« Le syndicalisme, c’est aussi une part d’utopie »

MARTIN,PASCAL

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Samedi 11 juillet 2009

Comment êtes-vous arrivée à la vie syndicale ?Déjà adolescente, je faisais partie de groupe de réflexions.

Comment êtes-vous arrivée à la vie syndicale ?

Déjà adolescente, je faisais partie de groupe de réflexions. Nous montions des pièces de théâtre interscolaires. Il y avait cette recherche, ce questionnement par rapport aux projets de société. Je n’ai pas choisi la voie politique, mais la voie syndicale parce que j’ai toujours été sensible à toutes les formes d’injustice. La justice sociale me passionnait déjà. J’ai commencé par l’enseignement car je pensais qu’il avait la mission de donner toutes les chances possibles aux jeunes afin d’acquérir certaines connaissances, mais surtout le savoir-faire et le savoir-être. Il faut donner à chaque individu la possibilité de voir ses compétences valorisées. Le même esprit m’a guidée au niveau syndical, car le syndicat est avant tout pour moi l’école de la dignité. J’ai rencontré des dizaines de délégués dans ma vie. Chaque fois, il s’agissait de gens qui ont pu par l’action syndicale se révéler à eux-mêmes et révéler aux autres leur personnalité, alors qu’ils n’avaient jamais eu l’occasion de le faire dans les réseaux habituels.

De quel type de théâtre s’agissait-il ?

Pas un théâtre classique, mais des spectacles où l’on mettait en avant des spectacles ou de la poésie autour d’un thème. J’étais à l’athénée de Marche-en-Famenne et on avait choisi le thème de l’amour à travers les âges. Je me souviens que j’avais un poème à réciter : « On n’est pas sérieux quand on a 17 ans » d’Arthur Rimbaud. Il y avait aussi de la chorégraphie, tout un mélange où l’on faisait passer des choses. Nous étions en plein post-68. Nous étions dans l’ouverture, la tolérance. Nous mettions des valeurs généreuses en avant. Nous organisions des séminaires entre réseaux scolaires. On allait dans les auberges de jeunesse pour y dire « A bas les masques ! ». Des choses de ce type-là. Cela m’a permis d’avoir des réflexions et de m’inscrire dans le travail d’équipe.

Vos parents étaient-ils dans la lutte syndicale ? C’est un virus familial ?

Pas du tout : mon père était indépendant et libéral, au sens humaniste du terme. A ne pas comparer au MR bon teint que nous connaissons aujourd’hui.

Reyndersien, diriez-vous ?

(rires)… Mon père a dû abandonner son activité d’indépendant momentanément pour travailler à Cockerill pendant 4 ou 5 ans. Il était syndiqué à la FGTB, etc. J’avais six ans. Mon engagement syndical n’a donc rien à voir avec un rejet du père. J’y suis venue pour les valeurs.

Vous avez eu un mentor ?

Oui, les choses se sont bien passées au début et puis il a fallu prendre son indépendance. C’était Jacques Hardy. J’ai travaillé avec lui pendant pas mal d’années, c’était assez dur. C’est quelqu’un qui avait une vision de la société mais qui oubliait souvent l’aspect humain et la chaleur dont nous devons faire preuve au niveau syndical. On ne peut pas prôner le respect des travailleurs et un comportement qui frise l’attitude un peu dictatoriale. Mais c’est quelqu’un qui m’a appris beaucoup.

Que peut faire une femme pour les femmes dans un syndicat tel que la FGTB ?

Il y a une place qui doit être réservée aux femmes dans les instances de décision. C’est le seul moyen de faire en sorte qu’à tous les niveaux de l’organisation, elles participent à la décision. Cela leur donne des perspectives pour s’engager dans le militantisme pour défendre les autres. Et, de surcroît, cela leur démontre que leur condition de femme n’est pas un problème. Au contraire, c’est un avantage, quelque chose qu’on veut mettre en avant. Les femmes participent au combat contre l’inégalité. Mais elles n’y arriveront pas toute seule : pour la FGTB, ce combat ne peut être porté que par l’ensemble des travailleurs.

Y a-t-il dans la vie syndicale, comme dans la vie politique, une bonne part de machisme ?

Je suis issue du Setca, où tout naturellement les femmes ont une place prépondérante. Jamais je n’ai dû affronter des comportements machistes ou autres. De toute façon, nous sommes aussi à un moment donné le reflet de ce qui se passe dans la société. Et s’il y a des comportements de ce type, on s’arme et on lutte. Cela vous aguerrit. J’ajoute que même si des syndicalistes ont des attitudes différenciées par rapport aux femmes, ce n’est pas au sens machiste. C’est davantage lié à leur éducation en tant que telle.

Vous ne vous qualifieriez donc pas de féministe ?

