Danse en Afrique: vitalité et questionnement Identités multiples et professionnalisme Germaine Acogny mesure l'évolution

MAURY,PIERRE

Page 7

Mardi 16 novembre 1999

Danse en Afrique: vitalité et questionnement

Au festival Sanga, la création chorégraphique africaine s'est mise en évidence durant une semaine. Bilan.

ANTANANARIVO

De notre correspondant

particulier

Le rideau est tombé, vendredi dernier, sur les troisièmes Rencontres de la création chorégraphiques de l'Afrique et de l'océan Indien à Antananarivo (Madagascar). Réduites de soixante candidatures à dix finalistes physiquement présentes sur place, les compagnies de six pays ont découvert, avec un public venu nombreux, un palmarès qui fait la part belle à l'Afrique du Sud.

The Floating Outfit Project remporte le premier prix avec « Rona », sans doute l'oeuvre la plus épurée de toutes celles qui ont été présentées. Trois danseurs se meuvent lentement, dessinent une géographie imaginaire qui se veut, aux dires du chorégrapheCekwana Ntsikelel, une célébration de notre identité et de notre histoire spirituelle, passée et présente. Leur exigence va de pair avec un langage personnel qui pose parfois le problème de la compréhension.

C'est tout le contraire pour l'autre compagnie sud-africaine, The City Theatre and Dance Group, troisième prix avec « Daddy, I've seen this piece six times and I still don't know why they're hurting each other ». Cette chorégraphie de Robyn Orlin tient autant du théâtre que de la danse et affiche, pendant une vingtaine de minutes, un esprit de dérision qui désarticule la tradition avec un humour très efficace sans renoncer à des recherches esthétiques. L'usage d'écrans offrant une vue plongeante sur la scène donne une autre lecture, presque graphique, de ce qui s'y passe dans une anarchie apparente.

Quant aux quatre Ivoiriennes de Tchetche, deuxième prix avec « Sans repères », elles déploient une débauche d'énergie peu commune et, dans une chorégraphie très physique de Béatrice Kombe Gnapa, ont frappé l'assistance par leur dynamisme. Sans cesse en mouvement, elles occupent le plateau comme si elles étaient vingt et construisent néanmoins des figures provisoires très lisibles.

Aux trois lauréats s'ajoute le prix d'encouragement pour les Camerounais de Nyanga Dance. « Ezezam ou le vice » est tout le contraire d'une abstraction et parle aux sens avec une violence très immédiate.

Sur l'ensemble des dix spectacles présentés la semaine dernière, les spécialistes européens présents s'accordaient à reconnaître une qualité en hausse par rapport aux précédentes éditions des Rencontres qui s'étaient tenues à Luanda en 1995 et 1998. Ouvertes et fermées par deux spectacles de gala dont il a fallu, entre les deux, baisser le prix d'entrée en raison de la désaffection du public le premier jour, ces Rencontres-ci ont suscité un enthousiasme sans cesse croissant. L'hypothèse, évoquée avant ces journées, d'installer définitivement à Antananarivo cette biennale initiée par Afrique en créations fait son chemin...

PIERRE MAURY

Identités multiples et professionnalisme

Les Rencontres de la création chorégraphique de l'Afrique et de l'océan Indien proposaient du 9 au 13 novembre, à côté du concours auquel participaient dix compagnies, un programme de travail chargé qui aide à faire le point sur la danse en Afrique. Lors de débats qui réunissaient professionnels européens et africains, on a cherché à définir l'état actuel des problèmes qui limitent l'évolution de cet art sans pour autant, comme on l'a vu à plusieurs reprises, la brider totalement.

Une discussion tournait sur l'éternelle question de l'identité. Question que certains trouvent vaine. A peine une définition de la danse africaine contemporaine était-elle proposée qu'un autre intervenant balayait toute tentative en ce sens. Dans la cacophonie émergeaient quelques rélexions comme celle-ci : Il s'agit d'exprimer, dans un langage que le monde contemporain comprend, ce qui correspond à une culture, à un mode de pensée. C'est ainsi que l'Afrique participe à l'avancée de l'art chorégraphique. Ou, en sens inverse : Les vrais créateurs créent parce qu'ils ont besoin de créer, il n'y a pas de définition possible.

Impossible bien sûr d'éviter de revenir sur le fait qu'il y a, plutôt qu'une Afrique, des Afriques, comme sur celui que chaque chorégraphe mène une démarche personnelle interdisant de le fondre dans un ensemble continental, régional ou national.

