Danse - 5es Rencontres chorégraphiques de l'Afrique et de l'océan Indien, à Madagascar Quand la danse réinvente l'Afrique Faustin : « Mon nom est dans un tas de ruines » HUMEUR Au mépris de l'autre PALMARÈS 2003

FLAMENT,XAVIER; MAURY,PIERRE

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Samedi 22 novembre 2003

Danse - 5es Rencontres chorégraphiques de l'Afrique et de l'océan Indien, à Madagascar

Quand la danse réinvente l'Afrique

* Bilan mitigé pour le festival de danse africaine. La danse contemporaine au coeur des rapports Nord - Sud. Un choc entre Afrique rurale et urbaine.

XAVIER FLAMENT, envoyé spécial

ANTANANARIVO

Les 5es Rencontres chorégraphiques de l'Afrique et de l'océan Indien, qui se tenaient du 8 au 15 novembre dans la capitale malgache, ont refermé leurs portes sur un bilan mitigé. Non que les chorégraphes et danseurs ne se soient pas pressés au portillon : 82 compagnies, issues de 30 pays du continent, avaient en effet postulé au concours qui fait le sel de ces rencontres et permet aux trois lauréats des onze compagnies finalement sélectionnées de tourner en Europe et en Afrique.

C'est même de loin supérieur aux biennales précédentes, expliquait Salia Sanou, le directeur artistique, attestant que la danse contemporaine africaine n'a plus rien d'incongru alors qu'on la disait inexistante il y a seulement dix ans. Les opérateurs culturels africains et occidentaux n'étaient pas en reste et venaient en nombre faire leur « marché ».

Mais, à voir la mine défaite des uns et des autres au terme de ce Sanga 3 (du nom que les Malgaches donnent à ces rencontres), les choses n'ont pas dû tourner comme prévu.

En cause manifeste, une interdiction de jouer au spectacle de clôture, faite à la compagnie du Mozambique, le deuxième prix, qui tombait sous le coup d'une loi sur la décence (lire ci-contre). Dès la présentation de cette chorégraphie d'Augusto Cuvilas, qui dénudait ses quatre danseuses sur la scène du centre culturel français, personne n'ignorait l'issue du spectacle s'il devait être primé. Il le fut, et, pourtant l'Afaa, l'Association française d'action artistique, maître d'oeuvre des rencontres et leur second bailleur de fonds après l'Union européenne (680.000 euros en tout), ne crut pas bon de soutenir ces artistes qui criaient à la censure, renvoyant aux deux autres compagnies lauréates la responsabilité, soit de fermer les yeux et d'animer le spectacle final, soit de faire bloc et de créer un incident diplomatique. Elles dansèrent.

Mais avaient-elles le choix ?, s'insurge, dans l'anonymat, l'un des membres du jury. Est-ce que vous mesurez le nombre de gens ici qui sont danseurs ou chorégraphes non par vocation mais par nécessité : parce qu'ils doivent simplement manger ou nourrir leurs frères et leurs cousins ? Aussi, quand on crie à la liberté de création, cela me fait bien rire...

Tel est, au-delà de l'incident de la pièce interdite, le vrai malaise qui ramène chroniquement ce genre d'événement à toute l'ambiguïté, à toute la complexité des rapports Nord - Sud et dont l'artère principale d'Antananarivo nous renvoie la triste métaphore. Une artère d'apparence bien droite, rythmée d'arcades, d'hôtels pour « vasaha » (pour Blancs) et de ce centre culturel français Albert Camus (l'homme de « L'étranger »...) qui accueillait le concours. Et, tout de suite, dans les ruelles latérales, des hôtels de passe.

Je n'ai aucune honte à prendre l'argent qu'on me donne, revendique le directeur d'un important festival africain de danse. Parce que cet argent, c'est aussi le nôtre ! Mais on n'évite pas pour autant le formatage au goût des Occidentaux, reprend notre membre du jury, tout en déplorant la complaisance de ses compatriotes à répondre au fantasme occidental du corps africain.

