THOMAS,PIERRE-HENRI
Mardi 18 mars 2008
Ces dernières heures ont encore été fertiles en événements. Dimanche soir, la Réserve fédérale américaine (Fed) a en effet décidé d’abaisser d’urgence son taux d’escompte de 3,50 à 3,25 %. Parallèlement, JP Morgan Chase rachetait pour une bouchée de pain (240 millions de dollars) Bear Stearns, la cinquième banque d’affaires américaine dont la trésorerie s’était retrouvée à sec en quelques jours.
Pourquoi la crise s’amplifie ? Pour une raison simple, mais pas rassurante pour autant : personne ne fait plus confiance à personne. C’est que le problème des mauvais crédits hypothécaires américains a pourri petit à petit la totalité du marché bancaire mondial. On sait comment : les spécialistes s’étaient amusés à découper, transformer, reconditionner ces crédits, de même que d’autres d’ailleurs, en obligations qui ont été revendues dans le marché, ou ont parfois fait l’objet de montages à plusieurs niveaux. De sorte qu’aujourd’hui, « certains investisseurs qui croyaient détenir des obligations de très bonne qualité se retrouvent aujourd’hui avec le risque immobilier au-dessus de la tête », observe Françoise Bernard, économiste de la salle de marché de Fortis.
Et cela provoque une spirale infernale. Car incapable de déterminer le risque de la personne qui traite en face d’elles, les banques ne prêtent plus. Du coup, tout une série d’acteurs, comme les banques d’affaires ou les fonds d’investissement, qui vivent du crédit bancaire, se retrouvent en difficulté. Ce n’est pas un hasard si les deux dernières victimes de la crise sont la banque d’affaires Bear Stearns et un des fonds d’investissement du groupe Carlyle.
Et dans un tel climat de défiance, la moindre rumeur peut être mortelle. Le bruit concernant les difficultés de Bear Stearns a provoqué la fuite de ses clients et finalement sa vente forcée.
Pourquoi les remèdes n’ont pas d’effet ? Quand la circulation de l’argent commence à geler, c’est tout le système économique qui claque des dents. Pour essayer de réchauffer les circuits, les grandes banques centrales, et surtout la Réserve fédérale américaine, ont utilisé deux outils : la baisse des taux et l’injection de liquidités.
D’abord, les taux. La Fed américaine a fait passer depuis le mois de septembre son principal taux directeur de 5,25 % à 3 %. Ce dimanche, la Fed a aussi abaissé de 3,50 à 3,25 % son taux d’escompte, le taux de ses prêts aux grandes banques. Ce mardi, on s’attend à ce que la Fed réduise à nouveau son taux directeur de 0,75 % voire de 1 %.
Dans une crise normale, baisser les taux aurait plusieurs effets positifs. La mesure permettrait d’abord aux ménages américains endettés de payer moins de remboursement. Et elle permettrait aussi de soutenir la consommation et les investissements. Mais cette crise-ci est particulière : la baisse des taux de la Fed n’est pas suffisante pour alléger le fardeau hypothécaire des ménages américains les plus faibles. Quant à l’effet de relance, il n’est pas immédiat. Il faut généralement entre 6 et 9 mois pour qu’on ressente ses effets. Or, la première baisse des taux américains a été décidée à la mi-septembre…
Ensuite, l’injection de liquidités. Les grandes banques centrales ont ouvert les robinets plusieurs fois : en août, puis en décembre, et enfin il y a quelques jours. La Fed a innové en annonçant qu’elle allait proposer aux grandes banques d’échanger 200 milliards de dollars pour un mois, à partir du 27 mars, leurs obligations immobilières (dont personne ne veut) pour recevoir à la place des bonnes obligations du Trésor américain. Mais on se dit que si la Fed annonce une telle opération, c’est que la crise est plus profonde qu’on croit.
Comment les marchés réagissent ? Très mal. Lundi, les Bourses ont encore plongé. Bruxelles a perdu 3,34 % lundi. Depuis le premier janvier, la chute est de près de 14 %. Les investisseurs se replient sur les obligations d’Etat, et les matières premières. L’once d’or a encore battu un nouveau record lundi, en dépassant un moment 1.032 dollars.
« Il y a quand même un point positif, observe Bruno Colmant, le patron d’Euronext Bruxelles. C’est que même dans la situation actuelle, le marché bruxellois reste liquide et continue à fonctionner. »
Que faut-il craindre encore ? L’emballement de la mécanique de crise fait craindre une spirale infernale. Car puisque les banques ne prêtent plus, de plus en plus d’acteurs risquent de se retrouver en difficulté. « Qui aurait dit il y a quelques mois que l’on aurait des doutes sur la qualité de crédit de certaines municipalités américaines, » dit Françoise Bernard.
Les problèmes bancaires, plus aigus encore aux Etats-Unis qu’ailleurs, conjugués à la crise immobilière, précipitent les Etats-Unis dans la récession. Alors que dans la zone euro, le ralentissement est déjà fort marqué. Et il se complique du problème du dollar, qui continue de plonger. Les investisseurs fuient les Etats-Unis et les actions américaines.
Lundi, l’euro a valu un moment plus de 1,59 dollar, contre 1,56 dollar vendredi. « L’ensemble du système monétaire commence à se tendre avec sur le côté fort l’euro, sur un côté faible le yen et le yuan, et au milieu le dollar, estime le directeur du Fonds monétaire international Dominique Strauss-Kahn. Cela traduit une situation de plus en plus tendue sur les marchés et crée des problèmes pour la croissance économique », précise-t-il.
Comment s’en sortir ? « La sortie de crise implique de restaurer la confiance. Et cela passe par un lourd assainissement et une perception par le marché du risque réel, » note Françoise Bernard. Les banques centrales peuvent aider à rassurer les marchés. « Aujourd’hui, et je n’avais jamais cela de ma carrière, tout le marché secondaire (celui où se négocient les titres déjà émis) des obligations du secteur bancaire est mort. Un moyen de restaurer la confiance serait que les banques centrales achètent ces obligations, note un banquier belge. Ce pourrait être un moyen de réveiller le système bancaire. » Face à une crise sans précédent, les banquiers centraux doivent faire preuve d’imagination. Car les médecines traditionnelles ne semblent pas sortir le malade de sa léthargie.