Pas mal de chorégraphes déplorent le manque d'informations mises à leur disposition et, pour dire les choses simplement, le relatif isolement dans lequel ils se sentent tenus en dehors du Masa ou des Rencontres. Une volonté d'établir un réseau de relations entre artistes africains, et pas seulement selon l'axe Nord-Sud, a été affirmée. Il est trop tôt pour savoir si elle débouchera sur des changements dans ce sens.

Notamment parce que les compagnies africaines souffrent, pour beaucoup (à la notable exception de l'Afrique du Sud), d'un manque de professionnalisme qui les empêche de gérer leurs projets pour les inscrire dans la durée. Il faut former, dit-on, du personnel administratif dont le rôle est trop souvent négligé parce que l'essentiel des ressources est orienté vers la création artistique.

Quant à savoir de quels autres outils les chorégraphes africains ont besoin pour poursuivre leur évolution, les avis divergent aussi. Faut-il envoyer des artistes africains en Europe pour les frotter à des techniques contemporaines ou, au contraire, les former sans les couper de leur contexte naturel ? Une piste, proposée en dehors de cette question, suggère d'apporter aux jeunes générations les éléments leur permettant de se constituer leur identité de danseurs aujourd'hui. C'est-à-dire, d'une part, le patrimoine africain et, d'autre part, celui des autres continents. Ensuite, disait l'Ivoirien Souleymane Koly, on laisse la cuisine se faire et des chorégraphes vont émerger, avec des influences diverses.

Du côté européen, il existe à l'évidence une curiosité dont Jean-Paul Montanari, directeur du festival Montpellier Danse, se faisait l'écho : Il commence à se passer quelque chose qui nous intéresse prodigieusement. Et d'annoncer, dans la foulée, la programmation de plusieurs compagnies africaines en 2000.

Cette curiosité reste malheureusement teintée d'un peu de mépris ou au moins d'impatience chez certains. Le dialogue ne se déroule pas toujours avec des armes égales. Pourquoi faut-il le faire sentir ainsi ?

P. My

Germaine Acogny mesure l'évolution

Depuis 1997, Germaine Acogny est la directrice artistique des rencontres. Elle est donc idéalement placée pour commenter le mouvement qu'elle voit se dessiner entre l'édition de Luanda, en 1998, et celle d'Antananarivo, en 1999.

J'ai remarqué , dit-elle, une grande évolution technique et chorégraphique, avec une grande variété au cours de ces rencontres. Nous laissons une grande liberté aux créateurs africains, qu'ils s'inspirent de leur terroir ou qu'ils créent à partir d'une idée. Cela va parfois au-delà de la réflexion chorégraphique, dans le sens d'une réflexion sur la société.

Sur le souci des chorégraphes de multiplier les échanges, elle rejoint plusieurs participants des rencontres: La préoccupation des gens, c'est leur devenir. Ils voudraient pouvoir circuler davantage en Afrique, mais c'est difficile, sauf entre les pays d'Afrique de l'Ouest. Il faut que les politiques se rendent compte que ces jeunes doivent circuler pour que la création ne meure pas. Si on ne peut pas montrer ce qu'on fait, on perd l'envie de créer.

Elle sort d'une semaine intense, épuisée mais heureuse. A un détail près qui l'ennuie: Les danseurs réclament des masterclass et nous avons décidé de les placer dès le premier jour des rencontres pour éviter que le concours crée des tensions trop fortes et que les gens aient tout de suite l'occasion de travailler ensemble. Mais beaucoup n'ont pas profité de ces masterclass, à l'exception des danseurs malgaches. C'est une déception pour moi. Dans mon centre de formation au Sénégal, il y a une grande discipline: les gens sont vraiment là et ne s'amusent pas. Cela n'a pas été tout à fait le cas ici et je le déplore. Il semble que plus on donne, moins il y a de volonté de prendre.

Elle s'explique la domination de l'Afrique du Sud lors du concours par les relations établies entre ce pays, plus developpé que la plupart des pays africains, et d'autres: L'Afrique du Sud a été en contact permanent avec d'autres formes d'expression, ce qui a amené un développement grâce à une meilleure formation qu'ailleurs en Afrique. Mais il y a une grande explosion en Côte d'Ivoire aussi, due à la jeunesse et à son besoin de s'exprimer.

Cette jeunesse, Germaine Acogny voudrait la voir continuer à s'exprimer dans des conditions aussi favorables que possible. La déception des compagnies non primées doit, pour elle, déboucher sur une énergie nouvelle. Elle met, pour résumer ses espoirs, une volonté forte dans sa voix: J'aimerais que les jeunes ne se découragent pas, qu'ils continuent à créer et que les politiques leur donnent les moyens de montrer ce qu'ils font.

P. My.