Armes au Kivu, chefs en Europe

BRAECKMAN,COLETTE

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Vendredi 27 novembre 2009

Congo Les experts de l’ONU dénoncent le réseau international de soutien aux rebelles hutus

Malgré les moyens mis en œuvre, malgré l’appui militaire et logistique de la Mission de Nations unies au Congo (Monuc), et en dépit des milliers de combattants hutus rapatriés au Rwanda avec leur famille, l’opération Kymia, menée au Nord et au Sud Kivu par l’armée congolaise, est largement décrite comme un échec : non seulement les rebelles hutus des Forces démocratiques pour la libération du Rwanda n’ont pas désarmé, mais ils multiplient les actes de représailles contre les populations locales et ils ont gardé à la fois leur potentiel offensif et leur capacité d’organisation et de financement. Alors que la responsabilité de cet échec est souvent imputée aux forces armées congolaises, le rapport soumis cette semaine au Conseil de Sécuritéde l’ONU par un groupe d’experts jette une autre lumière sur la situation réelle : il apparaît que les combattants hutus présents au Kivu sont avant tout des exécutants, répondant à des directives qui leur sont transmises par les responsables du mouvement installés à l’étranger. Ces derniers disposent de ressources financières importantes, tirées des cotisations de la diaspora, mais surtout du commerce de l’or et des minerais extraits du Kivu et commercialisés par des sociétés qui ont leur siège en Europe.

Durant leur longue enquête, les experts ont intercepté un grand nombre d’appels téléphoniques, et par exemple capté 240 conversations satellitaires entre Ignace Murwanashyaka, porte-parole des FDLR résidant en Allemagne, et des commandants opérant au Kivu. En mars 2009, alors que l’opération Kymia II commençait à se déployer, Murwanashyaka a donné l’ordre de s’attaquer aux civils congolais et de donner l’assaut aux hôpitaux et centres de santé ; un mois plus tard il ordonnait une offensive générale contre l’armée congolaise.

Alors qu’il n’avait jamais été inquiété malgré les nombreux avertissements venus de Kigali, Murwana-shyaka et un autre leader des FDLR, Straton Musoni, ont été arrêtés le 19 par les autorités allemandes à la veille de la sortie du rapport. Par contre, la France a toujours refusé d’arrêter Callixte Mbarushimana, nº 2 du mouvement, et n’a pas enquêté sur les détenteurs de 21 numéros satellites en communication régulière avec les combattants du Kivu… Il apparaît que l’autorité de ces leaders en exil repose aussi sur la notoriété que leur assuraient les nombreuses interviews radiophoniques captées jusqu’au Congo. Les experts de l’ONU ont surtout mis en évidence le véritable nerf de la guerre : les ressources financières dont disposent les rebelles hutus et le réseau de complicités sur lequel ils peuvent compter. Ces pistes-là traversent les pays voisins, le Burundi, la Tanzanie où des camps de réfugiés leur servent de base de recrutement, la Zambie, l’Afrique du Sud… Mais surtout, c’est en Europe – Allemagne, France, Belgique – que se situent les centres nerveux et financiers de l’organisation : via des agences comme Western Union, la diaspora rwandaise envoie des mandats, tandis que des sociétés se chargent de commercialiser l’or extrait des carrés miniers. La Belgique est la première des bases arrière de la guérilla hutue : d’après le rapport des experts, la société

Berkenrode, sise à Anvers, raffine et revend l’or acheminé depuis le Burundi, de même que la société appartenant à Tony Goetz, autre Belge d’Anvers, qui avait naguère installé un centre d’achat et de raffinage dans la zone franche de Bujumbura. Malgré ses démentis, sa société, Affimet, avait souvent été citée comme « revendant l’or des Hutus », qu’il s’agisse des rebelles burundais ou rwandais. Reposant sur des écoutes téléphoniques et des listes de numéros d’appel, sur des relevés bancaires et des preuves de transfert d’argent, le rapport des experts corrobore des accusations depuis longtemps formulées par le Rwanda. A Kigali en effet, on assure que la solution du problème ne se trouve ni dans les opérations militaires sur le terrain, ni dans un « dialogue interrwandais » qui légitimerait des personnalités impliquées dans le génocide de 1994 et dans les actes terroristes qui ont suivi, mais dans une véritable coopération internationale. Les experts rappellent aussi que les rebelles hutus ont su se créer des complicités locales, dans l’armée entre autres, ce qui leur permet de se fournir en armes et en munitions. Et que des personnalités congolaises, comme le ministre Mbusa Nyamwisi, auraient aidé les milices rwandaises en échange de livraisons de bois et de minerais. L’Ouganda, cependant allié du Rwanda, est également mis en cause pour

avoir autorisé des recrutements de combattants hutus dans des camps de réfugiés et pour avoir autorisé des exportations d’or extrait du Kivu. L’ampleur du réseau dont disposent les FDLR explique pourquoi la Monuc est dite inefficace, et démontre surtout que le problème dépasse les capacités opérationnelles et politiques du Congo, transformant les populations du Kivu en otages d’une guerre qui se joue ailleurs…

Kinshasa exhorte Europe et USA à « suivre l’exemple de Berlin »

Le gouvernement de la RDC a émis le souhait que des mandats internationaux soient lancés contre des responsables des rebelles hutus installés en Europe et aux Etats-Unis : « Nous lançons un appel pathétique à la France, la Belgique, la Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, dont le rapport (des experts de l’ONU) confirme qu’ils hébergent d’autres chefs hutus rwandais, pour qu’ils suivent le bel exemple de Berlin », a déclaré Lambert Mende, ministre de l’Information.

P.20 forum : LA DETTE DU CONGO

ÉPINGLÉ

Les rebelles ont pu compter sur le soutien constant de milieux catholiques : Constant Goetschalck, membre des Frères de la Charité travaillant dans le camp de réfugiés de Kigoma (Tanzanie) est cité pour avoir donné de l’argent. Son action caritative lui a permis de recevoir un prix de un million de dollars décerné par l’Opus Dei. Deux associations espagnoles, la Fundacio S’Olivar et Inshusti, financées par le gouvernement de la province des Baléares, ont soutenu financièrement les FDLR. Les dirigeants de ces deux fondations ont été les principaux informateurs des juges espagnols qui ont inculpé des dirigeants du FPR.