Concert La mezzo italienne sera à Bruxelles ce samedi Bartoli ou la passion du chant «La vanité n'a rien à voir avec la musique» ITINÉRAIRE Un parcours exemplaire et fulgurant

MARTIN,SERGE

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Vendredi 15 décembre 2000

Concert La mezzo italienne sera à Bruxelles ce samedi Bartoli ou la passion du chant

Forte des 350.000 exemplaires vendus de son récital Vivaldi, Cecilia Bartoli continue à s'investir dans le répertoire baroque et investit le Gluck italien. Elle chante ce samedi à Bruxelles deux de ses compositeurs fétiches Haydn et Rossini.

Cecilia Bartoli fête cette année ses quatorze ans de carrière. Un parcours sans faute qui a fait d'elle la cantatrice la plus célèbre de l'heure. Et pourtant, la mezzo italienne n'a rien d'une star. Le métier pour elle ne se jauge pas en caprices mais plutôt en heures de travail et de recherche. Là où elle pourrait parcourir le monde entre Carmen et Cenerentola, Bartoli se remet en cause, fouille les bibliothèques italiennes pour mettre à jour des airs d'opéra inédits de Vivaldi. Le résultat, un disque album qui se déguste comme une leçon de choses où le Prêtre Roux se consume dans la passion et l'héroïsme. Le public ne s'y est pas trompé et a fait à ce superbe objet le triomphe réservé aux grands albums pop.

Contrairement aux idées reçues la diva ne cache jamais la femme. La Bartoli est devenue aussi célèbre pour sa gentillesse et son écoute des autres. Cela fait partie du métier , explique-t-elle. Il peut m'arriver si je suis fatiguée de refuser une séance d'autographes mais si je l'accepte, je dois être disponible pour ceux qui font la file pour me rencontrer. Après avoir visité la Monnaie en avril avec William Christie, elle sera l'invitée ce samedi des Eurogalas au Palais des Beaux Arts. En compagnie du prestigieux Concertgebouw d'Amsterdam que dirige un des ses complices favoris, le chef italien Riccardo Chailly.*

S. M.

«La vanité n'a rien à voir avec la musique»

ENTRETIEN

SERGE MARTIN à Munich

Comment réagissez-vous au succès de votre album Vivaldi?

Avec plaisir et avec effroi. Je me réjouis qu'un concept de cette qualité qui sort délibérément des sentiers battus connaisse un tel succès populaire. Je tremble à l'idée que je vais devoir me montrer digne de cette réussite dans mes prochains CD.

Quel type de répertoire comptez-vous aborder?

Je vais continuer mon exploration du répertoire baroque en privilégiant le style vénitien. J'avoue préférer son détonant mélange des genres au cadre plus figé de l'opera seria napolitain. Je réfléchis à des compositeurs comme Cesti, voire Hasse et Bononcini qui ont exporté l'opéra italien hors frontières pour le faire triompher à Dresde ou à Londres. Ma première priorité va pourtant à Gluck.

On dit parfois qu'il est plus théoricien que musicien?

Ce n'est pas du tout vrai: c'est avant tout un prodigieux homme de théâtre. Mais attention, ce n'est pas le Gluck français de l'après-réforme qui m'intéresse mais bien le compositeur de la période italienne qui précède ses triomphes viennois. L'«Orféo et Euridice» réalisé sur le livret de Calzabigi est déjà une partition de la réforme. Après tout, il a écrit une «Clemenza di Tito» sur le même livret que Mozart. Je vais donc lui consacrer un disque comme à Vivaldi, avec l'orchestre de l'«Academie für die alte Musik» de Berlin.

Dans le répertoire vénitien il reste un rôle où on vous attend avec impatience: c'est la Poppée de Monteverdi.

Et croyez bien que je ne cesse d'y penser. C'est un rêve inassouvi et en même temps un objectif incontournable. Je ne l'aborderai toutefois qu'avec un metteur en scène et un chef qui sachent pousser le personnage dans ses derniers retranchements.

