COLT VISE LA FN : PAIX ET EMPLOIS PERDANTS UNE PANOPLIE D'ARMEMENTS INQUIETANTS

REGNIER,PHILIPPE

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Lundi 29 septembre 1997

«La Région doit organiser la reconversion de l'armurerie de Herstal »

Colt vise la FN : paix et emplois perdants

Les soucis pour l'emploi dominent l'épineux dossier de l'avenir incertain de l'armurerie wallonne. Cette préoccupation à court terme fait la dangereuse économie d'une politique industrielle à long terme, estiment les experts du Grip, spécialistes des questions de désarmement.

ANALYSE

Certes, il y a la bataille pour l'emploi, qui agite la FN de Herstal. Mais ce combat en cache un autre, plus fondamental : la véritable guerre que se livrent les ténors mondiaux de l'industrie de l'armement. Un conflit, dont l'armurerie installée en banlieue liégeoise est aujourd'hui le théâtre privilégié. C'est la production de l'armurier wallon, né il y a un bon siècle sous l'enseigne de Fabrique national d'armes de guerre à Herstal, qui est aujourd'hui la cible de bien des convoitises.

«MARCHANDS DE CANONS»

EN PLEINE CRISE

Les grands «marchands de canons» traversent une crise sans précédent. La demande se contracte, depuis la fin de la guerre froide et l'arrêt de la course aux armements que se livraient les «blocs» de l'Est et de l'Ouest. En même temps, de nouveaux producteurs apparaissent dans les pays en développement. Extrêmement compétitifs.

Le énième épisode d'un drame social se joue donc en banlieue liégeoise : les 1.400 salariés du groupe FN à Herstal attendent toujours d'être fixés sur leur sort. Il y a une bonne décennie, ils étaient encore 10.000. Aujourd'hui, l'armurier public français Giat Industries, propriétaire depuis 90 de l'entreprise wallonne cédée par la Générale de Belgique, veut se défaire de sa filiale endettée jusqu'au cou - comme lui. Un ultimatum a été lancé : une solution doit être trouvée, très rapidement. L'Américain Colt, épaulé par l'Irakien Zilkha, essaie de mettre le grappin sur le groupe belge.

NE PAS LAISSER FILER

LE CIVIL

Au nom de l'emploi, les représentants des travailleurs de Herstal rejettent la mainmise de l'armurier US. La Région wallonne, actionnaire minoritaire (8 %), mais forte d'un droit de veto, a rejoint les syndicats pour repousser l'offre initiale de Colt et proposer un plan alternatif. Le patron de la Région, Robert Collignon, imagine la scission de la société en deux sous-holdings. L'un regrouperait les activités de production d'armes à des fins militaires, qui assurent la grosse majorité de l'emploi à Liège. La Région en serait actionnaire à 75 %, Colt héritant d'une minorité de blocage de 25 %. L'autre holding placerait les activités civiles sous le contrôle de Colt (75 %), la Région prenant 25 %.

Dans une négociation, il est vrai qu'on ne peut tout avoir. Mais, pour une stratégie fondamentalement basée sur l'emploi, ce plan de la Région comporte une erreur d'appréciation, estime Luc Mampaey, attaché de recherche au Grip, un institut européen de recherche et d'information sur la paix et la sécurité installé à Bruxelles, où il fait autorité sur les questions d'armement et... de désarmement. En effet, poursuit le chercheur, les activités militaires sont celles qui sont en contraction, sur un marché de plus en plus concurrentiel, fortement fluctuant, etc. L'activité civile, très rentable, a toujours été utile pour assurer l'équilibre de la société. Pour assurer la pérennité de l'entreprise, l'activité défense a besoin du civil. C'est donc une erreur de laisser le civil filer vers Colt.

Le Grip estime politiquement justifié de s'interroger sur l'opportunité de céder la FN à Colt. Ce serait offrir à la concurrence américaine le quasi-leadership mondial de l'armement militaire léger, de l'équipement d'infanterie, note Luc Mampaey. Et cela à un moment où l'Europe arrive seulement à se mettre d'accord pour envisager l'intégration de l'industrie européenne de la défense...

