Corinne Hoex, au scalpel jusqu’à l’os

VANTROYEN,JEAN-CLAUDE

Vendredi 26 mars 2010

Une vieille femme se meurt. Sa fille raconte. La douleur, le manque d’amour. D’une écriture dépouillée, rongée, écorchée, superbe.

Famille, je vous hais-me. En deux livres, Le grand menu et Ma robe n’est pas froissée, Corinne Hoex avait dénoncé l’abus de pouvoir d’une famille, qui va jusqu’à la destruction systématique et organisée d’un être humain. Deux romans beaux et durs, originaux et implacables, impeccablement écrits. Décidément je t’assassine poursuit cette autopsie impitoyable. Dissection clinique des sentiments d’une femme, la narratrice, dont la mère se meurt et qui le vit avec des sentiments contradictoires : la douleur de perdre une mère qui n’a pourtant jamais été affectueuse, l’espoir qu’une parole d’amour à son égard tombe enfin de ses lèvres sur son lit de mort, les souvenirs qui engluent, gèlent, surchauffent quand il faut bien ranger les affaires de la décédée, fouiller les boîtes et les tiroirs, évacuer la maison, revoir les vieilles photos : « Ce n’est pas assez que tu sois morte. Il faut vider. »

Les liens de famille, chez Corinne Hoex, sont comme les nœuds de marin : compliqués mais tenaces. Cette narratrice toujours prévenante mais chaque fois remise à sa place, cette mère dure, égoïste, sans amour mais qui se bat à coups de mots croisés et de jeux télévisés pour rester en vie. Cette narratrice qui n’attend qu’une seule chose : un regard de complicité, une approbation, un amour partagé, une fois, une seule fois.

« Chaque année, tu passais le mois de juin dans ta villa. Chaque année, j’espérais que tu m’y invites auprès de toi. Tu ne le souhaitas pas (…). Tu n’avais pas de temps à perdre. C’étaient tes vacances. »

Ce qui bouleverse dans ce roman, c’est l’absence de lyrisme, de romantisme, de pathos. L’écriture n’est jamais engrossée par un excès quelconque. Pas de graisse dans ce livre. De l’os, rien que de l’os. Le scalpel de l’écrivain légiste a gratté tout le superflu et n’a laissé que le quotidien, les gestes, les objets, les paroles, celles qui sont dites et celles qui ne le sont pas.

La narratrice (Corinne Hoex ?) s’adresse à sa mère. Elle lui dit tu. « Ton pouvoir sur les choses était de les avaler. Au restaurant, tu raflais les desserts, tu engouffrais jusqu’au dernier les chocolats, les truffes, les calissons, les mignardises qui accompagnaient le café (…). Tu étais la toujours pleine, la très comblée, la toute gonflée. Tu enflais, te dilatais, t’accroissais. Engrossée de massepain. Toujours assise. »

Ou : « Une photo de toi, ventre proéminent dans une robe à fleurs. Au dos, ton écriture : Un polichinelle dans le tiroir. Le polichinelle, c’est moi : une fille. Les filles ne t’amusaient pas. »

Ou encore : « Alors, seule avec toi, quand tu es morte, bien morte : Maman, je t’aime ! Face à moi, dans la vitre, mon visage. »

Ou encore : « Tu as fait toutes les croisières (…). Tu as embarqué sur Mermoz, Century, Monterey, River Cloud, Royal Viking Queen. Il ne t’a manqué que le Titanic. Tu es morte en haut de ta rue. »

Emilienne et sa fille. Deux personnages dont les relations d’amour-haine s’imprimeront au fer rouge dans l’esprit des lecteurs.

Le premier roman de Corinne Hoex, Le grand menu, est republié aujourd’hui par les Impressions nouvelles.