Vous vous intéressez beaucoup à Haydn que vous chanterez en concert à Bruxelles.

C'est un compositeur tellement intelligent. Sa curiosité est perpétuellement en éveil; il n'a pas son pareil pour accumuler les trouvailles instrumentales et verbales qui relancent sans cesse l'action musicale. J'ai découvert ses opéras avec son «Orfeo», une oeuvre très différente de l'ouvrage de Gluck que j'ai chanté à Vienne sous la direction d'Harnoncourt avant de l'enregistrer avec Christopher Hogwood. C'est un réel opéra des lumières où je tiens à chanter deux rôles: celui d'Euridice et celui du «Genio», une sorte de double d'Euridice qui n'apparaît d'ailleurs qu'après sa mort. Je viens de retrouver Harnoncourt pour un enregistrement live de son «Armida»: c'est un feu d'artifices d'une ingéniosité insatiable.

«La virtuosité

doit toujours être porteuse

de sens: à défaut,

elle n'est que vanité»

Vous attachez une grande importance à votre collaboration avec ce chef.

Il n'a pas son pareil pour vous ouvrir des horizons nouveaux. C'est lui qui m'a incité à aborder les rôles de sopranos dans la trilogie da Ponte de Mozart. Le XVIIIe siècle ne connaissait que deux types de voix féminines, les sopranos et les contraltos. Il est donc tout à fait exact que j'aurais été classée comme soprano. Tout a commencé avec Suzanne, un superbe portrait de femme bien plus décidée et fine qu'il n'y paraît. Elle est finalement beaucoup plus intelligente que Figaro. Ensuite Harnoncourt m'a dit que le rôle de Fiordiligi dans «Cosi fan tutte» avait été chanté par Ferrarese del Bene, la soprano qui avait créé Suzanne lors de la reprise viennoise. Le rôle exige d'ailleurs des notes fort graves, notamment dans le second air, qui mettent en difficulté nombre de sopranos aiguës.

L'Elvira de «Don Giovanni» a suivi: c'est une véritable nonne baroque qui poursuit son Don Juan comme un dieu. Elle n'en est que plus fragile. Suite à une chute, j'ai dû chanter le rôle à Zurich plantée sur une paire de béquilles: la détresse du personnage m'en est apparue d'autant plus évidente!

Quel rôle attachez-vous à la virtuosité?

Quand un compositeur du XVIII e siècle écrit une colorature, il le fait à dessein: ainsi de cette envolée virtuose qui souligne souvent le mot «vento» et qui décrit le souffle qui circule. La virtuosité doit toujours être porteuse de sens: à défaut, elle n'est que vanité et je ne crois pas que la vanité ait beaucoup à voir avec la musique...*

ITINÉRAIRE Un parcours exemplaire et fulgurant

Nom. Bartoli.

Prénom. Cecilia.

Profession. cantatrice.

Naissance. Rome, le 4 juin 1966

Débuts. Karajan la découvre dans une émission TV à 19ans et l'invite d'emblée à Salz -bourg. Barenboim fait de même après l'avoir visionnée dans un hommage à Callas.

1988. Signature d'un contrat d'exclusivité avec l'éditeur Decca. Enregistrement du «Barbier de Séville» de Rossini.

1990-1998. De Rossini à Mozart, les disques se succèdent avec un succès grandissant. Barenboim, Levine, Harnoncourt la dirigent; Ponnelle et Chereau la mettent en scène.

1997. Enregistrement du «Turco in Italia» à la Scala sous la direction de Chailly. Le disque truste les récompenses.

1998. Enregistrement d'un récital video au Teatro Olimpico de Vicenza.

1999. Publication d'un somptueux récital Vivaldi avec le Giardino Armonico dont la vente dépasse les 350.000 exemplaires.

2000. Publication de deux enregistrements d'opéras sur instruments d'époque: «Armida», de Haydn, sous la direction, de Harnoncourt (Teldec) et «Rinaldo», de Haendel, sous celle de Hogwood (Decca).