D'UN CIBERCITOYEN A UN CYBERCRATE

n.c.

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Vendredi 25 avril 1997

D'un cybercitoyen

à un cybercrate

Sans entrer dans les détails, il est certain que les réseaux numériques d'intercommunication en temps réel (Internet aujourd'hui) introduisent une toute nouvelle dimension dans la relation gouverné-gouvernant et qu'ils seront «un élément clé de la démocratie participative», de la nouvelle «démocratie d'opinion» dont l'émergence n'est plus ignorée, apparemment, que par nos gouvernants actuels.

(...) Il est urgent d'abandonner la politique en temps différé que nous connaissons aujourd'hui, avec tous les risques de parasitages, tous les effets de distorsion, de dénaturation, de falsification auxquels elle prête si lamentablement le flanc et qui corrompt irrémédiablement notre démocratie. Il faut passer à la politique en temps réel, la cyberpolitique.

En effet, dans cet étonnant ensemble symbiotique qu'est le cerveau planétaire, où le numérique et l'électronique sont à l'esprit ce que l'outil mécanique est à la main, la cyberpolitique ne sera plus qu'un neurone privilégié du nouveau système nerveux de l'Organisme sociétal en gestation.

Un neurone tout d'abord, c'est-à-dire un émetteur-récepteur, un relais comme un autre, de cette nouvelle énergie qu'est l'information; comme un autre, il se trouve au coeur du système, connecté sur cet immense flux de connaissances et de volontés que charrient les réseaux bionumériques, dont l'enveloppe de plus en plus dense autour du globe réalise progressivement l'«intersubjectivité» du philosophe.

Un neurone privilégié ensuite, car dans ce chaos bouillonnant de vie, il sera le catalyseur du va-et-vient des énergies qu'il capte. Au gré d'une interactivité permanente avec chaque élément de l'ensemble, il sera celui qui devra dégager les lignes de force de l'agitation ambiante et proposer des synthèses donnant leur sens à un mouvement apparemment désordonné et permettant de tracer des prospectives de progrès.

« Manager» de la complexité, la cyberpolitique sera le pilote qui sait et qui dit où l'on va, qui conduit et gouverne.

Mais que sera concrètement cette cyberpolitique ?

Il faut se contenter ici de décrire ce qui paraît devoir en être les principales caractéristiques, d'en tracer les principaux axes de réflexion :

- le citoyen est un cybercitoyen, un membre actif de la nouvelle démocratie. Sa collectivité détient le vrai, le seul pouvoir. Les gouvernants mettent tout en oeuvre pour faciliter l'accès à cette cybercitoyenneté;

- le cybercitoyen participe librement à l'élaboration de la politique de sa communauté : le vote est libre. En ce qui concerne l'absentéisme politique, rien ne change, la masse indifférente subit. L'opposition se manifeste et joue son rôle, en direct et en temps réel, dans le débat général;

- le vote, et donc la sanction de l'électeur, sont permanents, en direct, immédiats;

- le cyberpolitique est un éternel voyageur sur les autoroutes de l'information, en campagne électorale permanente, face au défi d'une concurrence généralisée d'idées et de pouvoir jamais relâchée;

- le cyberpolitique est un gouvernant, mais en tant que tel, il n'est plus qu'un exécuteur de projets, les siens propres ou ceux proposés par des majorités populaires : il met en oeuvre, il organise, il réglemente;

- le Parlement n'a plus de raison d'être, il devient un intermédiaire inutile. Par la force des choses le gouvernant est aussi le législateur branché en direct sur la volonté populaire;

- les partis ne sont plus qu'une structure occasionnelle et mouvante parmi d'autres possibles;

- la règle de la majorité subsiste mais elle change de sens; à vrai dire elle conquiert enfin sa véritable signification : il ne s'agit plus de majorités figées, arrangées, défigurées, en différé, mais des majorités directes et actuelles du peuple. Ces majorités sont désormais vivantes, spécifiques, cas par cas, en fonction des projets à mettre en oeuvre;

- les gouvernants sont désignés par les cybercitoyens sur la base des projets qu'ils présentent. Leur stabilité n'est plus assurée; il n'y a plus de rentes, de situation acquise une fois pour toutes; en principe les gouvernants pourraient être remplacés individuellement à tout moment. Toutefois, comme une certaine stabilité doit être assurée, le collège des gouvernants ne pourra être désavoué, dans une étape intermédiaire en tout cas, que par une majorité absolue des cybercitoyens;

- Grâce au contrôle constant d'une vraie démocratie vivante en direct, l'anarchie est rangée quelque part dans un rayon de la mémoire collective. (...)

Provocation ? Oui, peut-être, mais la « provocation intellectuelle» n'est-elle pas le chemin préféré d'une dialectique porteuse - et seule porteuse - des innovations mentales qui nous manquent ?

Utopie ? Oui, bien sûr, mais sans l'utopie, quel nouveau projet de société a-t-il jamais été conçu ? Et comment sortir de l'implosion politique actuelle sans nouveau projet de société ?

PIERRE DAXHELET

Cybercitoyen