Cela dépend de ce qu’on appelle féministe. Il y a des combats qu’il faut pouvoir mener par rapport aux femmes : la prostitution, l’entrave à l’avortement… Des combats éthiques. Si mener ce genre de combats revient à être féministe, alors, oui, je le suis. Mais je ne veux pas de la prépondérance des femmes sur les hommes. Je veux des relations égalitaires.

Les patrons, ce sont vos adversaires ? Vos partenaires de négociations ?

Cette question va me permettre de rectifier un article qui m’a poursuivie pendant pas mal de temps, article dont le gros titre disait que pour moi les patrons sont des adversaires. Pour moi, ce sont avant tout des interlocuteurs. Ils sont dignes d’écoute, d’intérêt. Dans la grande majorité des cas, les employeurs ont le souci du dialogue. Parce que, pour eux, c’est intéressant, au niveau de leur entreprise et de façon plus large. Le modèle de concertation sociale que nous avons en Belgique a vraiment fait ses preuves.

Pendant les mois où le politique faisait défaut, parce qu’étant davantage préoccupé par le débat communautaire que par le socio-économique, nous avons de notre côté continué le dialogue entre interlocuteurs sociaux et apporté une certaine stabilité, aussi bien au pays que par rapport au monde du travail. Je considère donc les employeurs comme des interlocuteurs et j’ai un a priori positif sur eux. Mais à partir du moment où les règles ne sont pas respectées, où les intérêts des travailleurs sont en péril, ils peuvent devenir des adversaires.

Vous êtes-vous fait des amis parmi les patrons ?

Je n’ai pas d’ami dans le patronat. Ce n’est pas dû à leur fonction. C’est une question de rencontres et de chemin de vie.

Vous êtes installée au sommet de cet immeuble de la rue Haute, à Bruxelles. Ce ne doit pas toujours être simple de garder le contact avec la base…

J’ai une expérience de terrain. C’est ça qui me motive. Chaque fois que j’ai l’occasion, je participe à des assemblées où parfois les discussions sont – comment dire ? – assez houleuses. Il y a une proximité dans la vie syndicale qui n’existe peut-être pas dans les autres milieux. Mais chez nous, c’est vital. Pour le travail. Pour ne pas tomber dans des compromis non crédibles qui conduiront la base à nous lâcher. C’est vital pour moi de garder ce contact. Malheureusement, je ne peux pas le faire assez.

La solidarité, c’est un concept dépassé ? Ou plutôt évolutif ?

Nous vivons dans une société où le repli sur soi et l’individualisme deviennent prépondérants. Au niveau syndical, nous ramons vraiment à contre-courant par rapport à cela. Si je prends pour exemple la situation que l’on connaît aujourd’hui avec la crise, les conséquences qu’elle peut avoir en matière d’emploi, de pertes de pouvoir d’achat, d’inégalités sociales…, nous y répondons en mettant en avant la fiscalité. C’est un combat difficile, dans lequel nous a rejoints la CSC. La fiscalité, c’est la redistribution des richesses, c’est ce qui permet de financer la sécurité sociale, de faire des plans de relance. Pour non seulement maintenir l’emploi, mais aussi développer des filières d’avenir, etc. On va sensibiliser les militants sur le fait que cette fiscalité est l’expression même de la solidarité. Pour nous, la solidarité est non seulement une valeur, mais elle doit aussi pouvoir se concrétiser par des solutions très pragmatiques. Au niveau syndical, en matière de solidarité, nous sommes très pragmatiques, mais nous restons aussi utopistes. C’est la richesse de notre mouvement.

Peut-on moduler la solidarité, voire l’oublier lorsque le bien commun est en jeu par temps de crise ? On entend souvent dire qu’il aurait mieux valu laisser tomber la sidérurgie wallonne des années 60-70 et investir l’argent dans des activités d’avenir plutôt que de s’y accrocher et d’hypothéquer le développement de toute une région…

Ces sujets reviennent de façon récurrente. Aujourd’hui, la même interrogation revient pour l’industrie automobile en Flandre. Il faut replacer les choses dans leur contexte. Si la sidérurgie a été mise à mal à un moment donné, c’est parce que des familles ou des holdings financiers ont désinvesti en Wallonie. Ils n’ont pas pratiqué à temps les reconversions nécessaires pour adapter cette industrie qui vieillissait.

Les temps n’ont-ils pas changé ?

