Contre l'amiante qui brûle la vie

SOUMOIS,FREDERIC

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Lundi 23 mai 2005

Santé Une manifestation a rassemblé 300 personnes à proximité du siège d'Eternit à Bruxelles

Les victimes de la fibre réclament un fonds spécifique d'indemnisation. Et mettent en garde contre les tonnes d'amiante dans notre environnement.

FRÉDÉRIC SOUMOIS

Ils étaient environ 300 à marcher ce dimanche à Bruxelles pour demander que l'on n'abandonne pas les victimes de l'amiante, un matériau-miracle pour isoler de la chaleur, mais dont les fibres peuvent s'introduire dans le corps, provoquant asbestose, cancer du poumon ou de la plèvre (mésothéliome). Selon l'association belge des victimes de l'amiante (Abeva), qui manifestait, les victimes se comptent par milliers dans notre pays et leur nombre ne devrait pas cesser de croître d'ici 2020, le temps entre l'exposition aux fibres et la maladie étant particulièrement long.

La manifestation s'est déroulée en présence de la députée fédérale Ecolo Muriel Gerkens et le sénateur MR Alain Destexhe, auteurs de propositions pour créer un fonds d'indemnisation des victimes de l'amiante, à l'instar de ce qui s'est fait en France, où les victimes reconnues par ce fonds ou leurs héritiers reçoivent en moyenne 140.000 euros. On ne peut dédommager pour les souffrances subies mais il semblerait normal d'indemniser les problèmes financiers de la famille, explique Marianne Mengeot, porte-parole de l'association. Actuellement, la Belgique reconnaît peu de malades. Les critères sont très limitatifs et seuls les salariés des entreprises peuvent être indemnisés. Ils reçoivent un revenu de remplacement réduit du fonds des maladies professionnelles, qui s'arrête à la pension et qui n'est pas transmissible lors du décès. Or, la moyenne de survie des malades après diagnostic est de 18 mois.

Pour l'instant, la Belgique ne prévoit rien pour les indépendants ou les familles des travailleurs exposés. De nombreux cancers se sont développés chez les épouses qui nettoyaient les vêtements de travail des fibres incrustées. Vous savez, on brassait l'amiante à pleines mains, se souvient Jonas Ruelle, qui a travaillé à Coverit Mons jusqu'à sa fermeture en 1987. On faisait des plaques d'Eternit, des ardoises, des tôles ondulées, des gainages de chauffage, des jardinières, des tuyaux pour conduite d'eau. On jetait la fibre dans une grande chambre où elle était mêlée au ciment. Les gars ressortaient la tête blanche. On jetait les sacs vides du 4e étage, l'amiante se répandait partout, les enfants aimaient jouer sur les tas d'amiante à ciel ouvert. D'après l'Abeva, sur les 200 travailleurs de Coverit, 112 sont morts de cancers, 46 sont malades.

La proposition de fonds amiante, soutenue par tous les partis francophones, est examinée par le Conseil national du travail, avant de revenir à la Commission santé de la Chambre. Les responsables de l'Abeva estiment que son adoption serait une première étape pour la reconnaissance d'un mal insidieux. Mais ils mettent aussi en garde contre les milliers de tonnes d'amiante présents dans notre environnement. Inerte, il ne présente quasi aucun danger. Mais s'il est fraisé, poncé, brisé, par exemple lors de travaux de rénovation, il peut être mortel. Au-delà de l'inventaire obligatoire que prévoit une proposition faite vendredi par Ecolo au parlement wallon, les victimes insistent pour que soient organisés au plus tôt ramassage et conditionnement en décharge des déchets d'amiante, sans les limitations financières actuelles.

« Pas un seul collègue ne m'a téléphoné »

TÉMOIGNAGE

FRÉDÉRIC SOUMOIS

Betty Mertens a travaillé 33 ans chez BAT (British American Tobacco) rue De Koninck, à Molenbeek-Saint-Jean. L'amiante n'entrait pas dans la composition des produits du tabac mais le bâtiment était floqué à l'amiante. Son mari, magasinier dans la même entreprise, est mort d'un mésothéliome (tumeur de la plèvre). Lui était en contact avec l'amiante car il était magasinier. Il travaillait près des tuyauteries, coupait des plaques d'isolation. Mais moi, j'ai travaillé durant 33 ans dans un bureau à la facturation. Quand j'ai éprouvé une gêne respiratoire, mon médecin de famille a pensé à l'amiante, parce que mon mari en était mort quelques mois plus tôt. Lui, il avait fallu 4 mois avant le bon diagnostic. Depuis, j'ai subi huit séances de chimiothérapie avec un nouveau produit, l'Alimta, qui est en test. Moi, j'ai bien résisté, mais beaucoup de malades ne le supportent pas, ont trop de vomissements et de fatigue. Ce lundi, Betty retourne faire un scanner et une autre chimio. Elle sourit, explique ce qui la ronge, mais elle sait qu'on ne guérit pas du mésothéliome.

Dans les années où Betty travaillait chez BAT, plus de mille personnes occupaient le bâtiment, un chiffre qui est descendu à 600 puis 400, au fur et à mesure des restructurations. D'après Betty, quatre autres collègues sont morts d'avoir respiré des fibres d'amiante. Aucune surveillance des travailleurs de l'entreprise n'a été faite. Et pas un seul collègue ne m'a téléphoné depuis que je suis malade.