IMPORTANTS CONCURRENTS

AUX ÉTATS-UNIS

L'ONG belge plaide depuis sa création, en 1979, en faveur de la reconversion et de la diversification des industries militaires. Il est dès lors important que la Région wallonne trouve une solution - que je n'ai pas - pour garder la maîtrise de la décision dans le groupe FN à Herstal. Mais pas dans l'optique d'assurer à tout prix une production militaire. Il s'agit de conserver la maîtrise technologique à Herstal pour organiser une transition en douceur vers d'autres activités, en misant sur ce précieux savoir-faire et un emploi qualifié. La présence de la Région doit donc s'accompagner d'une vraie volonté politique de reconversion.

Le gouffre financier de la FN est aussi le résultat de politiques de diversification mal fagotées, dans lesquelles l'armurier mosan a perdu beaucoup d'argent au début des années 90. L'entreprise s'était alors lancée dans la fabrication de planches à voile, de raquettes de tennis, etc. Mais avec l'esprit d'une entreprise qui a toujours évolué sur un marché captif, donc sans stratégie, sans approche marketing, note Luc Mampaey. Cela a été un échec. Ces tentatives de diversification ont été abandonnées brutalement, à la demande de Giat, fabricant du célèbre char Leclerc.

Désormais, c'est Colt qui essaie de s'approprier le groupe liégeois. L'entreprise, basée dans le Connecticut, aux Etats-Unis, est surtout spécialisée dans la fabrication d'armes civiles (armes de poing, fusils 9 mm, etc.). Mais la branche militaire de la FN l'intéresse aussi : l'armée américaine a passé de grosses commandes à la fin des années 80 à FNMI, la filiale militaire de la FN aux Etats-Unis. Au point de faire vaciller le mythe américain.

Dans un marché en surcapacité, Colt verrait d'un bon oeil la mort du groupe FN et de ses activités à Herstal, conclut le chercheur du Grip. Cela ne ferait en rien progresser la paix dans le monde. On aurait alors une coquille vide à Liège, qui ne profiterait plus jamais à l'économie wallonne, dépossédée de son «know-how» par le groupe américain. On serait loin, en effet, d'une reconversion réussie.

PHILIPPE REGNIER

Une panoplie

d'armements inquiétants

L'ex-Fabrique nationale de Herstal, c'est aujourd'hui un groupe aux ramifications multiples, avec de nombreuses filiales à l'étranger, aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Italie, en France, au Portugal... L'armurier produit des armes à usage civil (pour la chasse ou les forces de police, par exemple) et à des fins militaires. L'an dernier, chacune de ces deux branches représentait environ la moitié du chiffre d'affaires du groupe. A Liège, les activités militaires sont prépondérantes : 72 % des ventes. Le solde est assuré par la branche civile, Browning.

Côté militaire, les parts de marché se sont érodées, note Luc Mampaey, du Grip. Mais les fusils, mitrailleuses et munitions de la FN prolifèrent toujours aux quatre coins de la planète. Ce sont des armes légères, particulièrement meurtrières dans les petits conflits régionaux, nationalistes. L'an dernier, 97 % de la production défense (militaire) à Liège ont été exportés, en masse, vers le Moyen-Orient notamment. Les clients de l'armurerie wallonne sont normalement les armées régulières.

Mais le problème, c'est que la FN a vendu des licences de fabrication dans de nombreux pays en développement, à l'Argentine, au Brésil, au Mexique, au Venezuela, à l'Egypte, à Israël, à l'Afrique du Sud, à l'Inde, à l'Indonésie, à la Corée du Sud, à Taiwan. Le bon vieux fusil d'assaut FAL 7,62 continue ainsi de faire un malheur. Et si le marché «primaire » est en perte de vitesse, celui de l'occasion se porte à merveille...

Certaines armes civiles du groupe wallon ne sont pas également sans susciter quelque interrogation. Amnesty International, l'organisation mondiale de défense des droits de l'homme, s'inquiétait récemment de l'exportation d'armes électriques et incapacitantes vers des pays où la torture est pratiquée. Or, Browning figure parmi la grosse centaine de producteurs ou vendeurs de ces armes qualifiées de « modernes», destinées au «maintien de l'ordre».

Ph. R.