C’est toujours ce que nous demandons à l’heure actuelle : les besoins des consommateurs évoluent et les industries doivent donc s’adapter. Or on n’a pas investi. On a pompé tout ce que l’on pouvait pomper en termes de profits, mais sans penser à l’avenir et à l’emploi du futur. Le combat syndical a alors consisté à s’occuper du social. Rendre justice était de faire en sorte que des milliers de travailleurs ne soient pas purement et simplement à la rue sans moyens pour vivre. Il aurait fallu aussi dégager d’autres moyens pour reconvertir. C’est là le drame. La Wallonie a été une région florissante qui a contribué à la richesse de l’ensemble du pays et qui n’en a pas eu le juste retour. On aurait dû être encore plus virulents pour trouver des moyens supplémentaires, non seulement au niveau de l’Etat, mais aussi de tous ces holdings qui ont tiré profit de la situation. On a mené des combats syndicaux, on a obtenu certains résultats, mais pas suffisamment en tout cas pour redéployer économiquement cette région qui a souffert.

La Suède vient de prendre pour six mois les commandes de l’Union européenne. Et qui dit Suède dit « flexicurité ». La solidarité qui vous tient tant à cœur ne devrait-elle pas être réorientée ? Non plus pour tenir les chômeurs la tête hors de l’eau, mais pour les former afin de retrouver un job. A trop supporter le passif ne contribuez-vous pas à plomber l’avenir ?

Tout d’abord, lorsqu’on parle de « flexicurité » dans les pays scandinaves, on parle par exemple d’une protection sociale très importante en ce qui concerne les préavis et les allocations de chômage. Nous sommes pour un système où il y a une grande protection sociale, où l’opportunité est donnée au travailleur de se former et de pouvoir suivre ainsi l’évolution technologique des entreprises. Je rappelle qu’elles ont une part de responsabilités. Je trouve qu’il y a durant cette période de crise une trop grande démission des entreprises par rapport à leur rôle de formation. Avant, quand les jeunes sortaient de l’école, on trouvait tout à fait normal qu’elles forment le travailleur nouvellement engagé. Aujourd’hui, les entreprises sont dans le just in time et dans une productivité accrue, engendrée par la nécessité d’avoir des profits importants pour rémunérer des actionnaires qui demandent toujours plus de dividendes. Cela engendre des catastrophes et les crises que l’on est en train de connaître. La logique qui prévaut aujourd’hui est que l’homme doit être au service de l’économie, et pas le contraire.

Ce système de « flexicurité » ne peut fonctionner qu’à partir du moment où chacun remplit son rôle dans le champ de compétence qui est le sien. En Finlande, c’est clair qu’il y a beaucoup de formations, mais il y a aussi des opportunités d’emploi. Les entreprises s’y coalisent avec le secteur public pour créer d’autres entreprises qui sont toujours à la pointe en matière de recherche et de développement. Et les investissements suivent. Demander au travailleur de se former et d’être apte est une chose, et il ne faut surtout pas lésiner sur cet aspect. Mais il faut par ailleurs que les entreprises soient dynamiques, qu’elles investissent, et qu’elles puissent compter sur les banques qui nous récompensent très mal des services rendus et des aides apportées. Celles-ci sont en train de reconstituer leurs réserves, mais ne jouent absolument pas les leviers économiques. Les holdings de la sidérurgie d’autrefois sont aujourd’hui ces mêmes banques qui sont aidées avec l’argent du contribuable et qui n’hésitent pas à travailler dans les paradis économiques.

Un patron qui montre la bonne voie, cela existe-t-il pour la syndicaliste que vous êtes ?

Il y a des patrons fort heureusement qui concilie investissements, vision d’avenir, respect de l’environnement, et surtout des travailleurs. Il y en a plus qu’on ne le pense. Ils savent que la gestion de l’avenir ne se fait pas à court terme, pour des actionnaires qui à un moment donné les récompensent très mal et les pénalisent à la moindre erreur.

Des noms ?

(rires…) C’est délicat. Je pense à plusieurs personnes, mais je crains d’en oublier. C’est ce qui nous donne confiance au niveau syndical. La crise est dure, mais avec la solidarité, avec notre modèle social et le fait d’avoir des patrons dynamiques, on peut relever le défi de la crise et éviter le bain de sang social.

Vous parliez d’utopie. Nous vivons dans un monde de consommation intense, où beaucoup veulent d’abord posséder. Ne vous dites-vous jamais que si chacun pouvait trouver une raison de vivre autrement qu’à travers un consumérisme exacerbé, vous auriez moins de sparadrap à mettre sur les blessures sociales. Ce modèle n’est-il pas condamné à se casser la figure ?

Absolument. Le travail syndical se place dans un projet de société, avec une part d’utopie et de valeurs que nous voulons voir respectées. Je me suis aussi occupée d’une organisation de défense des consommateurs entre deux mandats syndicaux. Les aspects consuméristes sont éminemment importants. Nous sommes préoccupés par l’emploi et par ce qui en découle en termes de pouvoir d’achat, de façon à ce que cela puisse apporter un certain bien-être. Nous revendiquons du pouvoir d’achat pour faire en sorte que les travailleurs vivent une vie normale : payer leur loyer et leurs factures, manger correctement, éduquer leurs enfants, avoir des loisirs, avoir du bien-être. Pas pour en faire n’importe quoi. Nous ne nous battons pas pour que l’on consomme tout et n’importe quoi, et que l’on rentre dans cette logique de consommation à tous crins qui montre ses limites dès lors qu’il s’agit de rendre les gens heureux.

