoption d’une loi qui leur offre de généreuses réductions de peine – le pouvoir promet même à ses anciens alliés qu’ils ne seront pas importunés –, les premières armes sont déposées sous l’œil des caméras de télévision.

Des dizaines de cérémonies suivront, où le haut-commissaire à la Paix Luis Carlos Restrepo recevra ces combattants sourire aux lèvres. Au total, 32.000 « paras » quittent le rang entre 2002 et 2006. Les mêmes chiffres officiels parlaient de 15.000 paramilitaires actifs en 2002. Comment ont-ils pu se multiplier ?

Selon les commandants, le pouvoir voulait du chiffre, ils en ont fait. D’abord, en bourrant leurs troupes de civils payés pour jouer le jeu. « Nous avons démobilisé jusqu’à la femme de ménage », a lancé, goguenard, l’ancien chef de guerre alias « HH ». Il a aussi confirmé qu’ils avaient fait passer comme combattants des gros trafiquants de drogue et leurs armées privées pour les blanchir. De même, des armes étaient restées cachées, au cas où les négociations avec le pouvoir tournent mal. Et elles ont assez mal tourné : les dirigeants paramilitaires n’ont pas été si bien traités que prévu. Leurs fêtes bruyantes dans les prisons n’ont pas plu à Washington, qui voulait les juger pour trafic de cocaïne. Alvaro Uribe a fini par envoyer les plus importants aux Etats-Unis, où ils risquent jusqu’à 40 ans de prison. Perdus pour perdus, les « paras » ont lâché leurs petits secrets.

Le pouvoir savait-il ? Bien sûr répondent-ils, car tout le monde savait ! Pour preuve ce câble de WikiLeaks dans lequel le ministre de l’Intérieur de l’époque reproche au haut-commissaire à la Paix de lui avoir fourgué 12.000 démobilisés en trop. L’ancien Monsieur Paix de l’ex-président Uribe est déjà sous le coup d’une enquête pour la vraie fausse désertion de 62 guérilleros – de l’autre bord, donc – en 2006.

Morts vivants

Les faux déserteurs, qui avaient touché un peu moins de 200 euros pour porter des armes en bois, ont fini par révéler l’affaire. La justice a aussi découvert qu’au moins trois commandants de la guérilla officiellement abattus par l’armée étaient toujours vivants. Ils pourraient être plus nombreux à ressusciter. Sur les 23.000 guérilléros de tous bords (Farc et Eln) que comptait le pays en 2002, 13.789 auraient été tués, 36.664 capturés et 17.000 auraient déserté. S’il y a bien eu des désertions, et si l’effectif de guérilléros a bien considérablement diminué (environ 10.000 hommes aujourd’hui), les statistiques ont été grossièrement gonflées. Dans la guerre, un mensonge chasse l’autre…

CONTEXTE

Le problème

Un an après son arrivée au pouvoir le président Alvaro Uribe (droite,

2002-2010) avait entamé un processus visant à dissoudre les milices d’extrême droite fondées durant les années 1980 pour protéger les propriétaires terriens contre les assauts des guérillas. Elles avaient été dissoutes entre 2003 et 2006. Mais les chiffres avaient de toute évidence été gonflés, les déserteurs se révélant souvent faux.

L’enjeu

L’actuel gouvernement colombien fait face à un rebond de la criminalité dans le pays. En particulier dans les régions où sévissent les « bandes criminelles émergentes », ennemies numéro un du moment. Selon l’ONU, elles comptent bon nombre d’ex-paramilitaires et sont responsables de l’essentiel des tueries commises l’an dernier. Tout comme leurs grands frères « paras », dont elles ont hérité, elles trafiquent de la cocaïne et bénéficient de complicités dans l’armée et la police.

A suivre

Leurs 8.000 hommes s’associent parfois avec la guérilla des Farc (guérilla marxiste) pour le négoce de la poudre, et représentent une nouvelle menace pour l’Etat colombien.