DE PLACE FONTAINAS A GARE CENTRALE,QUELQUES CENTAINES DE JEUNES GENS SE PROSTITUENT ARGENT SI VITE GAGNE ET SI VITE DEPENSE

VANTROYEN,JEAN-CLAUDE

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Lundi 9 mai 1994

Bruxelles la galante (7)

Bruxelles la galante s'accorde aussi au masculin. Quelques (petites) centaines de jeunes gens se prostituent dans la capitale. Ils racolent dans la rue, ils tapinent gare Centrale, ils attendent le client dans les bars, ils les attirent par de petites annonces. Ce sont, pour la moitié d'entre eux, des Belges. Un tiers d'entre eux vient des anciens pays communistes, particulièrement de Roumanie. Leur moyenne d'âge est de 18-19 ans.

La prostitution masculine n'est pas un phénomène nouveau. En tout cas quand elle s'adresse aux hommes. Entre les deux guerres, le poète américain Wystan Hugh Auden est venu à Bruxelles. Dans ses écrits, il parle des beaux adolescents de la capitale qu'il payait 50 F la passe.

Alors que les études sur la prostitution féminine hier et aujourd'hui abondent, il n'y en a pas sur la prostitution masculine. Quelques témoignages, c'est tout. Et un mémoire de criminologie de J.-P. Lenoir en 1971: «La Prostitution des mineurs dans le milieu homosexuel». Dans son enquête menée en mai 1971, son auteur avait remarqué les jeunes en attente du client entre la Bourse et la place De Brouckere, dans le quartier des Riches-Claires et, vers minuit, au bois de la Cambre.

Depuis, les lieux de racolage se sont déplacés. Deux points de chute importants: la place Fontainas et alentour, mais particulièrement du côté Marché au Charbon, la gare Centrale, le parc de Bruxelles et, sur une plus petite échelle, le Mont des Arts. Et puis, il y a les bars, où prostitué et client se rencontrent, dans le quartier Riches-Claires - Fontainas.

L'heure de pointe, c'est la sortie des bureaux, vers 17-18 heures. La passe est souvent rapide. Pour 2.000 F, une masturbation ou une fellation, pas plus. Ça se passe dans la voiture, dans les toilettes de la gare Centrale, dans les fourrés du parc de Bruxelles, qui n'est jamais fermé quand on connaît le chemin, dans un hôtel de passe, chez le client parfois, chez le prostitué très rarement.

Les étrangers de l'Est, Bulgares, Yougoslaves, mais surtout Roumains arrivent en force. Et cassent les prix. On trouve des passes à 300 ou 500 F!

- Les Roumains viennent en groupes, raconte Peter Sioen, de l'ASBL Adzon (Adolescenten zonder naam) qui se préoccupe des jeunes prostitués. Ils ont rêvé d'améliorer leur situation en Belgique. Ils échouent aux alentours de la place Fontainas. Les Belges avaient érigé des règles, en matière de prix par exemple. Les Roumains ont bouleversé tout cela.

- Pour eux, la prostitution est une manière de survivre, c'est une débrouille, ajoute Françoise Nicaise, d'Adzon également.

«TU SAIS CE QUE TU FAIS?»

Combien y a-t-il de prostitués?

- C'est difficile à chiffrer, admet Peter Sioen. À Adzon, nous avons des contacts avec 223 jeunes.

Un nombre auquel il faut sans doute ajouter quelques dizaines de jeunes qu'Adzon ne touche pas, plus les prostitués qui travaillent par petites annonces. Cinq cents en tout?

La police les connaît, ces prostitués. Elle fait parfois des contrôles de routine, quand on a signalé un adolescent en fugue. Ou des descentes dans le quartier quand un client se fait agresser.

- Bien sûr, les garçons sont répertoriés, estime Françoise Nicaise. Mais jusqu'à quel point? En tous cas, ils sont reconnus comme tels par les policiers. Si bien que certains qui quittent la rue s'entendent apostropher: Alors, on ne fait plus la pute?

- Il y a des flics qui gèrent ça bien, reconnaît Johnny De Mot, d'Adzon encore. À des gars de 16 ans qu'ils voient pour la première fois, ils demandent: Tu sais ce que tu fais? Il y a même des jeunes qui se sentent rassurés par la présence de la police.

C'est qu'il y a du racket à certains moments. Des jeunes, en bagnole, qui viennent casser du pédé, comme ils disent. Et, en même temps, lui piquer son fric.

- Ce sont des merdeux qui viennent emmerder le monde, assène Jonathan, un de ces gigolos. J'ai aussi été victime d'une tentative de racket mais je ne me suis pas laissé faire, et ça n'a pas marché.

D'ABORD DU RESPECT

Comment travaille Adzon? D'abord sans jugement: ses membres ne sont pas là pour admonester les jeunes gens en brandissant devant eux un doigt sévère, mais simplement pour les aider.

- Nous travaillons en couple, raconte Françoise Nicaise. Au début, on nous a pris pour un couple qui cherchait des prostitués ou qui se prostituait lui-même. Et puis, un jour, l'occasion se présente, on dit bonjour, on offre une cigarette. Ou bien on se fait interpeller: Qu'est-ce que vous faites dans le quartier? On suscite évidemment des questions.

Petit à petit, les gens d'Adzon donnent confiance, se racontent, délimitent leur but. Leur premier travail, c'est de donner du respect à ces jeunes gens qui sont tous fragilisés, qui ont tous un vécu difficile. Pour beaucoup d'entre eux, les gens d'Adzon sont les seuls qui les acceptent comme ils sont.