N’est-ce pas aussi de la responsabilité des syndicats de mettre en place un autre modèle social ?

Les valeurs que nous mettons en avant : la tolérance, l’ouverture, etc. conditionnent la vie en société. Cela interpelle plus les gens par rapport à leur façon de vivre que par rapport au fait de se réaliser avec les achats qu’ils ont faits. Le bien-être est tout aussi important que la richesse.

Parmi vos lectures futures, on trouve « Vingt vagabondages vers un socialisme écologique » de Jean Cornil. Vous pensez y trouver la solution à cette quête du bien-être ?

On a eu tendance pendant des années à considérer que l’homme était au service de l’économie et pas le contraire. Le socialisme écologique… ou l’écologie sociale (sourire) doit nous guider en termes de pensées et de valeurs à mettre en avant. Le développement durable est l’avenir. C’est lutter contre la détresse humaine en utilisant l’économie et l’environnement, et faire en sorte que l’être humain puisse s’épanouir.

La gauche a beaucoup souffert ces dernières années en Europe. En revanche, elle est plutôt à la fête en Amérique latine. Les régimes démocratiques de gauche qui s’y sont installés ces dernières années sont-ils pour vous un modèle ?

Pas un modèle, mais c’est une référence. Cela veut dire que c’est possible, avec des messages différents de ce qu’on entend habituellement dans l’establishment politique. A Belém, au Brésil, nous avons eu l’occasion de discuter avec des syndicalistes locaux. Ils ont la préoccupation d’être maîtres de leur approvisionnement énergétique. C’est un aspect intéressant. C’est judicieux et cela a déjà des retombées intéressantes. Bien sûr, ils disposent des matières premières ad hoc.

Revenons à vous. Si vous n’aviez pas été syndicaliste… ?

J’aurais été enseignante. J’aimais bien ce métier. J’ai pris une autre option, mais ce métier me plaisait beaucoup. J’enseignais le néerlandais et l’anglais.

Diriez-vous que tout le monde devrait parler le néerlandais dans ce pays ?

Le problème est que je ne l’ai pas pratiqué pendant pas mal d’années. Mais cela m’a aidé. Cela simplifierait beaucoup les choses si on pouvait tous parler la même langue afin de comprendre ce qui se passe de l’autre côté de la frontière linguistique et d’appréhender les problèmes de l’autre. La FGTB est encore une des seules organisations syndicales dans ce pays à avoir vraiment cette proximité entre les différentes communautés. Etre en contact permanent facilite beaucoup les choses. Si les gens du Sud et du Nord se fréquentaient un peu plus, cela simplifierait les choses. D’ailleurs quand on parle avec les militants, la population, Wallons et Flamands n’ont pour la plupart d’entre eux rien à reprocher à l’autre communauté.

mes livres

Outre Vingt Vagabondages sur le socialisme écologique de Jean Cornil, Ne vous résignez jamais de Gisèle Halimi et un essai sur l’Amérique latine, j’ai besoin de lectures qui soient différentes de ce que je fais au quotidien. Un auteur comme Didier Van Cauwelaert apporte cet aspect surréaliste puisqu’il parle de Magritte et des peintures de Magritte dans son roman La Maison des lumières. Cela permet d’échapper à tous ces raisonnements quotidiens parfois très contraignants.

mes œuvres d’art

J’aime beaucoup René Magritte et ses peintures. C’est un de mes peintres préférés. J’apprécie beaucoup le surréalisme. Il démontre bien à quel point en Belgique on peut ne pas se prendre trop au sérieux. On peut être sérieux sans se prendre trop au sérieux. Magritte apporte cette spécificité typiquement belge qui nous caractérise à l’étranger.

LES BLONDES

Vous me demandez ce que je dirais aux blondes du monde entier ? Je leur dirais d’être femmes. Qu’on soit blondes, brunes ou rousses, dans ce pays on a des opportunités pour pouvoir s’exprimer, vivre correctement et qu’il ne faut pas se laisser polluer par toutes les blagues qui circulent car elles ne sont pas du tout fondées.

Anne Demelenne

Anne Demelenne (née en 1957) a commencé son parcours syndical au sein du Setca du Luxembourg en 1981. Vingt-cinq ans plus tard, elle devient secrétaire générale de la FGTB et présidente de l’Interrégionale wallonne. Mais quelles sont ses racines ? Et comment vit-elle la société belge actuelle ?