Conjoncture - Les recettes de la Banque nationale de Belgique pour maintenir une croissance soutenue L'économie belge en surrégime La DLU, jackpot ou pas ? Inciter à rester au boulot, plutôt qu'à le quitter

SERVATY,PHILIPPE

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Mercredi 23 février 2005

Conjoncture - Les recettes de la Banque nationale de Belgique pour maintenir une croissance soutenue

L'économie belge en surrégime

* En 2004, les Belges ont moins épargné. De là, la santé économique exceptionnelle du pays. Il faut maintenant d'autres soutiens, dit Guy Quaden.

PHILIPPE SERVATY

A côté des belles courbes macroéconomiques, Guy Quaden, le gouverneur de la Banque nationale de Belgique (BNB) tâte aussi souvent le pouls de sa femme pour entrer en contact direct avec la conjoncture. Mais cette fois-ci, le baromètre n'a pas été d'un grand secours : Ma femme n'a jamais calqué sa consommation sur l'évolution des finances publiques.

Et pourtant, constate-t-il en présentant le rapport annuel de la BNB, globalement, c'est ce qui se passe en Belgique, conformément d'ailleurs à une vieille loi économique : au plus l'Etat s'endette, au plus les citoyens épargnent, et vice-versa.

L'équation actuelle doit se comprendre comme suit : l'assainissement des finances publiques a rassuré les Belges sur leur traitement fiscal futur (fini de pester sur la « rage taxatoire »), ce qui les a amenés à moins épargner et donc à consommer plus, dopant ainsi la croissance économique en 2004 (le produit intérieur brut a bondi de 2,7 % et le nombre d'emplois s'est accru de 31.000 unités) mais aussi au cours des mois précédents : Du début de l'année 2002 au troisième trimestre de 2004, la croissance du PIB s'est élevée à 6,2 % en Belgique contre 3,4 % dans la zone euro. Ce ne sont pas nos performances en commerce extérieur qui l'expliquent (si les exportations ont bien progressé, les importations ont fait de même, ce qui donne un effet global négatif sur le PIB) mais la dynamique de la consommation privée. Non pas à cause d'une hausse des revenus des ménages (modeste chez nous comme chez nos voisins) mais parce qu'ils ont moins épargné : en trois ans, la part de leurs revenus mise de côté est passée de 17,5 % à 15,4 %. J'y vois le résultat d'un moral dopé par l'assainissement des finances publiques.

Bien sûr, ce mouvement de « désépargne » n'est peut-être pas terminé : le taux d'épargne des Belges reste élevé (dans la zone euro il est de 10,6 % et virtuellement nul aux Etats-Unis). Mais le gouverneur invite le gouvernement à prendre les mesures structurelles pour maintenir durablement la croissance économique du pays : Toutes les études le prouvent. En Europe, comme chez nous, le taux de croissance potentiel, celui qui est compatible avec une activité économique dépourvue de déséquilibres (notamment inflationnistes), est à peine supérieur à 2 %. Il faut relever ce seuil.

Comment ? Il dessine trois pistes : l'emploi, les finances publiques et l'esprit d'entreprise. Mais rien sur la fiscalité. Le rapport de la BNB constate pourtant que, si la réforme fiscale a légèrement diminué les charges sur les revenus du travail, le taux de prélèvement global (la pression fiscale) est resté pratiquement constant, à 45 % du PIB, de 2000 à 2004. Pour Guy Quaden, une nouvelle réforme fiscale ne s'impose pas pour améliorer les performances structurelles du pays. Ils se tournent vers la Suède et la Finlande : ils réussissent à cumuler un bon bulletin économique (croissance, taux d'emploi...) avec un niveau de protection sociale au moins égal au nôtre.

Les voies préconisées par le gouverneur sont plus neutres politiquement.

A côté de l'emploi (voir ci-contre), il invite le gouvernement à respecter scrupuleusement son programme budgétaire pour les années à venir (l'équilibre en 2005 et 2006, un léger surplus par la suite). C'est un minimum, dit-il, pour faire face aux coûts du vieillissement de la population et, depuis peu, à la remontée des taux d'intérêt.·

La DLU, jackpot ou pas ?