A ces rapports, s'ajoute un autre axe de tension, né du choc frontal d'une Afrique rurale en perte de vitesse et d'une Afrique urbaine dépourvue de repères. Jean Laude ne se trompait pas quand il prophétisait, dans son livre « Les arts et l'Afrique noire », que les artistes africains auraient deux écueils à éviter : Une rupture radicale avec l'Afrique ancienne, effectuée au profit des solutions occidentales, et un regard trop attendri et insistant posé sur un passé désormais folklorique. Ce qu'Élise Mbala, du festival Abok I Ngona du Cameroun, traduit en enterrant la querelle des Anciens et des Modernes. On est au-delà de ça aujourd'hui, dit-elle. Une danse des villes pétrie du contexte actuel de guerre, du hip-hop et de la technologie peut très bien exister sans regarder en arrière. Toutefois, les danses traditionnelles, dégagées de leur étiquette folklorique acquise avec les ballets nationaux de l'indépendance, peuvent lui impulser une dynamique, car elles sont une source inépuisable de pas et le support de l'improvisation.

Le palmarès du Sanga 3, issu d'une interminable délibération, est emblématique du va-et-vient que se livrent les chorégraphes africains entre tradition et modernité. Le premier prix accordé au Nigérian Adedayo Liadi par exemple : malgré qu'il a étudié en Europe, notamment au Centre culturel de Nantes, il a pour « Ori », sa chorégraphie, nettement laissé éclater son inspiration traditionnelle, dégageant dans ses mouvements d'ensemble remous et pulsions guerrières, toutes incarnées par la densité des corps. Quant à Kettly Noël, troisième prix, la Haïtienne qui danse sous les couleurs du Mali, elle a pris l'exact contre-pied en campant une sorte de tango furieux dans un univers urbain, rythmé des musiques contemporaines des Français Patrick et Louise Marty...

Ce dernier spectacle était sans doute le plus professionnel et le plus abouti des onze en lice, ravalant le reste de la sélection à un catalogue de trouvailles plus ou moins inspirées. On citera « Duas sem tres », tout en fraîcheur et en grâce, des Cap-Verdiennes Rosy Timas et Elisabete Fernandez, l'inventivité de l'Égyptienne Karima Mansour et de son percussionniste Ahmed Campaore, la spiritualité lunaire du Tchadien Hyacinthe Abdoulaye Tobio, la mort mise en scène par l'Éthiopien Junaid Jemal et l'énergie maîtrisée du Burkinabè Auguste Ouedraogo. Hors concours, le Tunisien Hafiz Dhaou et la Malgache Gaby Saranouffi ont littéralement sauvé de l'enlisement les 47 spectacles du festival off.

Après l'enfance où l'on s'est efforcé d'emmagasiner un maximum d'expériences, y compris occidentales, on est entré en adolescence, disait Nganti Towo, du festival Kaay Fecc, de Dakar. Mais il est encore trop tôt pour citer les noms qui feront la danse contemporaine africaine.·

Faustin : « Mon nom est dans un tas de ruines » ENTRETIEN

XAVIER FLAMENT

Faustin Linyekula, jeune chorégraphe et danseur congolais, était l'un des membres du jury du Sanga, après en avoir été lauréat. Imposant ses convictions et son indépendance, il est l'un des espoirs de la danse contemporaine africaine.

La danse contemporaine africaine ne se résume-t-elle pas à cette tension permanente entre le geste traditionnel, rural, attaché à sa fonction sociale, et le geste contemporain, urbain, qui lui a substitué la tentation du geste pour le geste, de l'art pour l'art ?

Je dis de ma danse qu'elle est une tentative de me souvenir de mon nom. Si j'ai besoin de le dire, c'est que je l'avais oublié. C'est toute l'histoire de la République démocratique du Congo : je suis né en 1974 au Zaïre - un Zaïre qui n'existait plus en 1997. Officiellement, je n'ai jamais été Faustin, mon nom de baptême. J'ai eu soudain l'impression d'avoir hérité d'un tas de ruines sans que mes parents m'aient appris à y vivre. Dans mes créations, je vais fouiller mon tas de ruines. Je creuse, et, par hasard, il m'arrive de retomber sur un rituel de ma grand-mère. Si cela peut m'aider à dire mon nom, je ne me pose pas la question de savoir si cela tient de la tradition ou de la modernité, je le dis, c'est tout. Je dois me réinventer sans cesse : trouverai-je ma stabilité en réapprenant tout ce que mes grands-parents m'ont transmis ? Ou en faisant le détour par la culture occidentale ? Je citerai l'auteur polonais Tadeusz Kantor : Je n'ai pas de comptes à rendre à mes ancêtres. Seulement vis-à-vis des gens qui m'entourent ; et Jorge Luis Borges : J'écris pour moi, pour des amis et pour apaiser le cours du temps.