- Ce qu'on veut, c'est qu'ils se sentent mieux.

Adzon est installé au 187, boulevard Anspach, au coin de la place Fontainas. Un bureau mais aussi un salon, une cuisine, une douche. Tout le monde est le bienvenu. On parle. De tout. Du sida, par exemple.

- La situation est désastreuse, lance Johnny De Mot. Les jeunes gens ne pratiquent guère le «safe sex». Ils disent qu'ils n'en ont pas besoin puisqu'ils n'ont pas de relations aussi intimes avec leurs clients, mais ce n'est sans doute pas toujours vrai. Et les Roumains ne connaissent rien au sida.

Mission difficile. Et encore davantage parce que le milieu change régulièrement. Le mythe de Sisyphe?

- Non, parce que ce n'est pas toujours le même rocher, rétorque Johnny De Mot. Et il y a des rochers qu'on parvient à conserver en haut de la colline. Vous savez, un jeune qui prend une douche ici et qui, après, se fera respecter par son client parce qu'il ne sent plus mauvais, c'est déjà une victoire.

JEAN-CLAUDE VANTROYEN

De la place Fontainas à la gare Centrale, quelques centaines

de jeunes gens se prostituent, dont un tiers de Roumains

Cet argent vite gagné et si vite dépensé

Jeff a 20 ans et l'air timide du mec peu sûr de lui. Il se prostitue à Bruxelles.

- La prostitution, un boulot? Pour certaines personnes, oui. Pour moi, c'est une nécessité d'argent.

C'est facile?

- C'était facile auparavant, quand j'avais 16 ans. À cet âge, on est assez mignon. Aujourd'hui, ce ne l'est plus. Pas seulement à cause de mon âge, mais parce qu'il y a davantage de prostitués et que les clients ont un peu plus peur qu'avant.

Vous avez débuté à 16 ans?

- J'étais en fugue. J'avais besoin de manger, de dormir. Je me faisais des clients pour dormir chez eux ou à l'hôtel.

Vous rappelez-vous votre premier client?

- Oui. Et c'est même un très bon souvenir.

Ça rapporte de l'argent?

- Oui, mais je n'ai jamais mis de l'argent de côté. J'ai flambé. Aujourd'hui, il est quand même plus difficile d'avoir des clients à 3.000 F.

Où cela se passe-t-il?

- À l'hôtel, chez lui ou chez moi. J'ai confiance. Je n'ai jamais fait payer avant. Je n'annonce même pas mon prix. Et si j'ai eu des clients qui ne voulaient pas payer, j'en ai eu aussi qui me donnaient 5.000 F. J'ai même eu une fois 15.000 F pour la nuit.

Vous faites tout?

- Oui, si c'est un bon client, c'est-à-dire davantage un ami.

Vous vous protégez?

- Oui.

Pourquoi avez-vous accepté cet entretien?

- J'aimerais pouvoir dire beaucoup de choses pour prévenir les jeunes qui font ça. C'est un milieu où on a difficile à s'en sortir. Parce que c'est de l'argent vite gagné, sans trop se fatiguer. Mais il y a tellement de risques. J'ai besoin d'aider les jeunes à ne pas tomber dans des problèmes comme les miens. D'ailleurs je voudrais m'en sortir et créer une ASBL pour aider les autres.

DES GENS QUI SE CHERCHENT

Jonathan, 28 ans, ce qui est vieux mais c'est vrai qu'il ne les paraît pas, c'est l'inverse de Jeff. Autant l'un est réservé, autant l'autre paraît sûr de lui. Il s'assume. Vingt et un ans en maison d'accueil, le service militaire, trois ans de prison, ça n'aide pourtant pas.

- La prostitution, pour moi, c'est une manière de survivre. J'ai commencé il n'y a pas deux ans. J'ai perdu mon boulot, du coup j'ai dû quitter mon appartement. Comme je suis bisexuel et que je fréquente le milieu homo, je l'ai fait. Sans me poser trop de questions.

Votre première fois?

- Ça a été très dur. Ce sont des gens assez âgés et certains ne sont pas toujours très propres. Il m'est arrivé de refuser.

Ça rapporte?

- Un jour, vous gagnez bien, le lendemain, rien. Mais on peut s'enrichir. J'en connais qui se font 200.000 à 250.000 F par mois, plutôt en privé, par petites annonces.

Vous avez des rapports très intimes?

- Non. Même pas de fellation. J'en reste aux caresses et à la masturbation. Si un client veut davantage, je refuse. Même s'il m'offre beaucoup. Mais, vous savez, les clients ne viennent pas que pour le sexe. La majorité des clients que je connais sont des gens qui se cherchent. Ils sont mariés, ils ont des enfants et ils veulent de la compagnie. Même pas des attouchements. J'ai une fois gagné 20.000 F avec un type qui voulait simplement m'emmener au restaurant, passer un week-end avec moi, sans rien d'autre.

Vous allez continuer?

- Je voudrais retravailler, mais je ne suis pas très motivé. En fait, j'aimerais bien tomber sur un client attitré. Me faire entretenir, quoi! J'aime l'argent facile et j'aime bien vivre. L'argent file avec moi. Si j'avais pu épargner, j'aurais déjà pu m'offrir un appartement, mais je n'ai rien...

J.-C. V.