L'amnistie fiscale, comme Guy Quaden qualifie la Déclaration libératoire unique (DLU), a incontestablement soutenu l'activité économique en 2004 : l'effet positif est certain et s'est passé en fin d'année.

Quant à le quantifier ? Prudence, prudence... Le gouverneur de la BNB n'a pas désiré se lancer dans de savants calculs, truffés de surcroît de nombreuses inconnues : selon l'usage qui a été fait de l'argent régularisé et/ou rapatrié (consommation, placement, logement...), l'effet sur le Produit intérieur brut (PIB) est en effet différent.

L'argent régularisé par la DLU s'est élevé, on le sait, à 5,7 milliards d'euros. La semaine dernière, le ministre des Finances, Didier Reynders, a souligné que l'argent réellement rapatrié avait au moins atteint 15 milliards d'euros. Guy Quaden ne nie pas que les fonds rapatriés sont supérieurs aux fonds régularisés. A côté de la DLU, il y a également l'entrée en vigueur, en juillet prochain, de la directive européenne sur l'épargne (qui va introduire notamment un précompte au Luxembourg pour les résidents étrangers), qui peut expliquer un mouvement de retour financier au pays.

Mais le gouverneur ne veut pas avancer de chiffre. En guise d'indication, il a toutefois fait référence à l'évolution de la part du patrimoine des Belges détenue à l'étranger. Elle est en diminution régulière depuis 1999. A fin septembre dernier : elle était de 23,4 % (contre un peu plus de 30 % cinq ans auparavant). Au cours de seuls neuf premiers mois de 2004 (dernière période couverte), la diminution porte sur 8 milliards d'euros. Dans la mesure, où la DLU a surtout eu du succès au quatrième trimestre (9 dossiers sur 10 ont été introduits pendant cette période), on peut en conclure que le montant avancé par Didier Reynders n'est certainement pas extravagant, même si en francs belges (600 milliards) il donne un peu le tournis.·

Ph.Sy

Inciter à rester au boulot, plutôt qu'à le quitter

A 59 ans, je m'estime encore capable de bien travailler. Et cela doit être le cas de la majorité des gens de mon âge. Or, en moyenne, les Belges quittent le marché du travail à 58 ans. Nous sommes la lanterne rouge européenne. Il n'y a pas de raison qu'elle le reste : la Belgique doit remonter le taux d'activité de sa population active (64 % chez nous, contre 70 % dans l'Union européenne à Quinze), et en particulier des 55 ans et plus (à peine 1 sur 4 travaille).

Le gouverneur de la BNB n'entend pas baliser trop précisément le prochain débat des partenaires sur les fins de carrière. Mais il en attend des résultats tangibles et concrets dans le but de réaliser cet objectif, qui est aussi une manière de soutenir la croissance économique à long terme du pays (voir ci-dessus).

Pour y arriver, il suggère une piste : prévoir des incitants financiers pour rester au boulot jusqu'à 65 ans. Aujourd'hui, c'est souvent l'inverse qui se passe : on a intérêt financièrement à sortir tôt du marché du travail. Au passage, il veut tordre une idée reçue encore entendue ici et là : pousser les quinquas à prendre leur prépension pour faire la place aux jeunes. Là où les personnes âgées et les femmes sont le plus présents sur le marché du travail, le taux d'activité du pays est également le plus élevé.

Pour augmenter ce taux d'activité dans toutes les tranches d'âge et pour tout le monde, il se dit par ailleurs partisan d'une politique active d'égalité des chances. Il n'a pas parlé de discrimination positive mais il n'en était pas loin. Il s'agit pour lui en tout cas de compenser la position de faiblesse des minorités ethniques sur le marché du travail et faciliter la participation des femmes.

Après la carotte, le bâton : il estime justifié un contrôle plus strict de la disponibilité effective des chômeurs pour le marché du travail à mesure que les pouvoirs publics intensifient leurs efforts d'accompagnement et de réinsertion.·

Ph.Sy