Dans la rue travailleurs ! Cinquante ans sont passés mais la lutte n’est pas finie...

BRADFER,FABIENNE

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Mercredi 1er décembre 2010

entretien

En 1960, Thierry Michel a huit ans. Il se souvient des grandes masses de travailleurs descendant vers la ville basse de Charleroi et de leur puissance, des commerçants paniqués fermant leurs volets, de la peur de la bourgeoisie. Autre fait marquant de sa jeunesse : mai 68 qu’il vit dans son collège de Charleroi, en écoutant Europe 1 tous les soirs, pestant de ne pouvoir être sur les barricades. Du coup, l’adolescent arrêtera ses études et passera le jury central pour accélérer le cours de son propre destin et entrer à l’IAD à 16 ans. Au bassin minier et sidérurgique de son enfance, il réalisera ses premiers documentaires. En 1982, il signe Hiver 60, son premier longmétrage de fiction.

En voyant « Hiver 60 » aujourd’hui, on a l’impression d’une contraction du temps...

C’est vrai. On a l’impression que c’est il y a un siècle par les décors, les voitures, la tradition familiale, le langage. On est dans une culture populaire ouvrière, fruit d’un siècle d’industrialisation et menant à la fierté du travail, à la résistance syndicale. Tout ça est très loin et en même temps très proche. Car il y a une série de valeurs fondamentales de solidarité, de fraternité, de collectivité, broyées en cinquante ans par le libéralisme et l’individualisme consumériste, qui resurgissent en France, en Belgique... Et ce, à cause d’une plus grande précarité. Car la classe ouvrière s’est mondialisée. La grande usine, aujourd’hui, c’est l’Asie. Ça a aussi précarisé les gens chez nous et donc revient le désir que l’individu retrouve des solidarités collectives pour s’y épanouir. C’est ce que montre la grève : comment le destin d’un individu, grâce à un mouvement collectif et festif, peut entrer dans la phase de transgression et se révéler à lui-même.

Cinquante ans après, ne devrait-on pas recommencer la lutte ?

Il y a trois ans, Guy Spitaels m’avait invité à présenter ce film à la place des discours du 1 mai. Succès, émotion, interrogation intellectuelle. Le film faisait encore résonnance. La date anniversaire 50 ans devenait opportune pour le montrer à d’autres. En même temps, cette ressortie tombe dans une période de mobilisation.

La grève de 60, c’était la lutte contre la « loi Unique », loi d’austérité sociale touchant aux acquis des travailleurs. Aujourd’hui, on nous concocte une loi unique au carré avec les 25 milliards de déficit des finances publiques. Et on se demande : qui va payer la note. Il y avait aussi un non-dit dans cette grève de 60: l’amorce de la conscience du déclin wallon. C’était le chant du cygne de toute l’épopée ouvrière.

Le film montre des milliers de travailleurs descendant dans la rue. En Wallonie, à Bruxelles, en Flandre. Les solidarités sociales dépassent les frontières linguistiques...

On voit effectivement des grévistes wallons partager avec des Flamands une forme de discrimination. Il y a quand même des ponts entre les deux peuples même si la Flandre ne suit pas au même rythme ! Ces ponts peuvent encore exister aujourd’hui si on arrête d’être obnubilé par ces questions culturelles et linguistiques. Pour l’instant, on est échaudé. La question linguistique divise alors qu’au niveau social, des solidarités sont toujours d’actualité.

Le cinéma peut faire réfléchir !

Certainement. Et faire un travail sur la mémoire, sur l’histoire. Ressortir Hiver 60, ce n’est pas regarder dans le rétroviseur, ce n’est pas un regard nostalgique de vieux combattant. Pas du tout ! C’est traverser le miroir, se regarder et se demander quelle est notre histoire, notre passé, notre culture. Pour ne pas perdre les repères.

Car cette grève de 60 marque le début du fédéralisme et de la division de l’Etat belge !

Oui. On va voir des manifestations avec des marées de drapeaux wallons. Comme aujourd’hui, on voit des marées de Lion des Flandres. Etonnant. Le fédéralisme a été lancé par la gauche wallonne. C’est devenu aujourd’hui un confédéralisme porté la droite flamande ! Si André Renard se réveillait, il serait fort secoué.