Cette perte des repères, ce n'est pas seulement congolais ou africain. C'est éminemment contemporain...

Tant mieux si, sous d'autres cieux, on peut se raccrocher à cette idée. L'universel, ce n'est que du particulier. Je me sens par exemple proche des danseurs du butô, né des ruines de Hiroshima. Ils se sont réinventés sur un tas de ruines. Mais, aujourd'hui, comment la société comble-t-elle cette perte des repères ? Par l'accumulation matérielle, y compris de l'information. Mais combien de gens maîtrisent-ils cela ? Cette surcharge d'information nous rend-elle plus intelligents, moins barbares ?

Comment gère-t-on, en Afrique, ce choc constant entre tradition et modernité ?

Ce choc débouche sur un sentiment d'exclusion. Sur les dix millions d'habitants que compte Kinshasa, vous ne trouverez pas dix mille connexions internet. D'un point de vue culturel, les Kinois, malgré leur nombre, demeurent dans un contexte rural. Cela accentue le fantasme et la fascination pour la modernité. J'ai un cousin, un type brillant qui a une licence en philo : quand il a eu une adresse électronique, il s'imaginait qu'on lui octroierait une bourse pour faire un doctorat à l'étranger...

Votre art est-il une représentation de cette tension ?

J'ai toujours eu besoin de distinguer mon rôle de citoyen de mon travail d'artiste. Mon art me dépasse tellement. Il n'est que questionnement. Aussi, aurais-je bien du mal à lui assigner une mission. L'art n'a pas de rôle : c'est une entité vivante, en perpétuel devenir, qui ne cadenasse aucune signification, mais qui offre un espace de réflexion. J'ai grandi dans un contexte de pensée unique. Peut-être est-ce ma façon de résister : en engageant le spectateur dans un processus de réflexion personnelle.

Que fait-on, en tant qu'artiste africain, de l'influence et des attentes occidentales ?

En Europe, j'ai appris à me regarder. J'ai appris que j'étais noir et qu'on attendait de moi une histoire précise. En France plus qu'ailleurs. De l'autre côté, il y a le mythe de Paris, du Quartier latin. J'ai dû aiguiser mon regard et poser ces questions en Europe et en Afrique. Pour ne plus fantasmer sur tout ça.·

HUMEUR

Au mépris de l'autre

Une des trois pièces primées lors de Sanga 3 a donc été, pour dire les choses simplement, interdite de représentation lors de la cérémonie de clôture. Atteinte à la liberté d'expression artistique ? C'est beaucoup plus simple : la nudité en public, utilisée dans la chorégraphie mozambicaine, est interdite à Madagascar. Qu'elle soit obscène ou non, créative ou pas.

L'Afaa est, dans cette histoire, pour le moins coupable de légèreté. Nul n'ignorait ce qu'était la pièce d'Augusto Cuvilas. Nul n'aurait dû ignorer non plus qu'elle était incompatible avec les règles en usage dans le pays d'accueil. C'est donc en toute connaissance de cause que la décision a été prise de ne pas en tenir compte.

Il s'agit là d'une attitude basée sur le mépris de l'autre. Une fois encore, un organisateur européen (français, en l'occurrence) débarque dans un pays du Sud fort de ses principes inaliénables sans se soucier le moins du monde de leur apporter des nuances en fonction des réalités locales. L'Afaa avait décidé de passer en force, à la manière d'un conquérant. Voilà qui rappelle de bien mauvais souvenirs.

Et qui laisse un goût amer à la fin de Sanga 3.

PIERRE MAURY

PALMARÈS 2003

Premier prix. « Ori » d'Adedayo Muslim Liadi, Nigeria, Compagnie Ijodee du Nigeria.

Deuxième prix. «Um solo para cinco » d'Augusto Cuvilas, Projeto Cuvilas, du Mozambique.

Troisième prix et prix RFI. « Tichelbe », de Kettly Noël, la Compagnie du Mali.

Prix spécial du jury. « Duas sem tres » (Deux sans trois), de Rosy Timas et Elisabete Fernandez, Raiz Di Polon, Cap-Vert.

Sur Arte. Florilège du « Sanga 2 » (2001), à 20 h 15, les dimanches 23 et 30 novembre.